Alors que le soir descendait sur le grand hall de réception du château d'Evershade, l'atmosphère à table était aussi instable que le temps à l'extérieur.
Les bougies des candélabres vacillaient, projetant des ombres sur les visages des convives.
Cassian et Caius étaient entrés ensemble dans la salle. Pour la première fois depuis des années, Caius marchait sur ses deux jambes, le buste droit, sans fauteuil roulant ni l'aide d'une servante.
La mine saine de son visage et l'éclat pourpre dans ses yeux submergeaient de bonheur ceux qui l'entouraient, en particulier sa mère, la marquise Calyra, à chaque instant.
Cependant, à l'autre bout de la table, l'ambiance n'était guère festive.
Liora jouait avec la viande dans son assiette, la débitant en morceaux avec sa fourchette sans pour autant porter une bouchée à sa bouche. Ses yeux étaient rivés sur Cassian, que Cordelia tentait constamment de nourrir depuis l'autre côté de la table.
Dans ce regard, plus qu'une colère pure, on pouvait lire une défaite mal digérée, de la curiosité et une agitation qu'elle ne savait nommer.
Cassian, quant à lui, ignorait totalement ces regards, savourant le mets dans son assiette. La tension entre eux était si intense qu'elle semblait presque créer de l'électricité dans l'air, prête à souffler les bougies.
La marquise Calyra toussota doucement, comme pour dissiper ce silence étouffant.
« Le repas est-il à votre goût, Lord Cassian ? » demanda-t-elle d'une voix douce. « Bien que notre cuisinier ignorât vos préférences, il a fait de son mieux. »
Cassian s'essuya la bouche avec une serviette et se tourna vers la marquise. « C'est tout à fait délicieux, marquise Calyra. »
« Caius, » dit le marquis Aldren en regardant son fils avec fierté. « Une fois ton repas terminé, je souhaite que tu assistes au conseil demain matin. Il est temps pour toi de reprendre tes devoirs d'héritier. »
Les yeux de Caius s'illuminèrent. « Bien sûr, père. J'aimerais même me joindre à l'entraînement matinal avec ma sœur Liora. »
À ces mots, la fourchette de Liora heurta violemment l'assiette. « Tu n'es pas encore prêt, Caius, » dit-elle d'une voix tranchante. Puis elle reporta son regard sur Cassian. « Bien que certains obtiennent le pouvoir par des moyens frauduleux, le fondement d'un vrai guerrier est la discipline. On ne peut l'acquérir instantanément. »
C'était clairement une pique lancée à Cassian. Ce dernier prit une gorgée de son jus de fruit et reposa lentement son verre sur la table. Il fixa Liora.
« Mademoiselle Reine des Glaces, » dit Cassian en la dévisageant, « en ce monde, aucun pouvoir ne s'obtient sans en payer le prix. Il serait préférable pour tout le monde que vous ne parliez pas à la légère sans savoir ce que certains ont dû endurer. »
Liora ne répondit rien ; avant le dîner, son père l'avait mise en garde de ne pas provoquer d'incidents fâcheux devant les invités.
La soirée se poursuivit dans une tension palpable. Vers la fin du dîner, Eric intervint en se raclant la gorge. Son visage affichait un sérieux professionnel.
« Marquis Aldren, » dit Eric. « Nous sommes reconnaissants de votre hospitalité et de cette alliance. Cependant, je dois tristement vous informer que nous devons partir à l'aube. Il y a beaucoup à faire à Veythral, des armées à rassembler et des stratégies à planifier. »
Le marquis haussa les sourcils. « Si tôt ? Ne pourriez-vous pas rester quelques jours de plus pour vous reposer ? Les terrains de chasse d'Evershade sont giboyeux, je voulais vous montrer les beautés de ces terres. »
« Votre offre est très aimable, » dit Rose. « Mais comme l'a dit Eric, nous avons beaucoup de choses à faire en rentrant. »
Voyant cette urgence et cette détermination dans les yeux de Rose, le marquis n'insista pas. Il hocha lentement la tête. « Vous avez raison. Dans ce cas, profitez pleinement du confort d'Evershade ce soir. »
Lorsque le dîner prit fin et que chacun se retira dans ses appartements, le château sombra dans un silence profond. Les torches dans les couloirs vacillaient, créant de longues ombres sur les murs de pierre.
