Chapitre 198
Livre 3 : Chapitre 21 : Des nuages sombres s’abattent sur la ville
Ding ! Ding ! Ding Dong ! Dong ! Dong !
D’un point de vue musical, « Monde misérable » était un morceau d’une majesté extraordinaire. À tout le moins, quand Gu Hai l’entendit, il eut l’impression d’écouter une symphonie de premier ordre, comme sur Terre.
C’était la première fois qu’il entendait un guqin produire une musique aussi grandiose et majestueuse.
Le guqin pouvait-il être aussi majestueux ?
La mélodie du guqin déferlait, d’une majesté incroyable. Pourtant, elle renfermait un chagrin sans bornes, comme si le monde vous avait abandonné et vous torturait corps et âme.
Les cinq sens se détérioraient peu à peu.
Le ciel ne s’assombrissait pas à cause de nuages noirs ni de la tombée de la nuit : c’était la vue de chacun qui déclinait lentement, jusqu’à disparaître.
Devenir aveugle ? On pouvait perdre la vue à cause d’une conception artistique ?
« Que faire ? Je ne peux pas devenir aveugle ! Je ne veux pas perdre la vue ! Non ! »
« Que quelqu’un me sorte de cette conception artistique ! Je ne veux pas y être prisonnier pour toujours ! À l’aide ! Ah ! »
« Je suis aveugle ! Que vais-je devenir ? Est-ce que je le resterai pour toujours ? »
D’innombrables cultivateurs crièrent d’épouvante.
Plus leur vue déclinait, plus le ciel leur paraissait sombre. La terreur les submergea ; ils se mirent à trembler de tout leur corps.
Une foule de cultivateurs se rua vers le Pavillon de la Cithare numéro un au monde, décidée à faire cesser la musique.
Pourtant, Fée Waner semblait s’être évanouie dans la brume.
« Où es-tu ? Démone, où es-tu ? Montre-toi ! » crièrent les cultivateurs aux alentours, désemparés.
À mesure qu’ils perdaient la vue, il leur devenait de plus en plus difficile de la retrouver.
« Monde misérable » continuait de résonner.
La vue ? Non, ce n’était que le début. L’odorat, le toucher, le goût, et même l’ouïe : les cinq sens se détérioraient peu à peu.
Les maîtres de cithare pouvaient se passer de leurs quatre autres sens. Mais comment jouer s’ils n’entendaient plus ? Était-ce la fin de leur Voie de la musique ?
La terreur se répandit, la peur s’installa.
D’innombrables maîtres de cithare s’assirent en tailleur, serrèrent leur guqin contre eux et se mirent à en jouer.
Ding ! Ding ! Ding !
Des conceptions artistiques surgirent tandis que les maîtres de cithare s’efforçaient de contrer la perte des cinq sens provoquée par « Monde misérable ». Mais elles ne tinrent qu’un instant avant d’être réduites en miettes par la conception artistique majestueuse et grandiose du morceau.
« Pavillon de la Cithare numéro un au monde ! Nous deux, c’est l’un ou l’autre ! »
« Non ! Démone ! Arrête tout de suite ! Pavillon de la Cithare numéro un au monde, faites-la cesser ! »
« Mon Dieu ! Je n’entends presque plus rien. Je deviens sourd ! Je deviens sourd ! Comment jouerai-je de la cithare, maintenant ?! »
Des cris de détresse retentissaient sans fin.
Grâce à la cithare céleste, la musique se répandait dans toute la ville.
Certains cultivateurs s’élevèrent dans les airs pour tenter de détruire la cithare céleste.
Mais plus ils s’en approchaient, plus les effets de « Monde misérable » s’intensifiaient.
« Ah ! »
Les cultivateurs qui s’étaient envolés perdirent aussitôt leurs cinq sens et chutèrent.
D’innombrables maîtres de cithare s’effondrèrent mentalement, et d’innombrables cultivateurs sombrèrent dans le désespoir.
« Monde misérable » avait façonné un univers de souffrance absolue dans Ville de la Lune d’argent.
——
Dans une petite cour près du Pavillon de la Cithare numéro un au monde :
Sima Changkong pinça doucement les cordes de son guqin.
Ding ! Ding ! Ding ! Ding !
Quand il jouait du guqin, la musique l’enveloppait et dissipait les effets de la conception artistique de « Monde misérable ».
Sima Changkong jouait du guqin, un sourire froid aux lèvres, tout en regardant en direction du Pavillon de la Cithare numéro un au monde.
« Démone, ô démone… “Monde misérable”, quelle prouesse. Tu veux donc déclarer la guerre au Seigneur du manoir du Manoir de la Montagne de la Lune d’argent ? Ha ha ! Pavillon de la Cithare numéro un au monde, cette démone vous a attiré de graves ennuis », ricana Sima Changkong.
