La Guerre pour le Nord [45]
Chapitre 157 : L’enfer emprunté
Seralya fut prise d’une quinte de toux sanglante qui lui déchira les poumons.
Agenouillée sur le sol, au milieu des cendres et de la terre vitrifiée, elle leva les yeux vers ce garçon fou, tremblante.
L’équilibre inébranlable, la sérénité divine qu’elle ressentait depuis des milliers d’années, venaient d’être brisés. La peur s’était emparée de tout son corps de ses doigts froids et visqueux, pénétrant jusqu’à sa moelle.
Tout était la faute de cet imbécile arrogant d’Aethrax. Luin les avait pourtant avertis à maintes reprises, leur ordonnant de rester dans l’ombre, quoi qu’il arrive.
« Ce garçon est une anomalie », avait dit Luin. « En dehors du flux du temps, au-delà des règles. » Mais ce nain à la tête brûlée n’avait pu rester en place dès l’instant où il avait senti la présence dense et chaotique du Prince du Néant.
Malgré tous les murmures maudits d’Umbrelion et ses tentatives pour l’arrêter, Aethrax s’était précipité vers sa propre apocalypse.
Seralya l’avait suivi, ne serait-ce que pour garder le contrôle de la situation et ramener cet idiot vivant.
Son plan était simple : en cas de mauvaise posture, elle ferait pencher la balance, saisirait Aethrax et s’enfuirait. Mais les choses ne s’étaient pas déroulées comme prévu. Aethrax avait perdu. Et maintenant, elle se trouvait elle aussi au bord du gouffre.
Elle savait que si elle ne combattait pas ici et maintenant, en poussant les limites mêmes de son existence, ses milliers d’années de vie prendraient fin ; elle mourrait pour de bon.
Ce n’était plus un jeu. Ce n’était même plus une question d’équilibre ; c’était une guerre pour la survie pure.
Ses yeux blancs, dépourvus d’iris, s’écarquillèrent. L’aura grise et sereine qui rayonnait de son corps commença à changer, à onduler, et à devenir sauvage.
Cassian plissa les yeux dès qu’il sentit ce changement soudain chez la femme devant lui. Le sourire moqueur au coin de ses lèvres s’élargit.
« Hoh... » dit-il, sa voix rivalisant avec le sifflement du vent. « Alors tu as enfin décidé de faire quelque chose au lieu de t’enfuir. Voyons si ton équilibre peut te sauver. »
Seralya ne répondit pas. Elle écarta grand les bras, et une lumière blanche aveuglante rayonnant de ses paumes recouvrit tout son corps.
La lumière se liquéfia puis se solidifia, l’emprisonnant à l’intérieur d’une sphère lisse et parfaite.
Cassian lécha le sang qui suintait du coin de sa lèvre. Découvrant ses dents, il attendit avec le sourire sadique d’un prédateur observant sa proie lutter. « Montre-moi », murmura-t-il.
L’instant suivant, la sphère blanche se fissura sous la pression intérieure et explosa en milliers d’éclats de lumière. La silhouette qui en émergea n’était plus la forme délicate, semblable à une nonne, de Seralya.
Devant lui se tenait un être majestueux, haut de plus de deux mètres.
Des cornes incurvées, couleur ivoire, s’élevaient de ses tempes vers le ciel.
Ses longs cheveux blanc neige ondulaient, défiant la gravité. Au centre de ses yeux blancs brûlaient deux tisons, semblables à ceux de Cassian, mais composés de flammes blanches.
Sa peau était entièrement recouverte d’écailles blanc nacré qui reflétaient la lumière, et une magnifique paire d’ailes de dragon blanc s’était déployée dans son dos.
L’aura qui rayonnait de son corps était identique à celle de Cassian au sommet de sa Forme Souveraine.
Elle était même plus pure, plus intense, plus... divine. Seralya avait utilisé sa capacité d’Équilibre pour copier la plus grande puissance devant elle, la forme destructrice de Cassian, et l’avait mélangée à sa propre énergie divine.
