Chapitre 388
Livre 4 : Chapitre 64 : Grand vent et pluie au rythme du pinceau, le poème fait pleurer les êtres surnaturels
Dès que les quatre premiers vers des « Légendes chevaleresques » apparurent, ils éclipsèrent aussitôt « Le retour de l’armée à son arrivée dans le royaume de Han ».
Même ceux qui ne connaissaient pas la Voie de la calligraphie le remarquèrent. L’esprit noble de « Le retour de l’armée à son arrivée dans le royaume de Han » pâlit, semblable à un ruisseau qui aurait voulu rivaliser avec un grand lac. Il avait présumé de ses forces.
Mais ceux qui maîtrisaient la Voie de la calligraphie le ressentirent plus profondément encore. C’était particulièrement vrai pour les vers : « Même cernés par l’ennemi à chaque pas, ils continuent de l’abattre sur de longues distances. Leur tâche accomplie, ils époussettent leurs vêtements et s’en vont, sans réclamer ni gloire ni mérite. » À l’apparition de ces deux vers, ces gens ne voulurent plus regarder « Le retour de l’armée à son arrivée dans le royaume de Han ».
Comme le dit le proverbe, il n’y a pas de premier en littérature, ni de second en arts martiaux. Lors d’un combat, on pouvait désigner un vainqueur. Mais dans une compétition littéraire, il était difficile de trancher, car chacun avait ses préférences. Certains appréciaient un texte en particulier, d’autres en préféraient un autre. Le jugement était subjectif et il était impossible de désigner clairement un vainqueur.
[Note du traducteur : ce proverbe signifie qu’en arts martiaux, il n’y a pas de second, car tout le monde ne regarde que le vainqueur, et jamais le deuxième. Il ne nie pas l’existence d’une deuxième place. En somme, une compétition d’arts martiaux est objective, tandis qu’une compétition littéraire est subjective.]
Mais cette fois, la situation était différente. Ces deux poèmes étaient faciles à comprendre. Même ceux qui ne cultivaient pas la Voie de la calligraphie pouvaient sentir à quel point leurs niveaux étaient différents.
En seulement quatre vers, les « Légendes chevaleresques » dépeignaient avec vivacité l’image de héros chevaleresques.
Ces quatre premiers vers avaient déjà écrasé « Le retour de l’armée à son arrivée dans le royaume de Han ». Pourtant, ce n’était pas fini. Gu Hai récitait toujours.
À côté, l’expression de Li Shenji changea. Comme les gens autour de lui, il avait échafaudé de nombreuses hypothèses. Mais il n’aurait jamais imaginé que Gu Hai fût si doué pour composer des poèmes. Gu Hai avait déjà prouvé son excellence dans la Voie du jeu de go et la Voie de la musique. Et voilà qu’il brillait tout autant dans la Voie de la calligraphie ?
Long Wanyu ne comprenait pas la poésie, mais elle aussi se sentit exaltée en voyant l’esprit noble des « Légendes chevaleresques » étouffer celui du poème qui critiquait son beau-frère, au point d’en faire pâlir la lumière. Quand elle regarda Gu Hai, ses yeux brillèrent d’admiration.
Mon beau-frère est vraiment extraordinaire !
Assise derrière Gu Hai, Bing Ji le regardait, stupéfaite.
Depuis qu’on l’avait envoyée prêter main-forte à Gu Hai, Bing Ji s’était renseignée sur lui. Dès ses débuts sur l’Île des Neuf-Cinq, il avait écrasé tous ses adversaires grâce à la Voie du jeu de go, triomphant de tous ceux qui se dressaient sur son chemin. Même le Neuvième Jeune Maître, l’un des neuf héritiers de Guan Qi, n’avait pu le vaincre.
Cela aurait déjà dû être sa limite. Après tout, Gu Hai n’avait que soixante-dix ans.
Pourtant, il avait ensuite écrasé ses adversaires dans la Voie de la musique et s’était révélé sans égal. Dans les nombreuses batailles qu’il avait livrées dans la province de Ying, la Voie de la musique lui avait toujours assuré la victoire.
Victoire après victoire, il avait tout balayé sur son passage.
Et maintenant, Gu Hai excellait dans la Voie de la calligraphie, une discipline où il était difficile de désigner un vainqueur. Bing Ji n’avait jamais vu monstre pareil, doté d’un talent si absurde, pas même au Palais divin du Soleil.
