Chapitre 45
Livre 1 : chapitre 43 — Rituel du Dao du go
Gao Xianzhi et Chen Tianshan chevauchèrent leurs bêtes nuageuses et s’élevèrent dans le ciel. Pourtant, ils ne remarquèrent pas que bien des choses étranges s’étaient déjà produites dans la Vallée de la Quiétude.
Bien sûr, rien de tout cela n’était visible au premier abord.
Un parfum inconnu se répandait dans toutes les directions depuis la Vallée de la Quiétude. Très léger et singulier, il passa inaperçu même aux yeux de Gao Xianzhi et Chen Tianshan.
Une file de fourmis transportant de la nourriture avançait sous un arbre quand le parfum vint soudain jusqu’à elles.
Bzz !
Toutes les fourmis se figèrent sur place. Puis elles tournèrent la tête et lâchèrent la nourriture qu’elles tenaient dans leurs mandibules.
Elles changèrent de direction et se mirent à ramper lentement vers la source du parfum.
Les fourmis étaient minuscules, mais elles étaient nombreuses.
Bien que léger, le parfum exerçait sur elles une attraction irrésistible.
Il continua de se répandre dans toutes les directions, attirant des fourmis toujours plus éloignées.
Les fourmis abandonnèrent tout ce qu’elles faisaient et rampèrent sans relâche vers la grotte où se trouvait Gu Hai.
Comme elles étaient minuscules, elles progressaient très lentement. Lorsqu’elles avaient faim, elles cherchaient de quoi se nourrir en chemin. Quand elles étaient épuisées, elles se reposaient. Une fois remises, elles reprenaient la route vers la grotte de Gu Hai.
Ces minuscules fourmis n’attirèrent aucunement l’attention de Gao Xianzhi et Chen Tianshan.
Qui aurait pu se méfier de fourmis ?
Deux jours après le départ de Gao Xianzhi et Chen Tianshan, la première vague de fourmis arriva lentement dans la Vallée de la Quiétude. Malgré cela, rien ne permettait de les distinguer des autres.
Elles ne se précipitèrent pas vers la grotte de Gu Hai. Au contraire, elles se mirent à s’entretuer.
Ce ne fut qu’à l’arrivée d’autres fourmis qu’elles commencèrent à s’approcher de la grotte.
Gao Xianzhi et Chen Tianshan avaient dissimulé l’entrée, ne laissant que quelques petits trous pour l’aération. Mais, pour les fourmis, ces ouvertures formaient de vastes routes. De plus, elles étaient capables de creuser.
——
À l’intérieur de la grotte :
Gao Xianzhi et Chen Tianshan avaient demandé à Xiaorou de rester pour veiller sur Gu Hai. Celle-ci avait naturellement accepté sans hésiter. Mieux encore, elle s’en était réjouie.
Xiaorou observait Gu Hai, assis en tailleur. Puis elle tournait autour de lui, allant parfois poser la tête sur sa jambe. En humant le parfum qui émanait de lui, elle se sentait enivrée.
Quant à Gu Hai, il restait entièrement absorbé par l’espace à l’intérieur de son front.
——
À cet instant, les cent mille énigmes de go se déplaçaient et fusionnaient sans cesse, formant de grandes énigmes après chaque groupe de quatre.
La pierre de go noire demeurait froide et silencieuse. Elle observait la scène de haut, avec indifférence, sans bouger.
Le corps illusoire de la conscience de Gu Hai fixait le cristal blanc sous la pierre de go noire. Sur le cristal blanc se trouvait un plateau de go quadrillé de vingt-huit paires de lignes, où les pierres de go se déplaçaient de plus en plus vite.
Quelque chose semblait attirer la conscience de Gu Hai. Peu à peu, il commença à comprendre.
« Se servir du go pour contrôler les formations rituelles ? » Les yeux du corps illusoire de Gu Hai s’illuminèrent.
