Chapitre 175
La Guerre pour le Nord [62]
Chapitre 175 : La Nuit Écarlate [3]
Cassian avait fixé son regard sur Umbrelion. Parmi les princes, il était sans conteste le plus vulnérable face à lui.
Le Seigneur des Malédictions se nourrissait de peur et de désespoir, mais la [Fierté du Dragon] de Cassian avait transformé son esprit en une forteresse impénétrable. De plus, le mana sacré qui coulait dans ses veines était un poison pur pour l'existence ténébreuse d'Umbrelion. Il était le prédateur naturel de ce prince des ténèbres.
Tournant légèrement la tête, il observa la posture agaçante et calme de Lyria Vael, la Princesse du Temps Perdu.
Elle était le véritable problème. Sa capacité à remonter le temps de sept secondes la rendait presque invincible. L'absence de temps de recharge faisait de ce pouvoir un cauchemar, mais Cassian connaissait les règles du jeu : une même période temporelle ne pouvait être remontée que trois fois au maximum.
La seule façon de la vaincre n'était ni la stratégie ni la vitesse. La seule issue était une attaque absolue, impossible à esquiver, dont le résultat ne changerait pas même si le temps était inversé. Il devait sceller le destin d'un seul coup d'épée.
Et Luin... ce monument de perfection aux cheveux d'argent. Tout comme Charles, il possédait une supériorité naturelle sur Cassian.
Les flammes du chaos s'éteignaient sur lui comme le feu au contact de l'eau.
Cependant, Cassian se souvenait de leur bref affrontement dans le Duché d'Inferna. La situation était différente ce jour-là. À l'époque, les flammes du chaos ou la décomposition du vide avaient eu un effet sur lui.
Lilith avait dit qu'il était sans faille, et Luin lui-même le croyait.
Mais Cassian savait que Toven avait conçu ce corps spécifiquement pour obtenir la supériorité sur les six princes.
Luin n'était ni invincible ni sans faille ; il n'était qu'un être ordinaire portant un masque de perfection.
Voyant Cassian immobile comme une statue, se contentant de les jauger du regard, Luin rompit le silence de sa voix mélodieuse et calme.
« Hé, combien de temps comptes-tu rester là, Prince du Néant ? »
Luin sourit en écartant les bras. « Tu es conscient que le temps joue contre toi, n'est-ce pas ? »
Sans détourner son regard de Luin, Cassian poursuivit ses calculs mentaux. Les mots qui franchirent ses lèvres ne différaient en rien d'un ordre.
« Tais-toi, mortel. Je réfléchis à quelque chose d'important. »
À cette réponse insultante, Lyria couvrit sa bouche de sa main et gloussa. Le sourire de Luin se figea, et il lança un regard noir à Lyria du coin de l'œil.
La femme se contenta de hausser les épaules. Puis, elle leva la lance blanche en spirale qu'elle tenait en l'air et la projeta d'un mouvement élégant.
La lance se divisa en quatre morceaux dans les airs avant d'atteindre Cassian. Les fragments se plantèrent dans le sol tout autour de lui et fusionnèrent instantanément, se transformant en un dôme blanc translucide couvert de runes qui l'emprisonna.
Cependant, Cassian ne prêta aucune attention à cette prison de lumière qui l'entourait. Sa tête cornue, d'un noir d'encre, était toujours tournée vers l'horizon, vers le Château d'Hiver au loin. Le compteur de la [Nuit Écarlate] dans son esprit s'égrenait sans pitié.
[Nombre de morts : 48 210] [Nombre de morts : 49 055]
Les chiffres augmentaient à une vitesse folle. Cassian tourna lentement la tête et fit enfin face à Luin.
« Téléporte-moi à la capitale. Si tu le fais, j'épargnerai vos vies sans valeur. » Sa voix ressemblait moins à une requête qu'au décret d'un roi.
« Ou bien... Dans sept minutes, il ne restera rien de vous. »
La certitude absolue dans la voix de Cassian fit frémir Umbrelion, déjà méfiant à son égard. Le Prince des Ombres recula d'un pas, s'enfonçant un peu plus dans les ténèbres.
Lyria, quant à elle, passa sa langue sur ses lèvres. L'attitude arrogante et dangereuse de Cassian alimentait l'excitation tordue qui bouillonnait en elle.
