Chapitre 207
Livre 3, chapitre 29 : Les fées
À l’offre de Mo Yike, tous les cultivateurs de la rue se turent brusquement.
Mo Yike était même prêt à déchoir Lu An de ses droits à la succession pour recruter Gu Hai. N’était-ce pas lui accorder une importance démesurée ?
——
Dans un pavillon voisin, Sima Changkong changea d’expression.
« Mo Yike… dire une chose pareille ! » Une pointe d’inquiétude passa dans le regard de Sima Changkong.
« Monseigneur, ce Mo Yike ne ferait-il pas ça pour redorer le blason du duc Lu Yang, en réprimandant exprès Lu An et en faisant l’éloge de Gu Hai ? Après tout, les cultivateurs alentour soutiennent Gu Hai », suggéra un subordonné à ses côtés.
« Non, Mo Yike n’agirait pas ainsi. Il est assez audacieux pour le faire. Quelle surprise… et pourtant, cela ne m’étonne pas ! J’ai encore sous-estimé ce Mo Yike. Il est vraiment impressionnant », répondit Sima Changkong d’un air sombre.
« Hein ? Monseigneur, ce n’est pas possible, tout de même ? Gu Hai est-il vraiment si extraordinaire ? En vaut-il la peine ? »
« Cette fois, si… Enfin, j’aurais moi aussi essayé de le recruter. Vous ne comprenez pas. Certaines personnes sont comme de l’or enfoui dans la boue : il suffit d’un regard pour en voir l’éclat », répondit Sima Changkong en fronçant les sourcils.
——
Lu An prit un air horrifié. Pourtant, à cet instant, il n’osa ni parler ni faire de scène. Il savait mieux que quiconque qui était Mo Yike. Celui-ci était le meilleur conseiller de son grand-père, un homme en qui ce dernier avait davantage confiance qu’en ses propres enfants. Si Mo Yike lui soumettait une proposition, son grand-père l’accepterait sans même y réfléchir.
S’en prendre à Mo Yike ? Quelle plaisanterie ! Si Lu An osait, son grand-père le déchoirait de ses droits à la succession sur-le-champ, sans même que Mo Yike ait besoin de le lui suggérer. Voilà pourquoi Lu An n’osa ni riposter ni protester contre la gifle de Mo Yike.
Lu An jeta un regard à Gu Hai, tout près, et espéra que celui-ci déclinerait.
Mo Yike regarda Gu Hai avec une sincérité manifeste.
Gu Hai esquissa toutefois un sourire amer. « Monsieur Mo est trop aimable. Je suis le Maître de la division de l’Eau de la Salle d’élite. Nous sommes donc déjà des alliés, n’est-ce pas ? Quant à rejoindre le duc, je ne suis qu’un homme du peuple, et je connais ma place. Être Maître de la division de l’Eau est déjà la limite de mes ambitions. »
Le refus de Gu Hai ne sembla pas contrarier Mo Yike. Il se contenta de sourire. « Monsieur Gu, je sais que mon invitation a été soudaine. Mais les portes du duc vous seront toujours ouvertes. Vous comprendrez un jour la sincérité du duc. »
Gu Hai lui adressa un léger sourire et n’ajouta rien.
« Très bien. Je vais prendre congé. Je souhaite à vos commerces une grande prospérité, Monsieur Gu », dit Mo Yike avec un sourire discret.
« Je vous remercie pour vos vœux, Monsieur Mo. » Gu Hai hocha la tête.
« Seigneur de la Ville He, puisque le Jeune Maître An a engagé le pari au nom du duc, occupez-vous vite des formalités pour ces commerces perdus. Ensuite, nous en resterons là pour aujourd’hui. » Mo Yike se tourna vers le Seigneur de la Ville He.
« Très bien. » Celui-ci acquiesça.
Sous la supervision de Mo Yike, les formalités de transfert furent rapidement réglées.
L’expression de Lu An changea du tout au tout.
En rester là pour aujourd’hui ? J’ai perdu tant de commerces… Qui sait comment grand-père va me punir ?
Une fois les formalités achevées, le Seigneur de la Ville He renvoya les soldats. Les cultivateurs cessèrent leurs clameurs et laissèrent éclater leur joie.
Ding !
Soudain, un guqin résonna dans le ciel au-dessus de Ville de la Lune d’argent.
« Oh ? » Les badauds qui s’apprêtaient à partir s’arrêtèrent et levèrent les yeux vers le ciel, les sourcils froncés.
Ding, ding, ding !
Trois autres notes de cithare retentirent, emplissant toute la ville. Les nuages au-dessus de Ville de la Lune d’argent se parèrent soudain de mille couleurs.
« Ce serait… le Seigneur du manoir qui joue de la cithare ? »
« C’est bien ça. La musique fait naître des nuages colorés ? Je me souviens que c’est déjà arrivé la dernière fois ! »
« Que prépare le Seigneur du manoir ? »
D’innombrables cultivateurs se montrèrent perplexes.
Vroum !