« Ce plateau de go m’enseigne à disposer une formation rituelle avec des pierres de go ? Le Dao des formations rituelles est très complexe : il se divise entre le yin et le yang, qui s’équilibrent mutuellement. La pierre de go blanche est yang et régit la vie. La pierre noire est yin et régit la mort. Le Dao du go, c’est le Dao des formations rituelles ? On utilise les pierres de go comme des points de connexion pour disposer une formation rituelle en forme de plateau de go ? La formation rituelle du Dao du go du Vieux Monsieur Guan Qi ? La puissance de la formation dépend du niveau du joueur ? » s’exclama Gu Hai, stupéfait.
Les formations rituelles n’étaient peut-être pas aussi simples. Toutefois, le plateau de go devant Gu Hai lui révélait une méthode particulière pour en disposer. Cette technique ne se limitait pas aux formations rituelles du yin et du yang ou à celles de la vie et de la mort : la puissance d’une formation dépendait du niveau au go.
Le plateau semblait lui montrer dans les moindres détails le fonctionnement de la formation rituelle du Dao du go, lui enseignant à transformer son habileté au go en puissance de combat. Rien ne l’attirait autant que cela, pas même la plus grande des techniques de cultivation.
Gu Hai était un joueur de go très habile. Pourtant, il ne pouvait employer son talent que pour son plaisir, pour élaborer des stratégies ou dans des circonstances particulières. La démonstration qui se déroulait sous ses yeux lui apprenait à s’en servir pour détruire.
Plus son niveau au go était élevé, plus la force destructrice était grande.
Il apprenait ainsi à Gu Hai à mettre la théorie en pratique. Il découvrait que l’on pouvait utiliser le go de cette façon.
« Ce plateau montre une sorte d’équilibre, celui d’une formation rituelle du Dao du go ? Il présente diverses transformations ? Le Vieux Monsieur Guan Qi mérite vraiment sa réputation de meilleur joueur de go au monde. Ainsi, c’est là l’une des formes de la Voie céleste ? » Une détermination nouvelle brilla dans les yeux de Gu Hai.
Gu Hai redoubla d’attention, entièrement absorbé par le plateau de go, résolu à n’en manquer aucun détail. Peut-être que seul un joueur aussi doué que lui pouvait en comprendre toute la profondeur. Pour les autres, ce n’était qu’un plateau de go ordinaire.
——
Les pierres de go bougeaient sans fin, dégageant une énergie et un parfum diffus. Lorsque le parfum se répandit, Xiaorou le huma et contempla Gu Hai, hébétée.
Un peu plus tard :
« Ah ! »
Xiaorou sentit soudain une douleur à la queue, comme si une plaie venait de s’ouvrir et que le sang s’en écoulait à flots.
Elle sursauta et tourna la tête.
« Ah ! »
Xiaorou poussa un cri en voyant le sang couler de sa queue. Des milliers de fourmis y rampaient et se nourrissaient de son sang. Mais ce n’était pas le pire. Le plus terrifiant, c’était que la grotte en était remplie, et qu’elles recouvraient chaque parcelle visible.
« Comment est-ce possible ? Comment est-ce possible ? » s’exclama Xiaorou.
Boum !
Xiaorou se recroquevilla et fouetta l’air de sa queue, projetant aussitôt une multitude de fourmis au loin.
Pourtant, la grotte en était déjà pleine. Elles étaient encore plus nombreuses à l’entrée, où elles formaient comme une petite montagne qui en bloquait le passage.
« Il y en a tant que ça ? Pourquoi y en a-t-il autant ? » s’écria Xiaorou.
Elle tourna la tête vers Gu Hai.
« Bienfaiteur, réveillez-vous vite ! C’est grave ! Bienfaiteur ! » Xiaorou était presque au bord des larmes.
Mais Gu Hai demeurait entièrement absorbé par le plateau de go, auquel il prêtait une attention toujours plus intense. La formation rituelle du Dao du go semblait simple, mais elle recelait d’innombrables variations. Même avec son intelligence remarquable, Gu Hai devait se concentrer de toutes ses forces.
Quand il se concentrait ainsi, il n’entendait plus rien de ce qui se passait à l’extérieur.
