« Je sais me servir d'une épée. »
Un silence s'installa. On n'entendait plus que le sifflement du vent et le fracas lointain de l'acier.
Elara et Iris me fixaient, le visage figé par l'étonnement.
Avais-je dit quelque chose de déplacé ? Avais-je, une fois de plus, révélé ce que j'aurais dû taire ?
Iris fut la première à recouvrer ses esprits.
« Eh bien, Cassian... quand tu dis que tu sais te servir d'une épée, tu veux juste dire que tu sais en agiter une, n'est-ce pas ? Je veux dire, n'importe qui peut brandir un bâton. »
Puis, sa voix se fit plus grave. « Parce que... pour qu'une personne puisse manier son mana à la fois de manière externe, comme un mage pour lancer des sorts, et de manière interne, comme un guerrier pour renforcer son corps ou créer une aura d'épée... C'est du jamais vu. On dit que c'est impossible. »
Sans détacher mon regard du leur, je répondis d'une voix plate, dénuée d'émotion. Ce n'était pas une vantardise, mais un simple constat.
« Non. Je peux faire les deux. »
Cette fois, ce fut Elara qui rompit le silence. L'étonnement sur son visage avait disparu, remplacé par la concentration acérée d'un prédateur.
Ses yeux brillèrent. Sans une seconde d'hésitation, elle saisit une épée d'entraînement en bois sur un râtelier voisin et me la lança.
Je rattrapai l'épée en plein vol par pur instinct. La poignée épousa parfaitement ma paume, son équilibre m'étant étrangement familier.
« Nous devons tester cela », déclara Elara, sa voix sonnant comme un ordre. Du regard, elle désigna un mannequin d'entraînement à l'autre bout du terrain, une silhouette de bois couverte d'innombrables marques d'épée.
« Frappe ce mannequin en utilisant une aura d'épée. »
À cet instant, je sentis tous les regards du terrain d'entraînement braqués sur moi. Les soldats qui s'exerçaient avaient cessé leurs mouvements ; les apprentis étudiant la magie avaient interrompu leurs murmures.
Tout le monde observait cet étrange garçon silencieux, debout aux côtés d'Iris et de la capitaine Elara. Je pouvais entendre leurs chuchotements. Certains se demandaient qui était cette nouvelle recrue, tandis que d'autres restaient fascinés par mon apparence — mes cheveux blancs et mes yeux rouges.
Je pris une profonde inspiration. Je fermai les yeux et convoquai les souvenirs de ce moment où j'avais affronté le Dr Aris.
Il fut douloureux d'extraire ce souvenir des décombres de mon esprit. Je me rappelai la rage pure que j'avais ressentie, la volonté de survivre et l'énergie brûlante qui avait envahi mon corps.
Lentement, je commençai à ressentir à nouveau cette énergie. Le mana. Il se mit à circuler en moi et autour de moi, tel le sang dans mes veines.
D'abord un picotement, puis une chaleur... À chaque seconde, je sentais ma force croître, mes muscles se tendre, mes sens s'aiguiser. C'était le renforcement corporel.
Ensuite, j'imaginai canaliser cette énergie interne dans l'épée de bois que je tenais. Je ne la considérais plus comme un outil, mais comme une extension de mon propre corps.
Je sentis l'énergie descendre le long de mon bras, traverser mes doigts et s'infiltrer dans le grain même du bois. L'épée devint un membre à part entière, une extension de ma volonté.
Enfin, j'y étais parvenu. L'énergie de mon corps et celle de l'épée ne faisaient plus qu'une. Lorsque j'ouvris les yeux, je pus voir un halo faible et vacillant, mêlant des lueurs noires et rouges, entourer l'épée de bois. Une aura d'épée.
Je ne fis aucun mouvement superflu. Je fis simplement un pas en avant et abattis l'épée de bois sur la cible d'un coup simple et direct.
Au moment où mon épée toucha le mannequin, il n'y eut pas le « toc » sourd du bois contre le bois. À la place, on entendit un sifflement aigu et un éclair de lumière noire jaillit.
Puis, le mannequin de bois, comme tranché par une lame invisible et acérée, se fendit parfaitement en deux. La moitié supérieure glissa lentement sur le côté et tomba au sol avec un bruit sourd. Les surfaces de coupe étaient si lisses qu'elles semblaient avoir été polies.
Un silence absolu tomba sur le terrain d'entraînement. Seul le hurlement du vent se faisait entendre.
Les yeux d'Elara brillaient de l'incrédulité de celle qui venait d'assister à l'impossible. Des mots s'échappèrent de ses lèvres dans un murmure que je ne pus saisir.