Luin fixa ses yeux argentés sur Cassian. Ce qu'il vit le troubla.
Cassian ne bluffait pas. L'expression dans ses yeux n'était pas celle d'un joueur, mais celle d'un bourreau qui connaissait l'issue.
« Ne réalises-tu pas la situation dans laquelle tu te trouves ? » demanda Luin, la voix un peu plus dure.
« Il y a trois princes devant toi et ton pouvoir s'épuise. Si tu attends des renforts ou je ne sais quoi... Tes amis sont dans une situation bien plus difficile que la tienne. Ce château sera leur tombeau. »
Tandis que Luin continuait de parler, les ténèbres se concentrant dans la main droite de Cassian commencèrent à prendre forme. Les flammes du chaos se solidifièrent, s'allongèrent et se transformèrent en une épée aussi noire que l'obsidienne, qui semblait absorber la lumière.
Cassian changea de posture. Il ancra fermement ses pieds sur le sol brûlé, plia légèrement les genoux. Il ramena l'épée au niveau de sa taille. Il prit une profonde inspiration. L'air qui emplissait ses poumons ressortit sous forme de fumée noire.
À cet instant, la pression atmosphérique changea. Bien que Luin, Lyria et Umbrelion ne comprissent pas ce qui se passait, ils se tendirent involontairement. Quelque chose arrivait. Quelque chose de dangereux.
Cassian murmura :
« Coupe Absolue. »
« ... »
Cassian s'élança, mais ce n'était pas une course. Son corps se mouvait comme s'il s'agissait d'une image dans un film au ralenti. Sa vitesse était si élevée que la réalité ne pouvait le suivre. À mesure qu'il se déplaçait, il laissait derrière lui des silhouettes noires et translucides de son propre corps.
Chaque silhouette représentait une étape différente du mouvement, créant une image étrange, étourdissante et incroyable.
Au moment où la pointe de l'épée de Cassian toucha le dôme, celui-ci se réduisit en poussière, comme si son existence même était niée.
Lorsque l'image se figea, Cassian se redressa derrière Luin, lui tournant le dos. L'épée noire dans sa main se transforma en fumée et se dissipa dans l'air.
Pendant un instant, Luin ne ressentit rien. Le vent continuait de souffler. « A-t-il raté son coup ? » pensa-t-il.
Cependant, lorsqu'il s'examina avec panique, il ne vit aucune blessure sur son corps. Il était intact. Au moment où il voulut se retourner...
C'est alors que la douleur arriva.
« Hein ? »
Ses yeux descendirent. Une coupure profonde, incroyablement fine, apparut sur son estomac, séparant son armure, sa peau et ses muscles d'une ligne parfaite, sur le point de le sectionner. Le sang commença à jaillir avec une réaction retardée. Luin porta ses mains à son ventre et contempla son propre sang argenté et chaud avec horreur.
Plus loin, un bruit sourd s'échappa d'Umbrelion. Le haut et le bas du corps du Prince des Ombres glissèrent l'un de l'autre au niveau de la taille et s'effondrèrent au sol en deux morceaux.
Quant à Lyria, elle avait incliné la tête sur le côté au dernier moment grâce à un réflexe temporel. Mais l'attaque l'avait tout de même entamée ; une fente verticale s'était ouverte au milieu de son front, saignant comme un troisième œil.
La texture du temps se fissura.
Lyria hurla et activa sa capacité. Le temps recula. Le sang retourna dans les corps, les blessures se refermèrent, Cassian revint à sa position initiale.
Lorsque le temps reprit son cours, les trois princes ne commirent pas la même erreur. Ils changèrent instantanément de position, activèrent des sorts défensifs et se mirent en garde contre l'attaque mortelle de Cassian.
Mais l'attaque qu'ils attendaient ne vint pas.
Cassian se tenait là où il était. Il avait légèrement penché la tête sur le côté, observant l'épée noire qu'il avait recréée dans sa main avec des yeux vides et inexpressifs.
« Étrange... » murmura-t-il pour lui-même, comme s'il n'y avait pas trois ennemis mortels devant lui.
« Je ne comprends toujours pas. Je peux l'utiliser alors que je ne possède pas une telle compétence. Mon corps s'en souvient, mes muscles connaissent ce mouvement. »
Il fit tournoyer l'épée légèrement dans les airs.
