Chapitre 562
Livre 5 : Chapitre 48 — Le cœur bouddhique s’effondre
Lorsque Gu Hai arriva sur la place de la Ville céleste de Yin, les différentes factions lui prêtèrent attention. À tout le moins, celles qui lui étaient hostiles le surveillaient toutes.
Un groupe de moines se tenait en hauteur, dans la cour du Bouddha du Futur, et fixait la place au loin.
Ils virent Gu Hai placer un pinceau dans la main de Bing Ji, encore hébétée. Puis il lui dicta un texte et lui fit écrire de quoi réfuter le « Bodhi » de Yuan Chu.
« Gu Hai se vante sans vergogne !
— Même si Yuan Chu n’est pas un disciple de la Terre sainte de la Montagne spirituelle, il possède une nature bouddhique extraordinaire. Son “Bodhi” déborde d’une nature bouddhique sans limites. Son talent littéraire est tel qu’il atteint le niveau d’un bodhisattva de notre Terre sainte de la Montagne spirituelle.
— Malheureusement, Yuan Chu a refusé de rejoindre notre Terre sainte de la Montagne spirituelle quand nous avons envoyé quelqu’un le recruter. La nature bouddhique de son “Bodhi” exprime pleinement l’éveil de la Voie bouddhique.
— Bing Ji a déjà perdu connaissance. Peut-elle écrire dans cet état ?
Les moines affichaient un profond dédain.
——
Dans une autre cour :
L’Empereur azuré et ses subordonnés fixaient la place.
« Seigneur impérial, Gu Hai a-t-il perdu la tête ? Il fait écrire Bing Ji ! s’exclama Sept Meurtres, les yeux écarquillés de stupeur.
— Silence ! lança froidement l’Empereur azuré.
— Oui ! » répondirent les autres, perplexes.
——
Au loin, Gu Hai demanda à Mo Yike de lire le texte bouddhique de Yuan Chu, puis fit écrire à Bing Ji ce qu’il lui dictait.
« Le cœur abrite un arbre de bodhi ! »
C’était le premier vers du texte de Yuan Chu. Il témoignait du niveau de sa cultivation de la Voie bouddhique. Bien qu’il ne comptât que quelques mots, il faisait apparaître un arbre de bodhi et en gravait l’image dans le cœur.
Les mots de Yuan Chu resplendissaient d’une vive lumière dorée, tandis qu’un esprit noble sans limites tourbillonnait dans le ciel, tel une tempête.
Suivant les instructions de Gu Hai, Bing Ji traça quelques caractères de travers.
« Le bodhi n’est pas un arbre ! »
Ces caractères de travers étaient d’une laideur extrême ; ils étaient bien incapables d’exprimer ne serait-ce qu’un centième de la conception artistique de la Voie de la calligraphie de Bing Ji. Pourtant, dès qu’ils apparurent, ils semblèrent déborder d’une vérité profonde. Les cinq caractères mal tracés émirent une intense lumière bouddhique dorée.
Pour Yuan Chu, l’éveil se manifestait sous la forme d’un arbre de bodhi dans le cœur. Gu Hai, lui, affirmait avec son vers « Le bodhi n’est pas un arbre » que l’éveil était sans forme.
Manifestation et absence de forme s’opposaient diamétralement. Pour l’heure, impossible de désigner un vainqueur. Toutefois, tous comprenaient que, bien que les deux textes évoquassent l’arbre de bodhi, ces œuvres de la Voie de la calligraphie s’affrontaient en étant diamétralement opposées.
Une vague déferlante d’esprit noble jaillit également autour de Bing Ji et se répandit dans toutes les directions, sur la place.
Frouu !
Cette explosion d’esprit noble ressemblait à celle qui avait accompagné l’inscription du « Bodhi » par Yuan Chu. Elle interrompit les débats et les échanges entre les innombrables lettrés qui cultivaient les arts, et tous se retournèrent.
« Hein ? Ils ne jouent plus au go ? Un autre duel de Voie de la calligraphie ?
