Le repas touchait à sa fin.
Le Marquis fixa Cassian, assis à l'autre bout de la table. « La lettre en provenance de Veythral contenait des prétentions audacieuses. »
Cassian s'essuya la bouche avec une serviette et se redressa sur sa chaise. Il prit la parole, sans détour.
« Je vais aller droit au but, Marquis Aldren, dit-il, la voix claire et assurée. Je peux guérir votre fils. »
La pièce se figea un instant. L'expression du Marquis se durcit. Il avait déjà entendu ces mots à maintes reprises. De la part de charlatans, de colporteurs d'espoir, de mages en échec...
« Comment comptez-vous vous y prendre ? demanda le Marquis, la voix tremblante de colère et de désespoir. Je suppose que vous connaissez la nature du mal qui ronge mon fils. Empoisonnement par mana démoniaque... Même les meilleurs guérisseurs de l'Empire, les grands prêtres de la Sainte Église, n'ont pu le soigner. Ils l'ont condamné à mourir. »
Il se pencha vers la table, ses yeux perçant ceux de Cassian. « Alors, qu'est-ce qui vous fait croire, vous, un jeune homme à l'apparence si... ordinaire, que vous pouvez y parvenir ? Pourquoi devrais-je vous accorder ma confiance ? »
Cassian sourit. Ce n'était pas un sourire arrogant ; c'était celui d'un joueur qui connaît ses cartes.
« Plutôt que de longs discours... Je pense qu'il serait préférable de vous faire une démonstration. »
Cassian leva la main avec assurance. Il joignit son index et son pouce.
« Regardez. »
Et il claqua des doigts avec ostentation.
CLAC !
Au centre de la pièce, juste au-dessus de la table, un faisceau massif de lumière pure apparut. Ce n'était pas une magie de lumière ordinaire. Elle brillait intensément comme un soleil, sans pour autant brûler les yeux. Ses rayons se propagèrent dans chaque recoin de la pièce, effaçant toutes les ombres sur leur passage, procurant à tous ceux qu'ils touchaient un sentiment indescriptible de sérénité, de chaleur et de renouveau.
Le Marquis et son épouse, ainsi que les chevaliers et les serviteurs présents, contemplèrent cette lumière avec admiration, comme envoûtés. Des larmes coulèrent sur les joues de la Marquise Calyra ; elle sentit ce lourd chagrin qui l'habitait depuis des années s'alléger sous cette clarté.
Le Marquis Aldren observait cette lumière, la bouche bée, les yeux tremblants. C'était un homme qui avait connu la guerre et comprenait la magie. Il savait parfaitement ce qu'il voyait.
C'était du mana sacré.
Mais pas la faible lueur d'un prêtre ordinaire. Un mana sacré pur, intense, presque divin. Le nombre de personnes dans le monde capables de manier un tel mana ne dépassait pas la centaine.
Surtout avec une telle pureté et une telle mesure... Il ne pouvait s'agir d'un Saint, car aucun nouveau Saint n'avait encore été choisi.
Son esprit s'emplit de questions. Qui était ce jeune homme irrévérencieux en costume noir devant lui ? Un sauveur envoyé par les dieux pour son fils mourant ? Ou un ange déguisé ?
Cassian atténua lentement la lumière, mais son effet imprégnait toujours la pièce. Il toussota légèrement pour ramener l'attention sur lui.
« Est-ce que cela... répond à votre question, Marquis Aldren ? »
Le Marquis détourna lentement son regard de la lumière vers Cassian. Il n'y avait plus de colère ni de dédain dans sa voix ; seulement du respect mêlé d'un pur étonnement et d'une pointe de crainte.
« Vous... » dit le Marquis en déglutissant difficilement. « Que êtes-vous ? »
Cassian se renversa en arrière, croisa les doigts et se glissa dans ce rôle mystérieux et intrigant.
« Je suis bien des choses, Marquis Aldren, dit-il, les yeux brillants. Mais pour l'heure, je suis le seul espoir de votre fils. Il vous suffit de savoir cela. »
La pièce fut plongée dans le silence après la démonstration de force de Cassian.
Ce faisceau éblouissant de lumière sacrée, apparu au claquement de doigts de Cassian, s'était lentement dissipé, ne laissant derrière lui qu'un parfum de pureté dans l'air.
La Marquise Calyra porta ses mains tremblantes à sa bouche. Les larmes qui coulaient sur ses joues de porcelaine brillaient ; ce n'étaient pas des larmes de tristesse, mais celles de cette espérance brûlante qu'elle ressentait pour la première fois depuis des années.
Elle se redressa légèrement sur sa chaise, tendit la main comme pour toucher le miracle que Cassian venait de créer, mais la retira aussitôt. Son regard restait fixé sur Cassian, comme si elle contemplait un sauveur.
« Mon fils... » murmura-t-elle, la voix brisée. « Pouvez-vous... vraiment le sauver ? »
Le Marquis Aldren grinça des dents en voyant sa femme dans cet état de vulnérabilité. Il serrait son gobelet en argent sur la table si fort que le métal semblait se déformer légèrement.
Il était un père, mais aussi un souverain. Il ne pouvait succomber à ses émotions.
Il prit une profonde inspiration, redressa les épaules et fixa son regard sur ce mystérieux jeune homme en costume noir, assis en face de lui avec une attitude détendue.
« Très bien, dit le Marquis, faisant un grand effort pour que sa voix ne tremble pas. Admettons que je vous croie capable de guérir mon fils. Cette lumière... il est impossible d'imiter un tel mana. J'en suis conscient. »
Il plissa les yeux et se pencha vers l'autre extrémité de la table.