« Bienfaiteur, réveillez-vous vite ! » cria Xiaorou, affolée.
Mais Gu Hai ne se réveilla pas.
Des myriades de fourmis continuaient d’affluer vers lui.
« Oh non ! C’est ce parfum ! Ça ne peut être que ça ! » s’écria Xiaorou.
La vague interminable de fourmis déferla vers Gu Hai.
« Ne touchez pas à mon bienfaiteur ! Ne touchez pas à mon bienfaiteur ! Allez mourir ! » cria Xiaorou.
Boum ! Boum ! Boum !
Xiaorou fouetta rapidement l’air de sa queue pour repousser les fourmis. Mais elles étaient trop petites ; même en se démenant, elle ne parvenait pas à toutes les éliminer. Certaines finissaient toujours par passer et poursuivaient leur route vers Gu Hai.
Xiaorou était folle d’inquiétude tandis qu’elle les combattait.
« Non ! Non ! Elles sont de plus en plus nombreuses. Je dois emmener Bienfaiteur loin d’ici. Si nous restons, elles finiront par nous dévorer ! » s’écria Xiaorou.
Les fourmis étaient minuscules et peu dangereuses individuellement. Mais en grand nombre, tout changeait. Comme une multitude de gouttes formait une mer, les fourmis pouvaient devenir une véritable menace. Elles avaient déjà infligé deux petites morsures à Xiaorou.
Xiaorou regarda l’entrée de la grotte.
« Écartez-vous ! Écartez-vous ! Écartez-vous ! »
Boum !
Xiaorou se rua vers l’entrée et repoussa une multitude de fourmis. Elle voulait sortir de la grotte et emmener Gu Hai avec elle.
Crissement ! Crissement ! Crissement ! Crissement !
D’innombrables fourmis bloquaient le passage. Xiaorou était douée de conscience, mais ne possédait pas la cultivation nécessaire. Après tout, elle n’avait que huit ans : quelle force pouvait-elle bien avoir ? Elle ne pouvait compter que sur sa force brute pour se frayer un chemin.
Boum !
Un fracas retentit tandis que Xiaorou dégageait l’entrée, projetant au loin tout le bois, la terre et les pierres qui la dissimulaient.
Mais, dès qu’elle eut ouvert le passage, Xiaorou retint son souffle. Le spectacle qui s’offrait à elle la sidéra.
« Hii ! » Xiaorou inspira brusquement.
La Vallée de la Quiétude était noire, pareille à une mer d’encre.
Cette mer noire était composée d’innombrables fourmis. Elles accouraient en vagues.
« Ah ! »
Xiaorou se mit aussitôt à pleurer, bouleversée.
Les fourmis dans la grotte l’avaient déjà épuisée. Mais cette mer noire, dans la Vallée de la Quiétude, anéantit le dernier espoir qui lui restait.
On aurait dit que le monde entier était envahi par les fourmis.
« Comment peut-il y en avoir autant ? Comment peut-il y en avoir autant ? Bienfaiteur ! Bienfaiteur ! » cria Xiaorou, terrorisée.
Mais lorsqu’elle tourna la tête, elle vit une multitude de fourmis ramper vers Gu Hai.
« Non ! Ne faites pas de mal à Bienfaiteur ! Vous, les fourmis ! Dehors ! Dehors ! » Xiaorou se précipita aussitôt vers lui, fouettant sans relâche chaque fourmi de sa queue pour débarrasser son corps de l’armée qui le recouvrait.
Crissement !
Les fourmis se ruaient inlassablement sur eux, tandis que d’autres arrivaient sans cesse de l’extérieur.
« Bienfaiteur, réveillez-vous vite ! Bouhouhou ! Réveillez-vous vite ! » cria Xiaorou.
Elle fouettait sans arrêt les fourmis qui recouvraient Gu Hai. Sa queue résistante se couvrit de blessures. Elles étaient minuscules, mais leurs morsures étaient puissantes et lui faisaient mal.