Cultives-tu toutes les voies de la cultivation culturelle ? Même si tu les cultives toutes, comment peux-tu être aussi extraordinaire dans chacune ?
Les « Légendes chevaleresques » ?
Bing Ji connaissait elle aussi un peu la Voie de la calligraphie. Dès l’apparition du premier vers, son cœur s’était serré. En effet, chaque vers surpassait le précédent et piétinait avec une férocité toujours plus grande « Le retour de l’armée à son arrivée dans le royaume de Han ». Quel genre d’homme suivait-elle donc ?
Gu Hai poursuivit sa récitation.
« Gu Hai leur offrit à boire et un lieu où se reposer ; ils déposèrent leurs épées et se conduisirent en invités. “Subtilité pourpre se régala de mets exquis, et Longévité se délecta de vin. Après trois coupes, ils prêtèrent un serment solennel, qu’ils tiendraient même si les montagnes s’effondraient. Ivres, les yeux troubles et les oreilles rouges, ils en oubliaient leur âge, tandis que leurs cœurs débordaient d’ardeur et de courage. Ils sauvèrent Wan d’un coup frappé à la porte, au grand émoi de Chaoge. Deux grands guerriers entrèrent dans la légende, faisant grand bruit dans la Ville métropolitaine majeure !” »
Grondement… !
Tandis que Subtilité pourpre maniait son pinceau, une nouvelle salve d’esprit noble jaillit du papier vers le ciel, pareille à une multitude d’immenses météores qui s’élançaient au-dehors — un, dix, vingt, jusqu’à cent. La salve semblait interminable.
La conception artistique de la Voie de la calligraphie se déversa. À mesure que le pinceau avançait, le monde changeait de couleur.
Au début, les piliers de lumière se distinguaient nettement les uns des autres. Puis ils prirent l’apparence de feux d’artifice éblouissants dans le ciel.
Les nuages sombres et le vent violent disparurent, ne laissant qu’une vaste lumière blanche qui inondait le monde.
L’Académie des Cinq Montagnes sacrées se trouvait encore à bonne distance de la Ville métropolitaine majeure. Au départ, ses habitants avaient observé la scène par l’intermédiaire des Miroirs de lumière profonde. Mais quand cette pluie de météores s’éleva dans le ciel, ils purent la voir à l’œil nu. Au nord de la ville, l’éblouissante lumière blanche transparaissait entre les nuages.
Jusqu’alors, l’esprit noble avait ressemblé à un lac. À présent, c’était une vaste mer, qui laissa d’innombrables cultivateurs stupéfaits.
Ceux qui ne connaissaient pas la Voie de la calligraphie comprirent que le Duc Xi Kang avait voulu humilier Gu Hai. Mais celui-ci avait retourné la situation avec ce poème, donnant une gifle au duc à chaque vers. En voyant la scène et son air abasourdi, tous avaient l’impression que son visage avait déjà enflé. Ils ne pouvaient s’empêcher d’avoir pitié de lui.
Quant à ceux qui connaissaient la Voie de la calligraphie, ces six vers leur apprirent tout.
Ils racontaient comment Subtilité pourpre et Longévité s’étaient liés d’amitié avec Gu Hai. Celui-ci leur avait préparé un banquet et ils avaient déposé leurs armes. Gu Hai les avait régalés de viande et de vin. Puis il leur avait demandé de venir en aide à une femme nommée Waner. Après trois coupes, ils avaient prêté serment : ils étaient prêts à aider leur âme sœur. Pour eux, cette promesse avait le poids des montagnes. Leur fierté et leur ardeur s’étaient embrasées. Pour sauver cette femme appelée Wan à la demande de Gu Hai, ils avaient levé leurs armes et frappé à la porte de quelqu’un. Ce geste avait stupéfié toute la Ville de Chaoge et fait des deux guerriers des héros. Dès lors, leur bravoure chevaleresque serait légendaire dans la Ville métropolitaine majeure.
——
« Quels grands guerriers entrés dans la légende ! » Sima Changkong se leva, les poings serrés. De toute évidence, ce poème l’avait complètement subjugué.
——
Dans un restaurant :
Fée Waner regardait Gu Hai parler avec aisance dans la scène. Ses yeux s’embuèrent légèrement.
Cette femme appelée Wan, c’est moi. Ainsi, même après notre séparation, Gu Hai n’a jamais cessé de penser à moi. Comme il ne pouvait pas venir en personne à cause des frontières, il a envoyé deux personnes me protéger en secret.