N’importe quelle créature vivante aurait tremblé des genoux et sombré dans la terreur à cette vue. Voir son propre pouvoir imité avec encore plus de perfection par un demi-dieu aurait dû engendrer le désespoir.
Mais Cassian... n’avait pas peur. Il ne recula pas d’un pas.
Au lieu de cela, il éclata d’un rire qui déchira le silence du cratère.
« PUHAHAHAHAHA ! »
Se tenant le ventre, les larmes aux yeux à force de rire, il rit jusqu’à en être plié en deux. C’était comme s’il assistait à la blague la plus drôle de sa vie.
Il pointa son index vers Seralya, debout devant lui dans toute sa majesté divine. Il était à bout de souffle à force de rire.
« T-tu... » dit-il, ses mots à peine audibles au milieu de ses rires. « Tu es vraiment une idiote ! »
« Ahahah ! »
« Je pensais que ce nain était un imbécile... Ahaha ! Mais toi... Tu es la plus stupide de tous ! »
Cassian se redressa, essuyant les larmes de ses yeux du revers de la main, mais la joie sauvage sur son visage ne s’effaça pas.
« Je pensais sérieusement que tu avais une capacité dangereuse ou quelque chose du genre. Une astuce qui ferait pencher la balance, qui me pousserait... Mais la seule chose que tu as faite, c’est de te transformer en moi ? Et sans même savoir en quoi tu t’étais transformée ? »
Les yeux rouges de Cassian brillaient comme deux lanternes démoniaques dans l’obscurité de la nuit.
Seralya ne comprenait pas de quoi il parlait. Ce garçon était-il fou ? Qu’y avait-il de si drôle ? N’était-il pas conscient de la situation dans laquelle il se trouvait ?
En cet instant, Seralya pouvait sentir l’immense puissance couler dans ses veines. Elle possédait une telle force que même des Bêtes Mystiques ne feraient pas le poids face à elle.
Ses muscles étaient plus durs que l’acier, ses sens percevaient les vibrations les plus infimes de l’univers.
La puissance qui jaillissait d’elle était le summum de toutes les capacités cachées, des réflexes et de la force destructrice que Cassian utilisait sous cette forme.
Et surtout, il régnait une paix et une sérénité absolues dans son esprit ; le pouvoir était sous son contrôle.
Malgré cela, le garçon devant elle n’avait qu’un cœur de mana à deux étoiles, épuisé.
Il était vidé par son combat contre Aethrax, tenant à peine debout. Logiquement, il aurait dû cesser d’exister d’un simple claquement de doigts de Seralya.
Pourtant... au plus profond de cette puissance divine, Seralya ressentait un malaise indéfini.
Cassian prit une profonde inspiration et essaya de se calmer. Puis, avec l’attitude décontractée de quelqu’un en pique-nique, il s’assit en tailleur sur le sol. Il posa ses bras sur ses genoux, exposant son torse sans défense.
Il fixa ses yeux rouges sur Seralya, stupéfaite, qui planait dans toute sa gloire.
« Allez », dit-il, d’une voix invitante. « Allez, attaque-moi, princesse. Utilise une attaque aussi forte que tu le souhaites. Utilise tes nouvelles griffes étincelantes, le souffle de dragon que tu as copié. Je te promets... que je ne me défendrai pas. Je ne lèverai même pas le petit doigt. »
Seralya se figea. À quel genre de jeu ce garçon jouait-il encore ? Était-ce un piège ?
Cassian n’était pas du genre à la laisser le tuer. Cette folie dans ses yeux, cette ruse... Il complotait encore quelque chose.
Mais Seralya n’arrivait pas à deviner quoi. Il était impossible de comprendre ce qui se cachait derrière ces yeux rouges, quels plans cet esprit échafaudait.
Elle resta là pendant quelques secondes. Suspendue dans les airs.
« Quel est le problème ? » demanda Cassian avec une impatience moqueuse.
« Je t’ai dit que je ne me défendrais pas. Je n’utiliserai même pas mon mana. Si tu veux... » Cassian écarta grand les bras.