Cependant, Cassian n'était pas allé dans sa chambre. Il n'avait aucune intention de dormir cette nuit. Il y avait une pleine lune dans le ciel, celle que l'on ne peut voir qu'une fois par mois.
Il était assis sur les tuiles en pente du toit de la plus haute tour du château. Le vent agitait ses vêtements légers et ses cheveux noirs se mêlaient à la nuit.
Il faisait froid ici, mais Cassian appréciait ce froid. Il lui rappelait qu'il était vivant, qu'il ressentait.
Ses yeux noirs étaient rivés sur la lune. Il observait les cratères, la façon dont cette lumière pâle filtrait à travers les nuages.
En cet instant, il n'y avait que lui et la lune. Sa véritable amie, qui avait toujours été à ses côtés sans rien attendre de lui.
Il continua de passer une nuit paisible sous l'astre lunaire.
Cependant, cette paix fut rompue par le léger craquement d'une tuile derrière lui.
Cassian ne tressaillit pas. Il avait déjà senti quelqu'un approcher. Il attendit sans tourner la tête, sans quitter la lune des yeux.
C'était Liora.
Elle n'avait ni son armure rigide ni ses vêtements formels. Elle avait jeté une épaisse cape en laine sur une simple chemise de nuit blanche.
Le vent soufflait ses cheveux noir corbeau sur son visage. Elle se tenait là, observant silencieusement le dos de Cassian. Dans son regard, il n'y avait ni colère ni menace ; on pouvait y lire une curiosité complexe et une hésitation.
Cassian ne laissa pas ce silence se prolonger. Il exprima dans sa voix le malaise que lui causait cette présence troublant ce moment privilégié.
« Si vous êtes venue pour chercher querelle, repartez, Liora, » dit-il, sa voix se mêlant au hurlement du vent. « Je n'ai ni le temps ni l'énergie à vous consacrer. »
Il leva légèrement la tête et pointa la lune du doigt. « En ce moment, je vis un instant précieux que je ne peux rencontrer qu'une fois par mois. »
Liora ne répondit pas. Elle ne l'insulta pas, ne fit rien d'autre. Elle s'approcha simplement de Cassian à pas lents, gardant l'équilibre sur les tuiles.
Elle laissa une distance d'environ un mètre entre eux, assez pour ne pas se toucher. Ajustant soigneusement sa cape et l'ourlet de sa chemise de nuit, elle s'assit à côté de Cassian sur les tuiles froides. Elle ramena ses genoux contre elle et entoura ses jambes de ses bras.
Et elle se tut.
Tout comme Cassian, elle leva la tête et commença à contempler cette sphère argentée, la pleine lune.
Cassian se tendit encore davantage face à ce geste inattendu. Il fronça les sourcils.
Que tentait de faire cette femme ? Pourquoi s'était-elle soudainement assise à côté de lui ? Il n'arrivait pas à deviner quel plan se cachait sous le masque de « Reine des Glaces » de Liora.
Liora ne parla pas. Elle resta simplement assise à regarder. Il n'y avait d'autre son que celui du vent et de leur respiration.
Les minutes passèrent. Dix minutes, vingt minutes, une demi-heure...
Cassian baissa lentement sa garde. La présence de Liora avait cessé d'avoir une aura menaçante pour devenir une partie intégrante de la nuit. C'était comme si une autre âme était assise là, à côté de lui, se réfugiant dans la solitude tout comme lui.
Une heure passa.