Il resta assis dans la cour, se contentant de pincer les cordes de sa cithare pour assurer sa sécurité et celle de ses subordonnés. Il ne songea toutefois pas à aider les autres.
——
La calamité était trop grave : elle touchait toute la ville.
Le Pavillon de la Cithare numéro un au monde était déjà en proie à un immense chaos. D’innombrables cultivateurs s’y précipitaient, brisant les instruments dans l’espoir de faire cesser la musique.
Lu An et Jiang Tianyi en étaient abasourdis.
« C’est trop grave. C’est beaucoup trop grave ! C’est fini. Le Pavillon de la Cithare numéro un au monde est perdu ! » s’écria Jiang Tianyi, le visage livide.
« Que fait Fée Waner ? Qu’est-ce qu’elle cherche ? Arrêtez-la ! » lança Lu An, au comble de l’angoisse.
« Nous ne la trouvons pas. Jeune Maître An, Fée Waner a disparu ! »
« Cherchez-la ! »
« Quoi ? Je ne vous entends pas ! »
« Retrouvez-la ! Retrouvez cette garce ! Mes yeux ! Je deviens aveugle ! »
« Quoi ? Parlez plus fort ! Je ne vous entends pas ! »
——
La calamité continuait de se propager.
——
Dans le Pavillon de la Cithare numéro un de la rue :
Alors que ses cinq sens commençaient à décliner, Gu Hai sentit lui aussi l’angoisse le gagner.
Soudain, le Sceau impérial divin qui réprime le Ciel frémit dans l’espace entre ses sourcils.
Boum !
Un grondement retentit dans l’esprit de Gu Hai. Le sceau impérial frémit et chassa aussitôt de son corps l’aura de la conception artistique.
Gu Hai retrouva instantanément la vue et l’ouïe.
Debout sur le pont, il regarda autour de lui. Les rues étaient déjà plongées dans le chaos ; d’innombrables cultivateurs, qui perdaient peu à peu la vue et l’ouïe, devenaient fous.
« Maître de division Gu, jouez vite du piano ! Dépêchez-vous ! Ah ! Ah ! Ah ! » hurla Mu Chenfeng, déjà aveugle, terrorisé.
Long Wanqing s’agrippa à Gu Hai.
« Gu Hai, je ne peux pas devenir aveugle. Je n’ai pas encore vengé ma mère. Si je perds la vue, personne ne prendra soin de ma petite sœur. Snif ! Snif ! Snif ! Gu Hai, que ferai-je si je deviens sourde ? Jouez le Canon ! Jouez le Canon ! Aidez-moi à chasser cette conception artistique ! » Long Wanqing le serra contre elle, impuissante, tandis que les larmes coulaient sur son visage ravagé par le chagrin.
« Jouer du piano ? Mais je ne connais qu’un morceau dépourvu de conception artistique. Je ne peux pas vous aider à repousser cette intrusion », répondit Gu Hai avec anxiété.
« Hein ? Maître de division Gu, qu’avez-vous dit ? Je n’entends pas bien ! » s’écria Mu Chenfeng, anxieux.
« Gu Hai, dépêchez-vous ! Je vous en prie, dépêchez-vous, d’accord ? Vite ! » Long Wanqing s’agrippa à lui, l’esprit en plein désarroi.
Quand on perdait ses cinq sens, sa vie était finie.
Un immense chagrin envahit le cœur de cent millions de personnes.
Gu Hai aussi était anxieux. Il tenait Long Wanqing et regardait de l’autre côté, où d’innombrables cultivateurs se ruaient vers le Pavillon de la Cithare numéro un au monde. Mais Fée Waner avait déjà disparu dans la brume alentour ; seule la musique tumultueuse du guqin persistait.
Gu Hai fronça légèrement les sourcils.
« Vite ! Gu Hai, je vous en prie ! » Long Wanqing s’agrippa à lui en pleurant à chaudes larmes.
« D’accord. Je vais essayer. Mais je ne sais pas si ça marchera. » Gu Hai esquissa un sourire amer et s’avança lentement vers le piano.
Il s’assit.
Même si Long Wanqing ne voyait rien, elle sentit Gu Hai s’installer au piano. Sans oser le déranger, elle s’assit simplement à côté de lui, attendant avec effroi et anxiété.
——
De l’autre côté, Fée Waner apercevait Gu Hai à travers la brume.
En le voyant s’asseoir devant le piano, elle esquissa un léger sourire tout en jouant « Monde misérable ». « Jouer du piano ? Le morceau aura beau être excellent, un piano sans conception artistique ne servira à rien. Vous ne faites pas le poids face à moi. Mon adversaire, c’est le Seigneur du manoir du Manoir de la Montagne de la Lune d’argent ! »
Fée Waner tourna la tête et ne prêta plus attention à Gu Hai. Elle porta plutôt son regard au loin, vers le Manoir de la Montagne de la Lune d’argent.