« Quel idiot ! » Les yeux de Fée Waner se remplirent de larmes.
Les autres habitants de la ville comprirent alors ce qui s’était passé.
« Alors, c’est donc ça ?
— Le Duc Xi Kang s’est mépris sur ces deux braves guerriers !
— L’esprit noble a tout prouvé. Gu Hai n’a pas menti. Ces deux guerriers ont répondu à son appel. C’est pour ça qu’ils ont attaqué le Duc Xi Kang par surprise.
— Cette femme démoniaque a peut-être elle aussi été mal jugée.
— Deux grands guerriers de l’Antiquité ? Pourquoi les ai-je pris pour des gredins ? Ils sont d’une loyauté sans faille. Comment pourraient-ils être des gredins ?
— Ce ne sont pas des gredins. Gu Hai non plus. Le duc n’a-t-il pas dit que les oiseaux d’une même plume s’assemblent ? Ce poème déborde d’un vaste esprit noble. Comment pourrait-il être un gredin ?
Les habitants de la ville commencèrent enfin à revoir leur opinion. Certains cultivateurs de la Voie de la calligraphie regardaient Gu Hai avec un respect et une admiration sans bornes. Un poème aussi remarquable était rare.
Et il ne s’agissait pas seulement d’une rareté. Même sur Terre, l’ancien monde de Gu Hai, on ne voyait apparaître qu’un seul Li Bai tous les quelques millénaires. Personne n’avait réussi à le surpasser dans l’art de composer de tels poèmes. Il était semblable à un immortel, debout dans les nuages, dominant le monde du regard.
[Note du traducteur : en chinois, les divinités et les êtres célestes sont appelés immortels.]
Comment cet esprit noble pouvait-il encore n’être que des météores ? C’était tout simplement une pluie de météores — particulièrement dense, qui plus est.
——
Sur la place :
Mo Yike inspira profondément en fixant Gu Hai.
De toutes les personnes présentes, Mo Yike était celui qui connaissait le mieux Gu Hai. Tout avait commencé par la Voie du jeu de go. Mo Yike y excellait, même s’il la mettait rarement en avant. Il savait qu’on pouvait juger la qualité d’un stratège à sa maîtrise du jeu de go. Plus cette maîtrise était grande, plus loin il pouvait échafauder ses plans. Pourtant, même dans cette discipline dont il était le plus fier, il ne pouvait rivaliser avec Gu Hai.
Dans la province de Ying, Gu Hai avait déjà fait preuve d’un éclat sans égal dans la Voie de la musique.
Et maintenant, il pouvait tenir tête au Duc Xi Kang dans la Voie de la calligraphie ?
Je te trouve de plus en plus insondable. Ha !
Mo Yike laissa échapper un petit rire amer en regardant Gu Hai.
Chang Sheng observa Gu Hai en plissant les yeux.
Long Wanyu était assise à côté. Bien qu’elle ne connût pas grand-chose à la Voie de la calligraphie, elle comprenait dans les grandes lignes le sens du poème. Gu Hai avait régalé ces deux gloutons de dix mille plats avant de leur demander de prendre soin de Fée Waner. Ils l’avaient fait. C’était aussi simple que ça.
Pourtant, Long Wanyu ne comprenait pas comment ce poème avait dissipé tous les soupçons pesant sur les trois et leur avait donné une apparence si droite et loyale.
Li Shenji serra si fort sa coupe de vin que ses empreintes s’y imprimèrent.
À cet instant, celui dont l’expression était la plus sinistre ne pouvait être que le Duc Xi Kang. Il grinça des dents, abasourdi.
Comment est-ce possible ? Comment Gu Hai peut-il être aussi doué en poésie ?
À cet instant, Gu Hai entama les deux derniers vers.
« Ils affrontent la mort avec bravoure, dignes d’être dits chevaleresques à chaque souffle. Qui pourrait mener une vie aussi dévouée, glorieuse comme une étoile ? Même l’Écriture de l’Ascendant suprême pâlit face à de telles épopées ! »
Grondement… !
Une dense aura noble jaillit soudain, plusieurs fois plus puissante qu’auparavant. Les rayons de lumière blanche fusèrent vers le ciel et enveloppèrent les environs.