« Cependant, il est évident que vous n'êtes pas venu ici par simple "bonté". Vous n'êtes pas une œuvre de charité, et le Seigneur Fredrinn de Veythral non plus. Vous n'avez pas fait tout ce chemin uniquement pour sauver mon fils. »
L'air dans la salle prit soudain une froideur mercantile. Rose s'agita nerveusement sur sa chaise ; elle sentait l'orage approcher.
Eric ne perdit pas son calme et resta assis comme une statue. Il faisait une confiance aveugle à Cassian pour mener la discussion.
Seule Cordelia, semblant ignorer toute cette tension, était occupée à racler les dernières miettes de son assiette de dessert avec son doigt pour les porter à sa bouche.
« Qu'attendez-vous exactement de nous en échange de cette aide "miraculeuse" ? »
Cassian se renversa en arrière. Il affichait ce calme agaçant d'un joueur d'échecs ayant calculé chaque coup à l'avance.
Il agita légèrement la main dans l'air, comme pour balayer les inquiétudes du Marquis d'un revers de main.
« Il n'y a aucune raison d'être si tendu, Marquis Aldren, dit-il, la voix douce comme du velours, mais chargée d'un sous-entendu tranchant. Je ne vous demanderai qu'une chose simple. »
« Que voulez-vous ? » La patience du Marquis était sur le point de s'épuiser.
Cassian ne répondit pas. Au lieu de cela, il tourna lentement son regard vers les serviteurs alignés le long des murs et les gardes en armure à la porte. Son regard était lourd de sens.
Le Marquis comprit immédiatement l'intention de Cassian. Le sujet à aborder était de ceux qui ne devaient pas être entendus, que même les murs ne devaient pas rapporter.
Le Marquis leva brusquement la main. « Tout le monde dehors ! » ordonna-t-il. « Immédiatement ! »
Entendant le ton décisif de leur maître, les serviteurs et les gardes quittèrent la salle rapidement sans hésiter un seul instant, la tête basse.
Les lourdes portes de chêne se refermèrent bruyamment derrière la dernière personne.
Seuls le Marquis, son épouse et l'équipe de Cassian restèrent dans la pièce. Lorsque le silence fut revenu, Cassian se pencha vers la table, croisa les doigts et formula cette demande « simple » avec aisance, comme s'il réclamait un verre d'eau.
« Je veux votre armée et votre fortune. Ou du moins, une part significative de celles-ci. »
L'air dans la pièce se glaça instantanément. Les yeux de Rose s'écarquillèrent ; elle connaissait le plan de Cassian, mais ne s'attendait pas à ce qu'il le formule de manière aussi... abrupte. La main de la Marquise Calyra se porta à son cœur.
Le Marquis Aldren tenta de rire, comme s'il ne pouvait croire ce qu'il venait d'entendre, mais seul un grognement colérique sortit de sa gorge.
« Mon armée ?! Avez-vous perdu la raison, garçon ?! » Le Marquis frappa la table, faisant tinter les assiettes. « Vous aviez dit que vous demanderiez quelque chose de simple ! Mon armée est l'honneur d'Evershade ! C'est la seule force qui tient la frontière démoniaque ! »
« Je demande quelque chose de simple, malgré tout », répondit Cassian, nullement affecté par la colère du Marquis.
« Votre Marquisat est un peuple de guerriers qui protège la région Nord de l'Empire depuis des centaines d'années. La discipline et la puissance de votre armée sont comparables à celles des quatre grands Duchés de l'Empire. En fait, elles sont même plus compétentes sur certains points. »
Cassian désigna le candélabre en argent sur la table.
« Quant à la fortune... La région d'Evershade est très riche en minerais de mana rares et extrêmement précieux. Vos mines répondent à une grande partie des besoins magiques de l'Empire. Financièrement... Je ne pense pas que payer une petite somme pour la guerre que nous allons mener vous mènera à la faillite. En échange de la vie de votre fils, n'est-ce pas un prix dérisoire ? »
Le Marquis prit une profonde inspiration tremblante et se laissa retomber dans son fauteuil. Il soupira. Ce jeune homme en costume noir en face de lui. Cette attitude inflexible qu'il avait adoptée depuis son arrivée, ce calme étrange au dîner, ce pouvoir sacré qu'il avait déployé, et maintenant ce marché audacieux. Il était clair qu'il avait tout planifié étape par étape depuis le début.
Avec la vie de son fils en jeu, il était inutile de discuter ou de tenter de négocier. Il était acculé.
« Très bien... » dit le Marquis, la voix lasse. « Admettons que j'aie perdu la raison et que j'accepte. Cette fortune et cette armée... dans quel but comptez-vous les utiliser ? Qui allez-vous attaquer ? »
« Avec l'argent, dit Cassian, je prévois de rassembler plus de soldats, de mercenaires, de mages... en somme, quiconque est capable de se battre. »
« Plus de soldats ? » Le Marquis fronça les sourcils. « L'armée que je vais vous confier... les unités d'élite d'Evershade... sont suffisantes pour envahir un comté ! Cela ne vous suffit-il pas ? Que ferez-vous avec autant de soldats ? »
Le Marquis était confus. Ce jeune homme allait-il se rebeller contre l'Empire ? Ou allait-il défier le Roi Démon ? Une telle puissance ne signifiait qu'une chose : une guerre totale.
« Contre qui comptez-vous utiliser cette armée ? » demanda finalement le Marquis, redoutant la réponse.
Cassian prit une gorgée de jus de pomme, reposa lentement son verre, et prononça ce nom comme s'il s'agissait de la chose la plus simple et la plus ordinaire au monde.
« L'Aube d’Obsidienne. »