Le silence fut brisé par le cri extatique d'Iris. « Waouh ! Cassian ! Tu disais la vérité ! Tu es incroyable ! »
Elle courut à mes côtés et s'agrippa à mon bras, sautillant presque d'excitation.
« C'est... c'est incroyable ! Tu es peut-être la seule personne au monde à posséder un tel talent ! »
Ses yeux pétillaient d'admiration. « Ah, tu nous montres quelque chose d'impossible chaque jour... »
Je détournai lentement le regard du mannequin sectionné vers l'épée de bois dans ma main, qui scintillait encore faiblement d'une lueur rouge et noire.
« Je suppose que nous pouvons suivre les leçons d'Elara ensemble maintenant, n'est-ce pas, Elara ? » demanda-t-elle. Ses yeux brillaient d'un mélange d'admiration et de malice espiègle.
Son enthousiasme était si contagieux qu'il parvint à dissiper une partie de l'atmosphère tendue qui nous entourait.
Elara détacha lentement son regard du mannequin pour se tourner vers moi, puis vers Iris qui rayonnait de joie. L'expression de choc total sur son visage fit place à une résignation lasse. Elle laissa échapper un profond soupir, comme si toute sa perception du monde venait d'être réécrite et qu'elle peinait à assimiler cette nouvelle réalité.
« Je suppose... je suppose que je n'ai pas le choix. » Sa voix était celle d'un commandant admettant sa défaite, mais elle portait aussi en elle les germes d'une curiosité nouvelle, d'un potentiel inexploré.
Le reste de la journée se transforma en les heures les plus frustrantes de mon existence. Dès qu'elle eut surmonté son choc, Elara se métamorphosa en un sergent instructeur impitoyable.
L'émerveillement passager face à un talent impossible fut remplacé par une discipline sans merci. Nous commençâmes par le détail le plus basique et le plus ennuyeux de l'escrime : la posture.
« Non, tes pieds sont mal placés ! Écartés à la largeur des épaules ! Plie légèrement les genoux, abaisse ton centre de gravité ! »
Les heures passèrent, et je m'efforçais simplement de trouver la bonne position. Mon corps était instinctivement habitué à des mouvements fluides et mortels, mais cette posture rigide et fondamentale ressemblait à de la torture.
Chaque muscle brûlait, chaque articulation me faisait souffrir. La moindre erreur — déplacer mon poids sur le mauvais pied ou tendre les épaules — était sanctionnée par la descente rapide de l'épée en bois d'Elara sur mon crâne.
Un « toc » sec et une douleur lancinante dans le crâne.
« Concentre-toi, recrue ! La posture est le fondement de tout ! Si tes fondations sont pourries, tout ce que tu bâtiras dessus s'effondrera ! »
Franchement, je commençais à croire qu'Elara prenait du plaisir à cela, comme une enfant ayant trouvé un nouveau jouet.
La situation mettait mes nerfs à rude épreuve. À chaque coup, je serrais les dents, me forçant à réprimer la rage qui bouillait en moi.
J'entendais Iris, qui observait depuis la ligne de touche, tenter d'étouffer ses rires. Elle portait la main à sa bouche, les épaules secouées par les spasmes. En voyant sa joie insouciante et ses yeux pétillants, toute la colère en moi s'évanouissait instantanément. Je ne pouvais rien dire. Je ne pouvais que prendre une profonde inspiration et endurer le prochain « toc » et les réprimandes d'Elara.
Après cet entraînement éreintant, le temps du repos arriva enfin. J'étais dans ma chambre, prenant le thé et un dessert avec Iris.
« Ces gâteaux ne sont-ils pas délicieux ? » marmonna-t-elle en s'enfournant une grosse cuillerée dans la bouche. Ses yeux brillaient de bonheur.
« Au fait, Cassian, sais-tu quel âge tu as ? » demanda-t-elle soudainement.
« Si je me souviens bien, j'ai douze ans. »
« Alors tu as un an de moins que moi ! J'en ai treize », dit-elle avant d'engloutir une autre énorme part de gâteau. C'était sa sixième. L'amour de cette fille pour les sucreries était incroyable.
« Iris », dis-je, un peu hésitant. « Pourrais-tu m'apprendre à lire et à écrire ? »
Elle fut surprise par ma requête soudaine. Elle posa lentement sa fourchette sur le bord de son assiette. Puis, son habituel sourire chaleureux apparut. « Bien sûr ! Que dirais-tu de commencer après le dîner ? Mais je te préviens », ajouta-t-elle en agitant un doigt avec un sérieux espiègle. « Je suis une enseignante bien plus stricte qu'Elara. »