La lumière s’intensifia de façon spectaculaire et se propagea jusqu’à la Ville métropolitaine majeure. Bien que le soir fût tombé, on aurait dit le plein jour dans la ville. L’éclat éblouissant illumina toute la cité. L’esprit noble qui baignait la lumière sembla purifier le corps de tous les cultivateurs.
D’innombrables cultivateurs sentirent aussitôt un bien-être se répandre en eux, comme si l’écoute de ce poème pouvait les débarrasser de toutes leurs souillures accumulées.
À la lumière de l’esprit noble, toute souillure était éradiquée.
Mais le prodige ne s’arrêta pas là. D’innombrables cultivateurs entendirent soudain des voix réciter le poème. On aurait dit qu’une multitude d’êtres surnaturels le récitaient sans relâche, depuis un lieu invisible.
« Les “Légendes chevaleresques”. Visiteurs du royaume de Han, coiffés de chapeaux à glands, ils portent des armes brillantes comme le givre et la neige. Montés sur des chevaux blancs aux selles d’argent, ils filent avec la vitesse du vent et des étoiles filantes. Même cernés par l’ennemi à chaque pas, ils continuent de l’abattre sur de longues distances. Leur tâche accomplie, ils époussettent leurs vêtements et s’en vont, sans réclamer ni gloire ni mérite. Gu Hai leur offrit à boire et un lieu où se reposer ; ils déposèrent leurs épées et se conduisirent en invités. Subtilité pourpre se régala de mets exquis, et Longévité se délecta de vin. Après trois coupes, ils prêtèrent un serment solennel, qu’ils tiendraient même si les montagnes s’effondraient. Ivres, les yeux troubles et les oreilles rouges, ils en oubliaient leur âge, tandis que leurs cœurs débordaient d’ardeur et de courage. Ils sauvèrent Wan d’un coup frappé à la porte, au grand émoi de Chaoge. Deux grands guerriers entrèrent dans la légende, faisant grand bruit dans la Ville métropolitaine majeure ! Ils affrontent la mort avec bravoure, dignes d’être dits chevaleresques à chaque souffle. Qui pourrait mener une vie aussi dévouée, glorieuse comme une étoile ? Même l’Écriture de l’Ascendant suprême pâlit face à de telles épopées ! »
Un, cent, dix mille, un million…
Les voix éthérées de ces êtres surnaturels résonnèrent dans le monde. Elles semblaient répugner à réciter, mais une force les y contraignait. Leurs voix étaient étranges, comme s’ils pleuraient et tentaient de résister. Mais avec le temps, ils acceptèrent peu à peu la purification apportée par ce poème.
Les deux cents millions d’habitants de la Ville métropolitaine majeure restèrent bouche bée et silencieux.
——
Sur la place de l’Académie des Cinq Montagnes sacrées :
Les fonctionnaires se turent eux aussi. Ils restèrent bouche bée en regardant Subtilité pourpre tracer le dernier caractère.
Quand Subtilité pourpre eut terminé, les voix plaintives des êtres surnaturels donnèrent la chair de poule à presque tout le monde et firent trembler leurs âmes.
« Grand vent et pluie au rythme du pinceau, le poème fait pleurer les êtres surnaturels ? » lança soudain quelqu’un.
« Le poème fait pleurer les êtres surnaturels ? C’est bien un poème qui fait pleurer les êtres surnaturels ! » s’exclamèrent des cultivateurs de la Voie de la calligraphie dans la Ville métropolitaine majeure, les yeux écarquillés.
Les plaintes de ces êtres surnaturels durèrent une heure, puis s’éteignirent.
Pourtant, les mots tracés continuaient à répandre une lumière sans bornes dans le monde.
Quant à « Le retour de l’armée à son arrivée dans le royaume de Han », posé à côté, il était déjà si écrasé qu’il semblait privé de toute lumière.
Les alentours du banquet étaient silencieux. Tout le monde retint son souffle, jusqu’à ce que Gu Hai rompît le silence.
« Je ne suis qu’un calligraphe médiocre. Je remercie le Duc Xi Kang de m’avoir offert “Le retour de l’armée à son arrivée dans le royaume de Han”. C’est un excellent poème. Vraiment excellent. Je le chérirai et ne laisserai pas ce trésor prendre la poussière », dit Gu Hai avec un sourire.
Paf ! Paf !
Tous crurent entendre deux retentissantes gifles claquer sur le visage du Duc Xi Kang.
Les deux cents millions d’habitants qui suivaient la retransmission en direct crurent eux aussi entendre ces deux gifles.