Chapitre 193
Livre 3, chapitre 17.1 : De nombreuses variations (1)
Le seigneur du Manoir de la Montagne de la Lune d’argent aimait le Canon et commanda deux pianos.
Cela fit encore plus sensation que lorsque Gu Hai avait joué du piano. D’innombrables cultivateurs accoururent depuis le Manoir de la Montagne de la Lune d’argent. En voyant la foule qui se pressait devant le Pavillon de la Cithare numéro un de la rue pour signer des contrats de précommande, ils se joignirent aussitôt à la file.
Ce n’est pas rentable ? Le seigneur du manoir trouve que ça l’est, mais vous, vous prétendez le contraire ? Si vous ne voulez pas acheter, ne m’empêchez pas de le faire !
Le Canon n’est pas bon ? Le seigneur du manoir, lui, l’aime. Avec votre goût musical, vous feriez mieux de quitter la Ville de la Lune d’argent.
La bonne dizaine de maîtres citharistes engagés par le Pavillon de la Cithare numéro un au monde s’était éclipsée depuis longtemps.
S’ils étaient restés, ils n’auraient fait qu’essuyer la colère du public.
Ces maîtres citharistes s’étaient servis de leur prestige pour empêcher les nombreux cultivateurs d’acheter des pianos. Résultat : nombre d’entre eux se retrouvaient en queue de file. S’ils étaient restés, ces cultivateurs les auraient maudits.
Les maîtres citharistes s’enfuirent à la hâte, le visage défait.
« Cette fois, le Pavillon de la Cithare numéro un au monde nous a attiré beaucoup d’ennuis.
— En effet. Et tout ça pour si peu d’argent, au prix de ma réputation.
— Pourquoi le seigneur du manoir a-t-il envoyé quelqu’un à ce moment-là ? Et pourquoi Gu Hai a-t-il autant de chance ?
— C’est sûrement le karma !
Les maîtres citharistes ruminaient leur amertume.
——
Pavillon de la Cithare numéro un de la rue :
Un flot de clients venus précommander des pianos envahissait l’entrée.
À l’étage, le Vénérable Liu Nian, Shangguan Hen et Long Wanqing affichaient des sourires ravis. On pouvait parler d’un franc succès.
Mu Chenfeng regarda l’invitation dans la main de Gu Hai, interdit. « Comment est-ce possible ? Je joue si bien et, malgré neuf tentatives, je n’ai pas réussi à obtenir d’invitation. Gu Hai joue comme un amateur, et pourtant le Manoir de la Montagne de la Lune d’argent a pris l’initiative de lui en envoyer une ?
Ce n’est pas juste. Son jeu n’a même pas la moindre conception artistique !
Mu Chenfeng fulmina en silence.
L’invitation de Gu Hai est authentique. En plus, c’est le seigneur du manoir lui-même qui l’a délivrée. Comment peut-il avoir autant de chance ?
« Gu Hai, félicitations. Vous pourrez vous aussi assister à la cérémonie de transmission de la cithare », dit Long Wanqing avec un sourire.
Gu Hai eut un sourire amer. « À vrai dire, je ne joue pas bien. Je connais seulement le morceau, mais je n’y mets aucune conception artistique. Ce serait une perte de temps. Et si vous preniez cette invitation ?
À côté, Mu Chenfeng leva les yeux au ciel.
Il va lui donner cette invitation comme ça ? Attendez, la mienne aussi, c’est lui qui me l’a donnée.
À cette pensée, Mu Chenfeng se sentit encore plus partagé.
« Je n’en veux pas. Je ne joue pas bien ! » Long Wanqing secoua la tête.
« Et si le Vénérable Liu Nian y allait ? Je n’ai pas vraiment envie d’y assister. » Gu Hai tendit l’invitation au Vénérable Liu Nian.
« Maître de la division Gu, je pense que vous devriez y aller. » Le Vénérable Liu Nian secoua la tête.
Mu Chenfeng lança un regard rancunier à Gu Hai et le maudit intérieurement :
Quel faux modeste !
Finalement, après que Gu Hai eut insisté, il fourra l’invitation dans les mains du Vénérable Liu Nian.
« Maître de la division Mu, je ne pensais pas que le Pavillon de la Cithare numéro un de la rue aurait autant de succès. J’aurais donc besoin de votre aide », dit Gu Hai.