« Je peux enchaîner mes bras et mes jambes. Peut-être que ça t’encouragera, hein ? »
Seralya serra les dents. Son honneur était blessé. Elle prit sa décision. Ce garçon ne faisait que bluffer.
Puisqu’il n’avait plus la force de se défendre, il essayait de la faire hésiter, de gagner du temps. Mais Seralya ne tomberait pas dans ce piège. Elle utiliserait ce pouvoir et effacerait cette anomalie de l’univers.
L’aura autour de Seralya changea. Les veines sous ses écailles blanches se gonflèrent. Elle enflamma son mana pour libérer son immense puissance, la destruction qu’elle avait copiée.
Et... dès l’instant où elle utilisa son mana...
Les yeux de Seralya se mirent à saigner. Du sang noir jaillit de sa bouche et de son nez.
Sa posture divine se brisa comme celle d’une marionnette dont on aurait coupé les fils. Son corps se raidit, elle ne put rester suspendue dans les airs et s’écrasa lourdement sur les genoux.
Ses genoux vacillèrent, elle essaya de s’appuyer sur ses mains, mais ses bras tremblaient.
Elle regarda Cassian avec panique et terreur.
Cassian l’observait calmement. Il ne bougeait toujours pas. Il était toujours dans sa position détendue, en tailleur.
En fait, comme il l’avait dit, il n’avait même pas utilisé son mana. Il se contentait de regarder.
Seralya sentait de la lave bouillante, de l’acide et des éclats de verre circuler dans ses veines à la place du sang.
Son corps entier, chaque cellule, brûlait dans une agonie atroce. Elle passa ses mains griffues sur son corps comme pour arracher la peau écailleuse qu’elle avait copiée, s’enfonçant désespérément les griffes dans la chair.
« Q-que... se passe-t-il... » gémit-elle, de l’écume sanglante s’échappant de sa bouche.
Lorsqu’elle regarda Cassian, il avait légèrement penché la tête sur le côté, l’observant comme un scientifique étudiant une expérience intéressante.
L’instant suivant, Seralya ressentit une étrangeté dans son esprit. La douleur physique se transforma en viol mental.
D’abord, elle entendit un seul murmure. Un murmure lointain, faible, douloureux.
Puis deux.
Puis quatre.
Puis dix.
Puis des centaines !
À chaque seconde qui passait, les murmures commençaient à augmenter rapidement.
Et après un instant, les murmures se transformèrent en cris. Des milliers, des dizaines de milliers, peut-être des millions de voix différentes hurlaient simultanément dans l’esprit de Seralya.
Seralya enfouit ses mains dans ses cheveux et se cramponna la tête. Elle avait l’impression que son crâne allait exploser de l’intérieur.
Les voix ne cessaient pas. Elles se battaient toutes pour le contrôle du corps, hurlant chacune leur propre douleur, leurs propres désirs, leurs propres morts. Cet esprit ordonné s’était transformé en un marché aux esclaves du chaos.
« MAMAN, ÇA FAIT MAL ! » criait la voix d’un enfant. « Donne-moi ton corps ! » grognait un démon. « Dieu, protège mon peuple... » priait un chevalier. « Rends ton corps, mortelle ! » commandait un être ancien. « Sœur, qu’est-ce qu’on mange ce soir ? » demandait une jeune fille innocente. « Père, notre race trouvera-t-elle un jour le salut ? » « Ahaha, cette pomme est si sucrée... » « Soldats ! Tenez la ligne ! » Grognements de monstres, chocs d’épées, pleurs de bébés, râles de mort...
« Serai-je un jour libre ? »
Ces voix étaient les âmes que Cassian avait consommées. Les vies qu’il avait dévorées, les malédictions qu’il portait en lui, les souvenirs gravés dans son corps.
Lorsque Seralya avait copié le pouvoir de Cassian, elle avait aussi copié son corps, son existence.