Soudain, des centaines de rayons lumineux jaillirent des nuages colorés et sillonnèrent la ville. Sept d’entre eux se dirigèrent vers la rue où se trouvait Gu Hai.
Deux rayons pénétrèrent dans des pavillons voisins : celui de Sima Changkong et celui de Fée Waner.
Trois autres se dirigèrent vers le Seigneur de la Ville He Shikang, Lu An et Fang Minghou, tandis que deux derniers filaient vers Mu Chenfeng et Gu Hai.
Vroum !
Un rayon de lumière azur apparut alors devant Gu Hai.
Gu Hai écarquilla les yeux en contemplant ce qui se trouvait dans la lumière azur.
C’était une petite dame haute comme un doigt.
À peine la taille d’un doigt ?
Une paire d’ailes transparentes battait rapidement dans son dos. Les vibrations de leurs battements semblaient former une mélodie élégante.
« Qu’est-ce que… ? » Gu Hai ouvrit de grands yeux.
Une Poucette ? Avec des ailes transparentes ?
« C’est une fée. Une fée musicale, manifestée par la musique de cithare du Seigneur du manoir », expliqua Long Wanqing.
Tout autour, les innombrables cultivateurs contemplaient le spectacle avec émerveillement.
« Une fée ? » répéta Gu Hai, déconcerté.
« Pourquoi la Voie de la musique occupe-t-elle le premier rang parmi les voies de la cultivation culturelle ? Parce qu’elle permet de créer des âmes par la musique. Les gens ordinaires en sont incapables. Même Fée Waner, que vous avez rencontrée auparavant, n’a pas atteint le niveau nécessaire pour créer des âmes. Et pourtant, le Seigneur du manoir peut en créer par la musique. C’est une âme sans attribut, une âme vide, contrôlée par celui qui joue. On peut aussi l’appeler l’essence des âmes. C’est pourquoi on la nomme “fée” », expliqua Long Wanqing.
[Note du traducteur : Les deux caractères qui composent le mot « fée » peuvent se traduire séparément par « essence » et « âme ».]
« L’essence des âmes ? Une fée ? » Gu Hai dévisagea la Poucette qui se tenait devant lui.
C’est la musique qui l’a créée ? La Voie de la musique ? Voilà donc ce qu’est la Voie de la musique ?
Gu Hai avait déjà découvert la puissance de la Voie du go dans la Mer des Mille Îles. Il pouvait s’appuyer sur ses compétences au go pour déployer des formations et créer des mondes. Il ne connaissait pas grand-chose à la Voie de la musique, mais la scène qui s’offrait à lui le bouleversa profondément.
Créer des âmes ?
Les êtres vivants possèdent trois âmes spirituelles et sept âmes corporelles. Si la Voie de la musique permet de créer des âmes, cela ne signifie-t-il pas qu’elle peut puiser dans le monde et la nature ? Peut-elle engendrer de nouvelles créatures, voire une nouvelle race douée de conscience ?
Voilà donc ce qu’est la Voie de la musique ?
La fée devant Gu Hai le regarda et déclara : « Détenteur de l’invitation à l’événement, je suis le Seigneur du manoir de la Montagne de la Lune d’argent. Comme j’ignore où vous vous trouvez, je ne peux communiquer avec vous que par l’intermédiaire de cette fée. Veuillez vous rendre à la mer de la Lune d’argent dans dix jours. La cérémonie d’offrande des cithares s’y tiendra alors. Veuillez vous y préparer sans tarder. »
« Hein ? » Gu Hai prit un air perplexe.
Froufrou !
La fée battit des ailes et s’élança aussitôt vers les nuages colorés.
Froufrou !
Des centaines de fées s’envolèrent ensemble dans les nuages colorés.
Ding, ding, ding !
Au son de la cithare, les nuages colorés se dispersèrent lentement.
Comme si rien ne s’était passé, il ne resta que les cultivateurs, stupéfaits, qui regardaient les fées s’éloigner.
Des fées ?
L’essence des âmes ? Le Seigneur du manoir les avait créées par la musique ?
Gu Hai était encore profondément bouleversé.
——
Dans un pavillon voisin, Fée Waner affichait un air aigri et amer, comme si elle refusait d’admettre sa défaite. « Humph ! L’essence des âmes ? Des fées ? Qu’y a-t-il d’extraordinaire ? Je suis sur le point de franchir mon goulot d’étranglement. Je pourrai bientôt en créer moi aussi. Humph ! »
Lorsque Fée Waner avait tenté d’imposer un duel de cithare au Seigneur du manoir, elle avait échoué. À présent, l’apparition de ces fées avait désigné clairement le vainqueur. Elle n’éprouvait plus que rancœur et amertume.
« Des fées ! J’ai vu des fées ! » s’écria enfin un cultivateur, fou de joie.
« La Voie de la musique du Seigneur du manoir est donc si prodigieuse ? »
« Des fées ! Ce sont vraiment des fées. Est-ce que j’ai rêvé ? »
Les cultivateurs étaient aux anges.