« Maître de la division Gu, je vous écoute. » Cette fois, Mu Chenfeng se montra bien plus poli, même s’il avait encore du mal à accepter la situation.
« Le Pavillon de la Cithare numéro un de la rue va être débordé pendant quelque temps. Mes hommes auront trop de travail et risquent de ne pas pouvoir tout gérer. J’aimerais vous en emprunter quelques-uns. Ne vous inquiétez pas, je les rémunérerai », dit Gu Hai.
« Aucun problème. Combien d’hommes vous faut-il ? » demanda Mu Chenfeng, intrigué.
« Mille », répondit Gu Hai.
« Hein ? » Mu Chenfeng le regarda avec surprise.
Il lui faut tant de monde ?
Mu Chenfeng finit par hocher la tête. « Très bien.
La nouvelle que le seigneur du Manoir de la Montagne de la Lune d’argent avait acheté des pianos se répandit aussitôt dans toute la Ville de la Lune d’argent. D’innombrables cultivateurs vinrent voir à quoi ressemblait un piano, par curiosité. Ceux qui n’avaient jamais entendu le Canon affluèrent eux aussi pour découvrir par eux-mêmes ce morceau que le seigneur du manoir avait tant apprécié.
Dans le même temps, le prix du piano stupéfia d’innombrables cultivateurs.
Cent pierres spirituelles de qualité supérieure ?
Personne ne disait que le piano était trop cher, puisque le seigneur du manoir en avait acheté un ; mais tous se demandaient malgré tout pourquoi il coûtait si cher.
À cet instant, dans la rue, des cultivateurs désignaient l’écart de prix entre la cithare de qualité supérieure et le piano, affiché sur l’écriteau, et racontaient avec force détails comment le Pavillon de la Cithare numéro un au monde avait soutiré de l’argent à Gu Hai.
« Quoi ? Le Pavillon de la Cithare numéro un au monde est une boutique malhonnête ?
— Si on y entre avec beaucoup d’argent, ils vous le prennent ? C’est pas possible, quand même !
— Comment le Pavillon de la Cithare numéro un au monde a-t-il pu faire une chose pareille ?
Au début, d’innombrables cultivateurs se montrèrent sceptiques. Mais ils durent se rendre à l’évidence : tant de gens prétendaient avoir été témoins de la scène et juraient solennellement que c’était vrai.
Aller y acheter une cithare ?
Beaucoup secouèrent la tête.
Bien qu’une foule de cultivateurs se rendît dans cette rue, rares étaient ceux qui entraient dans le Pavillon de la Cithare numéro un au monde.
Le Pavillon de la Cithare numéro un au monde et celui de la rue offraient deux scènes bien différentes.
D’un côté de la rue, l’animation battait son plein. Même s’ils ne pouvaient pas encore repartir avec leur piano, les acheteurs payaient d’avance. Dix files s’étaient formées ; les clients signaient les contrats et réglaient leur achat sans discontinuer.
Les pierres spirituelles n’étaient pas rangées. On les avait déposées sur le pont, près du piano, où elles formaient un petit monticule.
De l’autre côté, le Pavillon de la Cithare numéro un au monde était désert. De temps à autre, quelques cultivateurs entraient, mais ressortaient peu après. Le vaste pavillon semblait vide.
Lu An et Jiang Tianyi observaient la scène d’en face, le visage sombre.
« Je comprends enfin, Jeune Maître An. Gu Hai ne vend pas seulement des pianos pour gagner de l’argent. Il cherche aussi à discréditer le Pavillon de la Cithare numéro un au monde et à ternir notre réputation. Et nous ne pouvons rien faire contre lui », dit Jiang Tianyi d’un air sombre.
« Les règles du commerce ? » demanda Lu An, morose.
« Exactement. Gu Hai n’a qu’à jouer le Canon une fois par jour, et ses pierres spirituelles s’entassent comme une montagne. Il ne fait que promouvoir son commerce. Si nous agissons de façon inappropriée, tout le milieu des affaires se moquera de nous et nous rejettera », répondit Jiang Tianyi, le visage sombre.