Mais le corps de Cassian n’était pas un réceptacle vide ; c’était un donjon où des milliers d’âmes étaient piégées. Et Seralya avait ouvert les portes de ce donjon dans son propre esprit.
Seralya hurla sur un ton si aigu qu’elle ne pouvait même plus entendre sa propre voix, dans un élan de désespoir.
« TAISEZ-VOUS ! »
Mais les voix ne s’arrêtèrent pas. Au contraire, comme si elles sentaient son désespoir, elles devinrent encore plus violentes, encore plus moqueuses.
« TAISEZ-VOUS ! TAISEZ-VOUS ! TAISEZ-VOUS ! FERMEZ VOS GUEULES ! LAISSEZ-MOI TRANQUILLE ! TAISEZ-VOUS ! »
Seralya tomba à genoux et enfonça ses griffes dans le sol vitrifié. Elle gratta la terre, creusant jusqu’à ce que ses ongles se brisent. Mais les voix n’étaient pas à l’extérieur, elles étaient à l’intérieur.
Puis, incapable de supporter cette torture, elle commença à se cogner la tête contre le sol.
« BOUM ! BOUM ! BOUM ! »
Elle frappait désespérément sa tête contre le sol dur, espérant que la douleur physique étoufferait le bruit mental, espérant que le son s’arrêterait.
Son front s’ouvrit, son visage fut couvert de sang, mais les voix ne s’arrêtèrent pas. Elles avaient infiltré chaque recoin de la conscience de Seralya.
Elle ne pouvait pas non plus annuler sa capacité, car elle n’avait même plus le contrôle de son corps.
Sa volonté avait été divisée en centaines de morceaux, pillée par des milliers d’âmes étrangères.
La princesse de l’Équilibre était devenue le chaos lui-même.
Seralya leva ses yeux ensanglantés et larmoyants. Sa vision était trouble. Elle vit Cassian, toujours assis dans sa posture calme et sans expression devant elle.
Désespérément, mettant de côté sa fierté, son statut de princesse, son devoir, elle tendit une main tremblante et sanglante vers son ennemi, le garçon qui l’avait réduite à cet état, et supplia.
« A-aide-moi... » gémit-elle, la voix rauque. « Je t’en supplie... arrête ça. Elles sont dans ma tête... Elles ne veulent pas se taire... »
Cassian soupira profondément. Il y avait sur son visage la déception de quelqu’un qui n’avait pas trouvé le divertissement attendu. Lentement, sans se presser, il se leva.
« J’espérais que tu tiendrais au moins plus d’une minute », dit-il en regardant Seralya. « Tu es vraiment une déception, Princesse. »
Cassian marcha vers Seralya, qui rampait devant lui, se débattant dans son propre sang et ses larmes, et s’arrêta juste devant elle. Il ne se pencha pas, il se contenta de regarder.
Ses yeux rouges brillaient d’une compréhension cruelle. Il connaissait cette douleur. Il connaissait ces voix. Il était né dans cet enfer, élevé dans cet enfer.
« Déroutant, n’est-ce pas ? » demanda-t-il d’un ton doux, presque pédagogique. « Tu ne comprends pas pourquoi tu souffres autant. Ou comment tu as fini comme ça... »
Cassian prit cette main tremblante, sanglante et couverte d’écailles que Seralya lui tendait, entre ses deux mains. Comme s’il tenait quelque chose de précieux, il la cacha doucement entre ses paumes.
« Mais ne t’inquiète pas », dit-il en souriant. Ce sourire était plus terrifiant que tous les démons dans l’esprit de Seralya. « Je suis une personne miséricordieuse ! Je vais t’expliquer. C’est ton droit de savoir avant de mourir. »
Cassian serra un peu plus fort la main de Seralya.
« Laisse-moi commencer par t’expliquer la douleur dans tes veines, ce carnaval dans ton esprit », murmura-t-il.
« Je ne suis pas juste une "anomalie", Princesse. Je suis un cimetière. Je possède une malédiction ! »
Ses yeux brillèrent.
« LA MALÉDICTION DE LILITH ! »