L'atmosphère paisible de la bibliothèque était baignée par la lumière des lampes à cristal, éclairant faiblement les grains de poussière en suspension dans l'air.
L'air était imprégné de cette odeur caractéristique, à la fois âcre et réconfortante, de vieux parchemins et d'encre séchée. Hormis Iris, les seuls éléments qui rompaient le silence autour de moi étaient le bruissement des pages que je tournais et le son de ma propre respiration.
Nous étions au soir du jour suivant, et j'étais plongé au cœur de la bibliothèque ducale en compagnie d'Iris. Mon ignorance de ce monde pesait aussi lourd qu'une pierre au fond de l'océan, et pour alléger ce fardeau, j'avais décidé de me noyer dans le savoir.
Devant moi reposait un livre colossal à la reliure dorée, à la couverture légèrement usée, intitulé : « L'Ascension et les Victoires millénaires de l'Empire Luminara ».
De l'autre côté de la table s'élevait une pile imposante d'ouvrages qu'Iris avait rassemblés pour moi : « Encyclopédie des bêtes mystiques », « Dieux oubliés et divinités perdues », « Principes fondamentaux de la magie : la danse des éléments » et « Les sept écoles d'escrime ». Chacun d'eux ouvrait une porte vers un nouveau monde que je me devais de comprendre.
Les informations que j'avais recueillies jusqu'à présent avaient déclenché une tempête dans mon esprit. Ce monde dans lequel je vivais n'était pas l'endroit tranquille et ordonné qu'il semblait être vu de l'extérieur.
Au contraire, c'était une terre trempée de sang, où le chaos et les conflits rôdaient en permanence. Chaque ligne que je lisais dévoilait une nouvelle horreur sous mes yeux :
L'avatar de Malakor, le Dieu de la Destruction, effaçant un royaume entier de la carte ; les Âges Sombres où l'Ancien Seigneur Dragon réduisit l'humanité en esclavage ; la Grande Guerre d'Extermination entre elfes, vampires, loups-garous et humains qui réduisit le monde en cendres...
À chaque seconde qui passait, je me confrontais davantage à la réalité impitoyable et sauvage de ce monde.
Lorsque j'en vins à l'histoire de l'Empire, je commençai à percevoir la vérité dissimulée derrière le récit.
Le livre vantait les mérites du Saint Empire Luminara, vieux de mille ans, qui avait trempé dans chaque guerre depuis sa fondation, qui avait dissous les assemblées de sorcières pour les attacher aux bûchers, qui avait asservi les dragons pour intégrer leur puissance à sa propre armée, et qui offrait une loyauté inébranlable aux Dieux de la Lumière tout en éradiquant jusqu'à la racine les fidèles des Dieux Sombres.
Chaque phrase que je lisais semblait proclamer la puissance et la gloire inébranlables de l'empire. Mais je pouvais voir la rouille et la décomposition derrière ces mots dorés.
Le simple fait qu’un scientifique fou et dangereux tel que le Docteur Aris ait pu mener tant d’expériences atroces et coûter d’innombrables vies sans que personne ne s’en aperçoive prouvait à quel point le prétendu contrôle parfait de l’empire n’était qu’une vaste illusion. Derrière cette façade magnifique se cachaient de profondes fissures et une corruption rampante.
L’un des éléments du livre qui avait le plus retenu mon attention concernait les Quatre Grands Duchés, désignés comme les quatre piliers fondateurs de l’empire.
Le plus éminent d’entre eux était le Duché du Nord de Frosthelm, entouré d’innombrables légendes et rumeurs. Le livre dépeignait ces terres comme un royaume de mystère, chaque recoin regorgeant de riches gisements minéraux, de ruines antiques abritant des artefacts divins perdus et de secrets irrésolus.
Il existait même une légende ancienne selon laquelle le tombeau où le premier Seigneur Démon, Vorloth, fut scellé se trouverait quelque part dans ces terres glacées.
Cependant, aucune catastrophe n’avait épargné une région aussi précieuse et stratégique. Ces derniers temps, des épidémies mystérieuses avaient décimé sa population et, finalement, il y a quelques années, le vieux Duc et la Duchesse furent victimes d’un assassinat suspect, forçant leur fille, qui n’était pas encore majeure, à prendre la tête du duché à un jeune âge.
Qu’une dynastie issue de héros, qui avait autrefois défié l’empire par sa puissance et sa richesse, soit tombée dans un état aussi pitoyable était une preuve supplémentaire de la cruauté de ce monde.
Le Duché d’Infernia, dont j’étais actuellement l’invité, était une tout autre histoire. Bien que liés par serment à l’empire, ils maintenaient un statut quasi indépendant, gouvernés par une dynastie portant des titres glorieux tels que « Tueurs de Dragons » et « Enfants du Feu ».