Alors que la lune poursuivait sa course dans le ciel, Cassian avait cessé de s'interroger sur les intentions de Liora.
Il profitait simplement de cette compagnie silencieuse et de la beauté de l'astre. Étrangement, ce silence était réconfortant.
Finalement, ce fut Liora qui rompit le silence. Sa voix était loin de ce ton dur et autoritaire de la journée. Elle était douce, nostalgique et un peu fragile.
« Quand j'étais petite, » commença-t-elle sans quitter la lune des yeux. « Ma mère et mon père me racontaient toujours des contes sur nos ancêtres avant de me coucher. »
Cassian la regarda du coin de l'œil mais ne parla pas. Il écoutait.
« Le Seigneur de l'Orage Baxia, la Dame du Bouclier Siana... Ils racontaient comment ils avaient combattu les rois démons, ces armées démoniaques massives et leurs généraux invincibles. Comment ils avaient protégé ces terres, Evershade, non seulement avec leurs épées mais avec leur volonté... »
Liora prit une profonde inspiration, comme si remplir ses poumons de cet air froid lui donnait de la force. « J'admirais ces héros. Comme ils étaient forts, comme ils accomplissaient ce qu'on appelait l'impossible... »
Elle continua de parler sans détourner le regard de la lune. Le reflet du clair de lune brillait dans ses yeux.
« Je voulais être comme eux aussi. Je voulais être non seulement forte, mais légendaire. »
Un sourire amer étira ses lèvres. « Les gens... les soldats, mon père, même mes professeurs à l'académie... Ils disent que je suis un génie, un talent rare qui ne se présente qu'une fois par siècle. Ils me donnent des surnoms ridicules et exagérés comme "Reine des Glaces", "Fille du Givre". »
Liora leva sa main droite et regarda sa paume.
Ce n'était pas une main de princesse. C'était une main de travailleuse. Sa paume était durcie, couverte de callosités dues au maniement de l'épée, à sa peau qui se déchirait et cicatrisait sans cesse.
Ses articulations avaient légèrement changé de forme à force d'innombrables coups. Sous son apparence élégante, il y avait une carte d'un labeur impitoyable.
« Mais je ne suis pas comme ça, » dit-elle dans un murmure. « Je ne suis pas un génie. Je ne suis pas quelqu'un née avec des talents supérieurs, avec la grâce des dieux. »
Ses yeux s'embuèrent, mais elle ne laissa pas les larmes couler.
« Quand Caius est tombé malade... Quand mon père s'est effondré... Je me levais chaque jour avant l'aube. Je maniais l'épée jusqu'à ce que mes mains saignent. J'étudiais la magie pendant que tout le monde dormait. Quand mon mana s'épuisait, je poussais mon corps jusqu'à l'évanouissement. Tu sais pourquoi ? Parce que je devais être l'un des héros de ces histoires. Je devais jouer le rôle du "génie" pour protéger mon frère, ma famille, ce maudit marquisat. »
Sa voix trembla, une boule se forma dans sa gorge.
« Et à la fin... J'ai compris que peu importe mes efforts, je ne suis qu'une personne ordinaire qui repousse ses limites. Je ne suis pas comme dans ces contes. Je sais que je ne pourrai jamais franchir certaines frontières. En me battant contre toi aujourd'hui, j'ai vu ce moment. J'ai vu le monde de ceux qui sont vraiment "spéciaux", comme toi. Et que je ne pourrai jamais y appartenir... »
Cassian était stupéfait par ce qu'il entendait. La « connaissance du jeu » dans son esprit et la réalité actuelle s'entremêlaient.
Dans le scénario du jeu, Liora Stormvale était toujours présentée comme ce génie froid, inaccessible et talentueux.
Elle ne montrait jamais son côté faible, même au personnage principal, paraissant toujours parfaite. Ce côté humain et fragile d'elle n'existait nulle part dans le scénario.