— On dirait un affrontement autour du “Bodhi”. Encore de l’esprit noble mêlé de lumière bouddhique ? Qui est-ce ? La dynastie céleste Han, encore ?
— Ce n’est pas inférieur au texte de Yuan Chu !
— Des textes diamétralement opposés ? C’en est un ? Voilà bien longtemps que je n’ai pas vu s’affronter des textes aussi contradictoires !
Les lettrés alentour accoururent.
Au début, une dizaine de milliers de personnes environ assistaient à la scène, pour la plupart des cultivateurs de la Voie du go. Mais cette poussée d’esprit noble attira aussi des adeptes de la Voie de la calligraphie, de la Voie de la musique et de la Voie de la peinture. Après tout, la Voie de la calligraphie constituait le fondement de la Voie des arts lettrés.
——
Dans la cour du Bouddha du Futur :
« “Le bodhi n’est pas un arbre” ? Gu Hai cherche-t-il à faire sensation ?
— Des textes opposés qui s’affrontent ? L’un affirme que l’éveil se manifeste, l’autre qu’il est sans forme ? Gu Hai a-t-il imaginé cela sur-le-champ ?
Les moines paraissaient surpris.
——
Yuan Chu joignit les mains, le visage grave.
*Un texte diamétralement opposé ? C’est une sorte de texte polémique. C’est aussi le genre de texte le plus difficile à composer. Comment pourrait-il être subtil si tu l’improvises ? Quelle plaisanterie !*
« L’esprit est semblable à un miroir limpide ! » lut Yuan Chu à voix haute.
Mo Yike n’eut plus besoin de le lire : Yuan Chu s’en chargea lui-même. À mesure qu’il prononçait les mots, les caractères dorés qui flottaient au-dessus de lui répandaient une lumière bouddhique toujours plus éclatante.
En lisant, Yuan Chu semblait insuffler une vérité à laquelle il fallait croire : l’esprit est un miroir clair qui permet de voir la vraie nature de toute chose. Avec le cœur pour bodhi et l’esprit pour miroir, on peut tout voir clairement et atteindre l’éveil.
Cette nature bouddhique indomptable indiquait une voie claire à suivre pour la Voie bouddhique.
Yuan Chu regarda Gu Hai avec assurance, convaincu que seule sa voie était juste.
Gu Hai l’ignora. « Le miroir ne contient rien ! »
Yuan Chu haussa soudain les sourcils.
Bing Ji écrivit alors le deuxième vers de Gu Hai en caractères malhabiles.
Ces caractères de travers s’opposèrent de nouveau à ceux de Yuan Chu.
Le miroir ne contient rien ?
Cela revenait à dire que tout ce qui se trouvait dans le miroir n’était qu’illusion et n’existait pas. En d’autres termes, on ne pouvait pas juger quelqu’un sur les apparences. Si l’on se laissait tromper par elles, il devenait difficile d’aller au fond des choses.
*Il nie même mon deuxième vers ?*
Boum !
Après que Bing Ji eut écrit ces mots, la lumière dorée devint plus de dix fois plus éclatante et illumina le ciel en un instant. L’esprit noble déferlant était comme une mer en crue qui s’élevait soudain jusqu’aux cieux, fonçant sur les caractères dorés de Yuan Chu, comme pour briser l’esprit noble qui les entourait.
Les deux vagues d’esprit noble s’entrechoquèrent dans un fracas de tonnerre.
Le « Bodhi » de Yuan Chu affirmait que quelque chose existait, tandis que celui de Gu Hai disait qu’il n’y avait rien. Ils se heurtaient comme deux Voies bouddhiques différentes.
——
Dans la cour du Bouddha du Futur :
Les moines ne regardaient plus Gu Hai de haut.
« Des textes opposés ? Je ne crois pas que Gu Hai puisse continuer ainsi », dirent-ils, désormais mal à l’aise.
Il était clair qu’ils percevaient la subtilité des vers de Gu Hai.
——
Yuan Chu haussa un sourcil et lut les deux derniers vers.