On racontait que le Duc fondateur, Ignis, avait traqué à lui seul l’ancien dragon rouge Pyralia, connu sous le nom de « Fléau des Cieux », et lui avait arraché le cœur pour en faire l’emblème de leur lignée. La rumeur prétendait que leur puissance militaire pouvait rivaliser avec celle de l’armée centrale de l’empire.
Me trouver au cœur d’une telle puissance, bénéficiant de leur hospitalité, me plongeait dans un profond dilemme : étais-je chanceux ou en plein milieu d’un immense danger ?
Mais la véritable horreur qui rongeait mon esprit était de constater à quel point tout ce que j’avais lu s’alignait parfaitement avec le scénario terrible décrit par le Docteur Aris.
Si ce monde était réellement l’histoire écrite par la plume d’un autre, et s’il y avait parmi nous d’autres personnes, comme le Docteur Aris, qui avaient lu ce récit et en connaissaient la fin... alors chaque personne que je rencontrais, chaque événement dont j’étais témoin, n’était qu’un marchepied sur le chemin d’une destruction inévitable.
Alors que j’étais perdu dans ces pensées, Iris, assise sur la chaise à côté de moi, me piqua la joue avec l’air de quelqu’un sur le point d’exploser d’ennui.
« Cass ! Combien de temps comptes-tu encore rester à fixer ces livres ennuyeux ? » murmura-t-elle d'une voix lasse. Pour une jeune fille à l'énergie apparemment inépuisable, il n'était guère surprenant que les livres et elle ne fussent pas en bons termes.
« Juste un peu plus longtemps... Il y a quelques points sur lesquels je m'interroge encore », répondis-je, les yeux toujours rivés sur la page.
« Encore quelques livres ? » lança Iris, comme si elle était sur le point de rendre l'âme sur-le-champ. « Tu as déjà parcouru la moitié de la bibliothèque ! Tu pourras continuer demain. S'il te plaît, je t'en prie, Cass ! Te rends-tu seulement compte de la beauté des étoiles dehors ? » Elle déployait tout son charme pour m'extirper de la bibliothèque.
Je finis par céder et fermai le livre. « Très bien, mais avant d'y aller, puis-je te poser une question ? Il s'agit d'un sujet dont je n'ai pas trouvé la réponse dans ces ouvrages. »
Ses yeux s'illuminèrent à ma proposition. « Hourra ! Enfin ! Bien sûr, je t'écoute. Si c'est quelque chose que je connais, je serai ravie d'y répondre. »
Je pris une profonde inspiration et plongeai mon regard dans le sien. « Le Monarque du Chaos, Kaiser. Qui est-il, exactement ? »
« Le Monarque du Chaos ? » L'expression joyeuse sur son visage se figea instantanément, remplacée par une pure perplexité. Elle fronça les sourcils.
« Oui, » poursuivis-je. « Un dragon du chaos aux flammes plus noires que les ténèbres elles-mêmes. N'en as-tu jamais entendu parler ? »
Iris marqua une pause, comme si elle fouillait sérieusement sa mémoire. « C'est la première fois que j'entends parler de tout cela. Écoute, notre famille, la Maison Infernia, possède les connaissances les plus vastes sur les dragons de tout le continent. Dans les archives secrètes de notre bibliothèque, il existe des registres sur chaque lignée de dragons, chaque grand être ancestral. Mais... c'est la première fois que j'entends le nom de Kaiser. »
Sa sincérité et sa certitude me glacèrent le sang. « Je vois, » murmurai-je en tentant de dissimuler ma déception.
Kaiser, le Monarque du Chaos. Le Dragon du Chaos. Des flammes noires... C'était comme si quelqu'un, ou une certaine puissance, avait méticuleusement arraché ce nom et son existence même du tissu de l'histoire. Le fait que même les experts en dragons les plus compétents l'ignoraient prouvait qu'il ne s'agissait pas d'un simple oubli. C'était un effacement délibéré et absolu.
Je me souvenais encore, comme si c'était hier, de la main que Kaiser m'avait tendue au moment le plus désespéré de mon existence, de l'ouverture de cette Porte du Salut, et des mots qu'il avait murmurés. Il était mon second sauveur. Quoi qu'il en coûte, je devais tenir la promesse que je lui avais faite.
Mais désormais, je ne possédais pas la moindre bribe d'information à son sujet. Je ne savais qu'une seule chose : la route qui s'étendait devant moi n'était pas seulement pavée d'épreuves, mais aussi d'ennemis sans nom, capables de faire plier l'histoire elle-même.