Mo Yike haussa soudain les sourcils. « La mer de la Lune d’argent ? »
« Monsieur Mo, la mer de la Lune d’argent… ? » Lu An s’approcha avec précaution.
« Partons », dit Mo Yike.
« Oui ! » répondirent les personnes alentour, avant de s’éloigner rapidement avec Mo Yike, y compris le Seigneur de la Ville He.
En les regardant partir, Long Wanqing esquissa un léger sourire. « Gu Hai, vous avez fait une excellente affaire. Vous avez gagné tant de commerces. »
Gu Hai sourit à son tour. « À vrai dire, ces commerces ne représentent pas grand-chose. Tant qu’on a les gens et les fonds, on peut les faire prospérer à nouveau sans attendre. Mo Yike l’a manifestement compris bien mieux que Lu An. »
« Hein ? » Long Wanqing parut légèrement surprise, puis secoua la tête. « Même ainsi, il faudra longtemps pour qu’ils retrouvent leur état d’autrefois. »
« Il faudra un peu de temps, mais n’avez-vous pas vu ? Dès l’arrivée de Mo Yike, tout le monde a cessé de boycotter les commerces du duc Lu Yang. C’est un homme remarquable », dit gravement Gu Hai.
« Vous voulez dire qu’il faisait semblant, tout à l’heure ? »
« Pas entièrement. Mais c’est l’une des raisons. » Gu Hai secoua la tête.
« Vous n’allez pas le rejoindre, n’est-ce pas ? » Long Wanqing se mordit les lèvres, l’inquiétude dans les yeux.
« Non. Ne vous inquiétez pas. La Salle d’élite est bien plus agréable que la résidence officielle du duc Lu Yang », répondit Gu Hai en souriant.
« Tant mieux. » Long Wanqing sourit de nouveau.
Après le départ de l’armée du seigneur de la ville, de nombreux cultivateurs restèrent dans la rue.
« Merci à tous de nous avoir soutenus tout à l’heure. Aujourd’hui, tout est à dix pour cent de réduction au Pavillon de la Cithare numéro un de la rue ! » annonça Gu Hai avec le sourire.
« Hahaha ! Dix pour cent de réduction ! Je vais forcément acheter quelque chose ! »
« Monsieur Gu est d’une grande générosité ! »
Les cultivateurs alentour étaient ravis. Beaucoup se pressèrent dans le Pavillon de la Cithare numéro un de la rue.
Le groupe de Gu Hai s’éloigna lui aussi des regards du public.
Une fois à l’intérieur, Mu Chenfeng fronça les sourcils. « Le Seigneur de la Ville He poursuivait sans relâche l’ancienne Maîtresse de salle. Pourtant, il a aidé Lu An à nous traiter ainsi. Comme le dit le proverbe, quand on n’est plus en position de pouvoir, les autres cessent de s’intéresser à vous. »
Long Wanqing acquiesça. Quand elle avait appelé le seigneur de la ville « oncle He », celui-ci n’avait pas réagi du tout.
« Ce n’est pas tout à fait ça. Le comportement de He Shikang est assez étrange », dit Gu Hai en secouant la tête.
« Oh ? »
« Il a certes pris le parti de Lu An tout à l’heure, mais il ne semblait pas chercher à lui plaire. On aurait plutôt dit qu’il n’avait pas le choix. » Gu Hai fronça les sourcils.
« Oh ? » fit Long Wanqing.
« Allons donc rendre visite au Seigneur de la Ville He », déclara Gu Hai avec sérieux.
« Très bien ! » Long Wanqing acquiesça.
——
Au bout de la rue, le Seigneur de la Ville He repartait avec son armée. Mo Yike marchait devant, tandis que Lu An et les autres suivaient.
« Lu An, je sais que tu éprouves toujours de la jalousie et de la haine. Mais retiens bien ceci : tu ne dois pas chercher querelle à Gu Hai. Le duc est désespérément à la recherche de talents. Maintenant qu’il en a trouvé un, si tu cherches à te venger de lui, ne m’en veux pas de ne pas te ménager. » Mo Yike lança un regard froid à Lu An.
L’expression de Lu An se figea. « Oui ! »
« Monsieur Mo, puisque le Seigneur du manoir a choisi la mer de la Lune d’argent, aurait-il découvert… ? » demanda Jiang Tianyi, l’inquiétude se lisant sur son visage.
Mo Yike plissa légèrement les yeux et acquiesça. « C’est effectivement problématique. Mais la mer de la Lune d’argent est, à l’origine, une mer concédée au Manoir de la Montagne de la Lune d’argent. Il n’y a rien d’étonnant à ce que la cérémonie d’offrande des cithares s’y tienne. J’espère seulement que cela ne compromettra pas les grands projets du duc. Allons-y. Nous nous rendrons d’abord au Manoir de la Montagne de la Lune d’argent. J’espère que nous pourrons convaincre le Seigneur du manoir. »
« Oui ! »