« Bienfaiteur ! » ne cessait d’appeler Xiaorou.
Mais Gu Hai n’entendait rien.
En un clin d’œil, la mer de fourmis envahit la grotte. Le sol était désormais recouvert d’une couche de fourmis et d’innombrables cadavres. Elles semblaient vouloir dévorer Gu Hai, la source du parfum.
Le parfum les attirait davantage que Xiaorou. Elles ne la mordaient que parce qu’elle leur barrait la route. Si elle s’enfuyait, elle pourrait échapper à la mer de fourmis. Mais elle ne le fit pas : elle continua de fouetter l’air de sa queue jusqu’à l’épuisement.
« Que dois-je faire ? Que dois-je faire ? »
Xiaorou tira rapidement Gu Hai et le traîna hors de la grotte.
« Dehors ! Dehors ! » cria-t-elle, horrifiée.
Partout où elle passait, des millions de fourmis grimpaient sur elle et la mordaient sans relâche. Elles semblaient vouloir la forcer à lâcher Gu Hai pour pouvoir le dévorer.
« Je ne vous laisserai pas faire de mal à Bienfaiteur ! Jamais ! Bouhouhou ! Bienfaiteur, réveillez-vous vite ! Que dois-je faire ? » pleura Xiaorou en fuyant.
Les fourmis continuaient de grimper sur elle et lui mettaient la queue en sang à force de la mordre.
Xiaorou tira Gu Hai hors de la grotte. Mais il était la source du parfum. Où qu’il aille, l’armée de fourmis le suivait.
Boum ! Boum ! Boum !
Xiaorou fouetta frénétiquement l’air de sa queue et se rua hors de la vallée. Mais les innombrables fourmis accouraient à toute vitesse et la mordaient.
Xiaorou serra les dents. Elle pleurait tout en fouettant l’air de sa queue. Les fourmis lui avaient déjà entamé la chair et l’avaient mise en sang. Plusieurs fois, la douleur déchirante faillit lui faire perdre connaissance, mais elle tint bon.
« Je ne peux pas dormir. Si je m’endors, les fourmis dévoreront Bienfaiteur. Bouhouhou ! Je ne peux pas dormir. Je dois protéger Bienfaiteur ! » Cette pensée farouche la soutenait.
Pourtant, il y avait beaucoup trop de fourmis à l’extérieur. Après avoir quitté la grotte, Xiaorou se perdit dans cette mer grouillante, incapable de s’orienter. Et leur nombre ne faisait qu’augmenter.
Le sang continuait de couler. Xiaorou ignorait combien de temps elle pourrait tenir. Les fourmis avaient déjà déchiqueté son corps et l’avaient affaiblie au point qu’elle avait failli perdre connaissance à plusieurs reprises.
« Je ne peux pas dormir ! Je ne peux pas dormir ! » Xiaorou tremblait en fouettant l’air de sa queue meurtrie.
——
Au même moment, au-dessus du cristal blanc, dans l’espace à l’intérieur du front de Gu Hai :
Clac !
Lorsque la dernière pierre de go blanche se posa sur le plateau, celui-ci explosa et se dispersa entièrement en une ultime vague d’énergie. Les derniers effluves de parfum se répandirent à leur tour.
Bzz !
La conscience de Gu Hai trembla et il se réveilla enfin.
« Quelle puissante formation rituelle du Dao du go ! » s’exclama Gu Hai.
Tout venait enfin de prendre fin. Les scènes précédentes lui laissèrent un souvenir profond et persistant. La joie l’envahit. Il comprit qu’il avait reçu un grand héritage — ou, plus exactement, qu’il avait appris à utiliser le Dao du go. Grâce à cet héritage, sa force allait croître de plusieurs niveaux.
Tandis que Gu Hai savourait son exaltation, il entendit soudain une voix faible.
« Je ne peux pas dormir ! Je ne peux pas dormir ! »
La voix ténue de Xiaorou parvint à ses oreilles.
« Hein ? » Gu Hai ouvrit brusquement les yeux.