« Félicitations ! Vous êtes le sept-mille-sept-centième client. Monsieur Gu vous offre cette cithare de qualité supérieure du Pavillon de la Cithare numéro un au monde ! » Soudain, la voix forte d’un fonctionnaire de la dynastie céleste Han retentit dans la rue.
« Hein ? » Jiang Tianyi fronça les sourcils et regarda dans cette direction.
Il vit un fonctionnaire de la dynastie céleste Han remettre au client, qui tenait un contrat, la cithare de qualité supérieure d’une valeur de cent pierres spirituelles de qualité moyenne.
Les pierres spirituelles formaient déjà un petit monticule sur le pont.
Gu Hai se tenait sur le pont et adressa un sourire affable à Jiang Tianyi, de l’autre côté.
Fwouh !
Gu Hai rangea toutes les pierres spirituelles dans l’espace compressé de son insigne d’autorité.
« Ce n’est que le septième jour, et il a déjà atteint son sept-mille-sept-centième client ? Il a gagné sept cent soixante-dix mille pierres spirituelles de qualité supérieure sans la moindre perte ? » dit Lu An d’un ton morose.
« Un talent commercial rare. Sept jours ? Ha ha ! Jeune Maître An, notre adversaire a de l’envergure. Il a récupéré en sept jours l’argent qu’il avait perdu chez nous ? » dit amèrement Jiang Tianyi.
« Qu’il soit doué pour les affaires m’est égal. Humph ! Personne ne m’a jamais contrarié à ce point. Jiang Tianyi, avez-vous un moyen de couler son pavillon de cithare ? » demanda froidement Lu An.
« Même si vous ne me le demandiez pas, Jeune Maître An, je ne peux pas rester les bras croisés à regarder le Pavillon de la Cithare numéro un de la rue prospérer. Mais ne vous inquiétez pas, il y a aussi des inconvénients à sa stratégie. » Jiang Tianyi eut un léger sourire.
« Ah ?
« D’abord, il n’a ni stock, ni luthiers, ni guqins, ni aucun autre instrument. Comment pourrait-il rivaliser avec nous ? Une fois les travaux terminés, il n’aura aucun stock, à part les pianos. À quoi cela lui servira-t-il ? Même s’il a des produits en réserve, ses stocks sont bien moindres que les nôtres. La qualité de ses instruments ne pourra pas égaler la nôtre. Il ne peut donc pas nous faire concurrence.
« Ensuite, le piano ? C’est un produit à la mode pour le moment. Quand cette période sera passée et que les gens auront retrouvé leur calme, dépenseront-ils autant pour en acheter un ? Les riches ne sont pas si nombreux. Cent pierres spirituelles de qualité supérieure pour un instrument qui n’est même pas en bois spirituel ? Ha ha ! Les ventes ne feront que baisser avec le temps.
« Le Pavillon de la Cithare numéro un de la rue ne pourra alors plus maintenir son élan et finira par fermer. » Jiang Tianyi sourit.
« On n’a qu’à attendre ? Moi, je ne veux pas attendre », dit froidement Lu An.
« Alors, nous devons promouvoir notre pavillon de cithare. Nous pouvons engager des maîtres citharistes pour jouer et attirer les gens chez nous. Il faut accepter de grosses dépenses et continuer à en engager pour rivaliser avec ceux d’en face », dit sérieusement Jiang Tianyi.
« Engagez-les, alors ! » ordonna Lu An.
« Oui ! » répondit Jiang Tianyi.
——
Comme Jiang Tianyi l’avait prévu, le nombre de précommandes de pianos diminua avec le temps. Cependant, les abords du Pavillon de la Cithare numéro un de la rue restèrent bondés.
Puis le Pavillon de la Cithare numéro un au monde lança sa contre-attaque.
Jusque-là, le Pavillon de la Cithare numéro un au monde n’engageait des maîtres citharistes que de temps à autre. À partir de ce jour, il en fit jouer tous les jours.
La puissante conception artistique de leurs prestations poussait les cultivateurs de la rue à s’arrêter pour écouter.
Chaque maître cithariste avait une conception artistique différente. La rue semblait désormais accueillir un festival.
On pouvait écouter le Canon tous les jours sans s’en lasser, mais il avait déjà perdu son attrait de la nouveauté.
La popularité du Pavillon de la Cithare numéro un au monde grimpa donc rapidement.