« Il révèle l’illusion de toutes choses. L’éveillé voit au-delà du monde profane. »
Lorsque Yuan Chu lut ces mots, les caractères dorés de la première version s’embrasèrent aussitôt d’une lumière aveuglante qui illumina toute la place. Presque tous ceux qui s’y trouvaient se retournèrent.
Dans le ciel, l’esprit noble forma un ouragan féroce où semblaient rugir d’innombrables bêtes sauvages.
Ces deux vers complétaient les deux premiers. Avec le cœur pour bodhi et l’esprit pour miroir, on pouvait tout voir clairement. Après avoir compris sa véritable nature, on pouvait dépasser les innombrables illusions du monde matériel, atteindre l’éveil et devenir un bouddha.
C’était une voie de cultivation de la Voie bouddhique, une voie aux perspectives brillantes.
Yuan Chu joignit les mains. Une lumière dorée émanait de son corps, qui semblait fusionner avec les caractères dorés du « Bodhi » flottant dans les airs. Puis cette lumière forma l’image d’un bouddha gigantesque, dont l’aura imposante et intense écrasa Bing Ji.
« C’est cette image de bouddha géant qui a brisé tout à l’heure la conception artistique de la Voie de la calligraphie de Bing Ji. Elle a été grièvement blessée et a perdu connaissance. Votre Majesté, prenez garde ! cria Mo Yike.
Pourtant, Gu Hai ignora son avertissement. Il énonça les deux derniers vers et laissa Bing Ji, toujours hébétée, les écrire.
« À l’origine, il n’y a rien. Pourquoi se soucier du monde profane ? »
À la naissance, les hommes n’étaient accablés d’aucun souci ni entravés par aucun lien. Le monde profane venait de l’intérieur, tandis que le cœur lui était extérieur. Si les soucis n’étaient que des illusions, si l’on n’y prêtait pas attention, pourquoi s’en tourmenter ?
Lorsque ces mots furent écrits, la lumière dorée empreinte de nature bouddhique prit soudain une teinte violette. Cette lumière violette et dorée sembla former un trou noir qui se dirigea vers la lumière dorée bouddhique flottant dans le ciel.
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Bzzz !
La lumière dorée émise par le « Bodhi » de Yuan Chu se dispersa aussitôt et disparut. Puis la lumière violette et dorée fonça vers l’image du bouddha géant.
« Ha ! »
L’image du bouddha géant rugit et frappa le sol du pied, comme si elle voulait l’écraser. Étrangement, sa jambe s’effondra lorsqu’elle heurta ce trou noir.
La jambe du bouddha géant s’était effondrée ?
——
Dans la cour du Bouddha du Futur :
Les moines écarquillèrent les yeux, sans pouvoir prononcer un mot. Soudain, la voix du Bouddha du Futur retentit depuis le hall derrière eux.
« “Le bodhi n’est pas un arbre. Le miroir ne contient rien ; à l’origine, il n’y a rien. Pourquoi se soucier du monde profane ?” Un excellent texte bouddhique ! “À l’origine, il n’y a rien. Pourquoi se soucier du monde profane ?” Quelle conception remarquable du bouddhisme ! Ce vers exprime pleinement l’éveil. À partir de maintenant, plus personne n’osera mentionner le bodhi », déclara le Bouddha du Futur, admiratif.
[Note du traducteur : Ces deux citations bouddhiques proviennent de l’histoire racontée dans cette section de Wikipédia : https://en.wikipedia.org/wiki/Yuquan_Shenxiu#Verse_contest. La version de Yuan Chu diffère de celle de Wikipédia, mais il s’agit de l’une des variantes connues. J’ai traduit ces textes différemment de Wikipédia, car ses traductions m’ont paru trop littérales et incapables de rendre leur sens. Le mot désignant la poussière peut aussi renvoyer au monde profane. La version de Wikipédia insiste sur les efforts nécessaires pour atteindre l’éveil. Celle de Yuan Chu évoque plutôt la nature illusoire du monde et la manière de la comprendre pour parvenir à l’éveil, l’une des croyances du bouddhisme.]
« Regardez ! L’image du bouddha géant s’effondre. Elle se désagrège ! Comment est-ce possible ?! » s’écrièrent les moines.