——
Au même moment, une scène tout aussi effroyable et désolante se déroulait aux abords du Manoir de la Montagne de la Lune d’argent.
« Pavillon de la Cithare numéro un au monde ? Je maudis vos ancêtres ! »
« Mes oreilles ! Je vais devenir sourd ! Je vais devenir sourd ! Sauvez-moi ! »
« Seigneur du manoir, sauvez-moi ! Seigneur du manoir ! Nos cinq sens déclinent ! Seigneur du manoir, je vous en prie, sauvez-nous ! »
« Seigneur du manoir, la conception artistique de “Monde misérable” est trop féroce. Nous ne pouvons pas lui résister. Seigneur du manoir, que faire ? Que faire ?! »
La même scène de détresse se déroulait ici.
Les différents maîtres de cithare étaient en plein milieu de leurs épreuves quand ils furent soudain frappés par cette calamité terrifiante.
Ils tentèrent aussitôt de repousser cette conception artistique à l’aide de leurs guqin. Mais celle de Fée Waner était si puissante qu’elle brisa leurs efforts et leurs propres conceptions artistiques comme des brindilles sèches.
Seule subsistait la conception artistique de « Monde misérable ».
——
Dans le Manoir de la Montagne de la Lune d’argent :
En cet instant, d’innombrables disciples étaient en proie à une anxiété extrême. Ils se rassemblèrent rapidement sur une place du manoir.
Sous la direction de Yun Mo, tous jouèrent un morceau. Leurs conceptions artistiques fusionnèrent et repoussèrent celle de « Monde misérable ».
« Monde misérable » déferlait comme un océan furieux.
Yun Mo et les disciples du Manoir de la Montagne de la Lune d’argent opposèrent leurs conceptions artistiques à celle de « Monde misérable ». Mais ils n’étaient qu’une petite embarcation sur un vaste océan déchaîné : la situation était extrêmement dangereuse, et ils faillirent chavirer à plusieurs reprises dans les vagues.
Tous affichaient une mine épouvantable et se sentaient terriblement agités.
« Seigneur du manoir, nous ne tiendrons plus longtemps ! “Monde misérable” est terrifiant ! Seigneur du manoir, que faire ? Que faire ?! » cria Yun Mo, affolé.
Dans un petit pavillon voisin, le Seigneur du manoir continuait d’essuyer doucement son guqin.
Il leva lentement la tête et regarda le ciel, où les ondes sonores de la cithare déferlaient.
Ces ondes sonores affectaient les autres, mais ne semblaient pas avoir le moindre effet sur le Seigneur du manoir.
Des nuages noirs s’amassèrent lentement dans le ciel.
À mesure que la conception artistique de « Monde misérable » gagnait en puissance, la tristesse s’intensifiait. Des nuages noirs recouvrirent peu à peu le ciel, pareils à une aura de chagrin qui se condensait.
Plus la cithare jouait longtemps, plus les nuages noirs s’épaississaient. Ils étaient formés de conception artistique et ressemblaient à un destin accablant. Ils pesaient sur le cœur de chacun, écrasant le ciel de toute la Ville de la Lune d’argent.
« Monde misérable… Est-ce dirigé contre moi ? Ha ha ! Sa disciple ? Quelle disciple de talent ! “Monde misérable” prive ses victimes de leurs cinq sens ; c’est encore plus terrifiant que de les tuer de ses propres mains. Quelle détresse… Quel merveilleux “Monde misérable” ! » Le Seigneur du manoir sourit en contemplant les nuages noirs qui tourbillonnaient dans le ciel.
« Seigneur du manoir ! Nous ne tiendrons plus longtemps. Seigneur du manoir, intervenez, je vous en prie ! » l’appela anxieusement Yun Mo, derrière lui.
Le Seigneur du manoir regarda au loin Fée Waner, qui se trouvait au Pavillon de la Cithare numéro un au monde.
Fée Waner regardait elle aussi le Manoir de la Montagne de la Lune d’argent, de l’autre côté de la grande distance qui les séparait.
On aurait dit deux experts puissants qui se défiaient du regard avant un combat à mort.
Tout en jouant, Fée Waner arborait un sourire froid, comme si elle attendait que le Seigneur du manoir passe à l’action.
Le Seigneur du manoir posa son guqin à plat et plaça doucement les mains sur les cordes, prêt à jouer.
Dang ! Dang Dang ! Dang Dang ! Dang Dang Dang Dang !
Le son d’un piano retentit soudain de nulle part. Tel une épée surgie du ciel, il s’abattit instantanément entre deux experts au beau milieu de leur duel.