Est-ce qu'elle joue la comédie ? pensa Cassian involontairement. Est-ce un jeu pour m'amadouer ?
Mais quand il regarda le visage de Liora, sa tristesse sincère brillant sous ce clair de lune, il comprit qu'elle ne jouait pas. Cette confession venait des profondeurs de son âme.
« Pourquoi... » dit Cassian, sa voix légèrement plus douce. « Pourquoi me dis-tu ces choses, Liora ? »
Liora sourit légèrement. À cet instant, tout ce masque noble tomba de son visage, et il ne resta qu'une jeune fille fatiguée.
« Je ne sais pas, » dit-elle en haussant les épaules. « J'ai juste senti que je devais le faire. Tu es différent, Cassian. Tu n'agis pas comme les autres. L'étiquette du palais, les mensonges des nobles... tu ne te soucies de rien de tout cela. Tu dis et fais ce qui te passe par la tête. Tu es mon exact opposé. Les règles ne comptent pas pour toi. »
Elle tourna la tête de l'autre côté, vers la cour sombre du château. Comme si elle voulait cacher son visage à Cassian.
« Même si tu es notre invité... Et surtout, même si tu es la personne qui a sauvé la vie de mon petit frère... J'ai été trop impolie avec toi aujourd'hui. Mon orgueil a pris le pas sur ma gratitude. »
Sa voix était si basse qu'elle se perdait dans le vent.
« Je suis désolée. »
Cassian sentit quelque chose se briser en lui à cet instant. Ce préjugé injustifié et cette colère qu'il nourrissait contre Liora parce qu'elle était un « personnage de jeu »... tout s'évapora en un instant.
Cela fut remplacé par un sentiment étrange de culpabilité et un profond respect.
Rien n'était tel que raconté dans l'histoire derrière ce maudit écran.
Le monde réel, les gens réels étaient bien plus complexes que des pixels et des boîtes de dialogue.
Liora n'était pas juste une « candidate pour le harem ». C'était une guerrière honorable portant le fardeau de sa famille sur ses épaules, luttant contre des sentiments d'insuffisance, et essayant de rester debout malgré tout.
Cassian prit une profonde inspiration. Il prit sa décision.
Face à cette femme qui avait fait tomber tous ses masques et lui avait montré sa part la plus vulnérable, il refusa de porter le sien.
Il ferma les yeux. Il annula la capacité Doppelgänger ; l'apparence du « jeune homme ordinaire aux cheveux et aux yeux noirs » commença à changer.
Son mana fluctua. La couleur de ses cheveux noirs s'éclaircit, un blanc pur se propageant des racines aux pointes. La noirceur de ses yeux disparut, révélant l'iris rouge sang aux pupilles verticales.
Ses traits se firent plus fins, sa peau devint pâle et lisse, rivalisant avec le clair de lune.
Le vrai Cassian était désormais révélé.
Liora tressaillit à ce changement soudain à ses côtés et tourna rapidement la tête.
Le souffle lui manqua à la vue de ce qu'elle découvrit.
La personne devant elle n'était plus ce jeune homme ordinaire d'il y a un instant.
Avec ses cheveux blanc neige agités par le vent, ses yeux rouges et mystiques perçant la nuit, et sa beauté surhumaine... Il ressemblait à une créature mythologique tout droit sortie des contes, un ange déchu ou un esprit ancien.
Les lèvres de Liora s'entrouvrirent, mais elle ne put parler. Elle resta simplement à fixer cet être fascinant et dangereux.
Cassian tourna ses yeux cramoisis vers Liora. Il n'y avait plus de cynisme dans son regard, mais une sincérité douce et authentique. Une acceptation silencieuse était cachée dans ces yeux.
Après un moment, il reporta son regard sur la lune et continua de la contempler, se réfugiant uniquement dans la paix de la nuit, sans un mot. Tout au long de la nuit, le temps passa en silence, sans qu'une seule parole ne soit échangée entre eux.