——
Dans la cour de l’Empereur azuré :
L’Empereur azuré plissa légèrement les yeux en regardant Gu Hai au loin. « La cultivation des arts lettrés de Gu Hai est-elle donc si remarquable ? »
——
Sur la place :
D’innombrables lettrés méditaient sur le texte de Gu Hai.
« Ce ne sont pas des textes opposés ! La version de Monsieur Gu est bien plus profonde que celle de Yuan Chu !
— Regardez ! L’image du bouddha géant de Yuan Chu s’effondre !
— Quel esprit noble terrifiant !
À la stupeur des lettrés, l’image du bouddha géant explosa. Puis un vaste esprit noble jaillit des caractères mal tracés de Bing Ji comme une éruption volcanique.
Boum !
On aurait dit qu’un coup violent s’abattait sur l’esprit noble de Yuan Chu, semblable à un ouragan. L’éruption arrêta aussitôt la rotation de celui-ci.
Bang !
L’ouragan d’esprit noble issu du « Bodhi » de Yuan Chu disparut sans laisser de trace, comme s’il n’avait jamais existé.
Le « Bodhi » de la première version, dans les airs, pâlit et cessa de luire.
« Il a été rendu inutile ? Ce texte bouddhique a été réduit à néant ?
— Le “Bodhi” de Monsieur Gu a rendu inutile celui du vénérable Yuan Chu ?
— Le “Bodhi” de Monsieur Gu est devenu la Grande Voie, tandis que celui du vénérable Yuan Chu n’est plus qu’une fausse voie ?
Les lettrés alentour étaient stupéfaits. Alors que la lumière bouddhique violette et dorée fonçait vers Yuan Chu, celui-ci affichait une expression horrifiée.
Bzzz !
Une énergie noire jaillit soudain du corps de Yuan Chu.
Beurk !
Yuan Chu cracha une gorgée de sang en se tenant la poitrine. Tout en vomissant du sang, il regarda Gu Hai. « Non ! Non ! C’est impossible ! Ma Voie bouddhique ! Ma Voie bouddhique !
Flop !
Yuan Chu s’écroula.
« Vénérable ! » Ses assistants accoururent aussitôt.
Yuan Chu fixa Gu Hai d’un regard chargé d’une haine profonde.
« Votre Majesté, votre “Bodhi” a bouleversé les croyances de Yuan Chu dans la Voie bouddhique et gravement diminué sa cultivation bouddhique ? demanda Mo Yike, stupéfait.
— Je comprends, maintenant. Yuan Chu a écrit ce “Bodhi” parce qu’il cultivait le bouddhisme de cette manière. C’était sa croyance. Mais Maître a fait s’effondrer cette croyance. À présent qu’elle est en ruines, le cœur bouddhique qu’il avait cultivé est devenu inutile ? » Les yeux d’Interprétation captivante s’illuminèrent.
Les lettrés alentour regardaient Gu Hai avec stupeur.
Pourtant, Gu Hai souleva Bing Ji et l’observa, inquiet.
« À l’origine, il n’y a rien. Pourquoi se soucier du monde profane ? À l’origine, il n’y a rien. Pourquoi se soucier du monde profane ? » murmura Bing Ji. Soudain, deux larmes coulèrent de ses yeux clos.
Puis l’énergie noire qui semblait s’être accumulée dans la poitrine de Bing Ji se dissipa brusquement, comme si tous ses soucis s’étaient envolés. Elle sortit de la conception artistique de la Voie de la calligraphie et reprit connaissance.
Bing Ji entrouvrit les yeux, mais les larmes continuaient de couler. Lorsqu’elle les ouvrit, le monde lui parut soudain lumineux. Le froid, la solitude et la peur qui l’avaient envahie s’étaient évanouis, remplacés par une simple chaleur.
Elle se retrouva dans les bras de Gu Hai.
« Votre Majesté ! » Bing Ji pleura, les yeux rougis, comme si elle laissait enfin s’échapper tous les griefs qui l’accablaient.
« L’essentiel, c’est que tu sois réveillée », dit Gu Hai avec un sourire.