« Mais contrairement à Kaiser... mon attaque est encore imparfaite. Il semble que je fasse quelque chose de travers. Qu'est-ce qui manque ? »
Cassian tourna son regard vide et étrange vers Luin.
« À ton avis, que fais-je de mal, Luin ? »
Luin grinça des dents. Les muscles de sa mâchoire tressaillirent. Ce garçon... Cette foutue anomalie ne les prenait même pas au sérieux.
À l'instant, si le temps n'avait pas été remonté, il les aurait tous fauchés en un seul mouvement, et maintenant, il s'était arrêté pour critiquer sa technique.
« Toi... » grogna Luin.
À l'arrière, l'atmosphère devint soudainement lourde. Umbrelion et Lyria avaient cessé de jouer, terrifiés par l'expérience de la mort qu'ils venaient de vivre. Ils abandonnaient leurs formes mortelles.
Le corps d'Umbrelion fondit et se transforma en une ombre fluide, noire comme l'encre. Ses cheveux poussèrent, l'enveloppant comme une cape. Des bras d'ombre osseux et longs jaillirent des ténèbres entourant son corps.
Mais la véritable horreur était ce qui surgissait de son ombre. Accompagnés de gémissements douloureux, de bruits de chaînes et de cris, les restes des âmes des personnes qu'Umbrelion avait consumées avec sa malédiction s'élevèrent sous forme de silhouettes putrides.
Des dragons morts depuis des centaines d'années à la chair décomposée, des squelettes aux flammes vertes brûlant dans leurs orbites... De vieux chevaliers gémissant dans des armures rouillées, des mages écorchés... L'armée personnelle d'Umbrelion l'entourait, apportant le souffle froid de la mort.
De son côté, la transformation de Lyria était bien plus grotesque et troublante.
La femme enfonça ses doigts fins dans ses propres yeux et les arracha d'un mouvement sauvage. Au lieu de sang, une lumière blanche s'échappa de ses orbites. Elle écrasa les yeux qu'elle venait d'extraire dans sa paume.
Son seul œil restant était celui au milieu de son front, et maintenant, il grandissait depuis l'intérieur de la blessure ouverte tout à l'heure, commençant à recouvrir tout son visage. Son corps commença à s'effondrer de l'extérieur vers l'intérieur, ses os se brisant et se remodelant.
C'était un spectacle dégoûtant. Comme un cocon implosant. À la fin, il ne resta qu'un seul œil massif flottant dans les airs.
L'instant suivant, des chaînes blanches gravées de milliers de pupilles jaillirent de l'œil. Ces chaînes fusionnèrent dans les airs et tissèrent un corps étrange, humanoïde mais non humain.
Il était impossible de dire s'il était masculin ou féminin. Il possédait un corps musclé, d'un blanc pâle. Il n'avait ni cheveux, ni nez. Ses lèvres étaient cousues ensemble par d'épais fils noirs. Ses paupières étaient cousues de la même manière, mais l'œil massif sur son front était ouvert et vivant, comme s'il observait tout le flux du temps. Derrière sa tête, un halo métallique ressemblant à une roue temporelle tournait.
C'était la véritable forme de Lyria, la Gardienne du Temps Perdu.
Cassian observa ces deux formes achevées, ces deux cauchemars. Il n'y avait ni peur ni surprise sur son visage. Juste une légère curiosité.
Il tourna la tête et regarda Luin, qui se tenait toujours sous sa forme humaine.
« Tu ne vas pas te transformer ? » demanda-t-il d'une voix calme.
Luin épousseta ses vêtements et garda la tête haute. L'arrogance se lisait dans chaque trait de son visage.
« Je ne peux utiliser ma vraie forme qu'une seule fois », dit Luin, la voix glaciale. « Et cet honneur n'est pas réservé à une anomalie comme toi, Prince du Néant. Je peux te détruire dans cet état aussi. »
Cassian haussa les épaules. Il resserra sa prise sur l'épée noire dans sa main.
« Comme tu voudras », dit-il. La lueur rouge dans ses yeux se combina à l'ombre des ailes de dragon derrière lui. « Après tout, tu seras mort dans sept minutes. Peu importe la forme que tu prendras. »