Chapitre 190
Livre 3 : Chapitre 14.2 : Canon (2)
Long Wanqing, le Vénérable Liu Nian, Shangguan Hen, Mu Chenfeng et les autres n’avaient jamais vu de piano. En apercevant l’instrument recouvert d’un tissu noir, tous se montrèrent très curieux.
« Où est Gu Hai ? Dépêchez-vous. Qu’est-ce que c’est que ce piano ? Pourquoi tant de mystère ? À quoi ressemble-t-il ? » demanda Mu Chenfeng, intrigué.
Mu Chenfeng n’avait encore jamais vu beaucoup d’instruments d’une telle taille.
Des carillons de pierre ? De gigantesques tambours ? Aucun ne semblait avoir cette forme.
[Note du traducteur : Les carillons de pierre sont d’anciens instruments chinois composés essentiellement de pierres accordées, suspendues à un support et frappées avec une mailloche. Voici une vidéo de présentation, avec une interprétation accompagnée d’un guzheng, une sorte de cithare, dans la seconde partie : https://www.youtube.com/watch?v=wKWqZLQDuKo.]
« Sa Majesté se change. Veuillez patienter », dit Shangguan Hen avec un sourire.
« Il se change ? Il doit changer de vêtements pour jouer de la cithare ? » demanda Mu Chenfeng en fronçant les sourcils.
Alors que tous commençaient à s’impatienter, Gu Hai sortit d’une pièce du Pavillon de la Cithare numéro un de la rue d’un pas mesuré.
Dès que Gu Hai apparut, tous se turent. Sa tenue avait quelque chose d’unique et soulignait son élégance. À tout le moins, Long Wanqing et plusieurs cultivatrices des environs eurent les yeux qui brillèrent en le voyant.
Gu Hai portait une veste noire près du corps, qui dessinait sa silhouette comme si elle avait été taillée au couteau. Courte devant, elle s’allongeait derrière et se séparait en deux pans à la manière d’une queue d’hirondelle. Elle lui donnait une allure extrêmement sérieuse, solennelle et digne. Il avançait lentement vers le piano, chaussé de souliers noirs en cuir brillant.
« Quelle est cette tenue ? » s’étonna Long Wanqing.
« J’ai entendu Sa Majesté dire qu’on appelait cela une queue-de-pie, ou quelque chose comme ça », expliqua Shangguan Hen.
« Ah ? »
Le monde était vaste et les tenues étranges ne manquaient pas. Il existait toujours quelque part un vêtement particulier. La queue-de-pie ne provoqua certes pas un immense émoi, mais son impact visuel attira aussitôt le regard d’innombrables cultivateurs.
« Il cherche seulement à faire sensation ! » ricana Lu An, de l’autre côté de la rue.
« C’est vrai. Au bout du compte, c’est la qualité de la cithare qui compte pour en vendre. Il peut bien s’habiller comme il veut, ce ne sera qu’un joli vase », acquiesça Jiang Tianyi.
« Où en sont les préparatifs ? » demanda Lu An d’un ton indifférent.
« Jeune Maître An, ne vous inquiétez pas. J’ai déjà invité un groupe de maîtres citharistes. Dès que la démonstration sera terminée, ils donneront tous un avis négatif », répondit Jiang Tianyi avec un léger sourire froid.
« Très bien », approuva Lu An.
Gu Hai s’avança lentement jusqu’au piano et agita doucement la main.
Quelques fonctionnaires de la dynastie céleste Han retirèrent le tissu noir, dévoilant aussitôt le piano.
Tous découvrirent une étrange boîte noire, volumineuse et montée sur trois pieds. Son vernis luisant lui conférait une allure digne. Pourtant, à première vue, ce n’était qu’une table à trois pieds.
Gu Hai agita de nouveau la main. Avec d’infinies précautions, les fonctionnaires de la dynastie céleste Han soulevèrent l’énorme couvercle, révélant un enchevêtrement de cordes et de mécanismes d’une extrême complexité.
Un fonctionnaire de la dynastie céleste Han tendit un linge à Gu Hai. Celui-ci s’essuya les mains, puis prit place.
« C’est donc un piano ? Il est accompagné d’un tabouret ? Comment en joue-t-on ? »
« Alors c’est ça, un piano ! Il a une allure plutôt digne ! »
« L’apparence ne sert à rien. Est-ce qu’on peut en jouer ? »
Les cultivateurs étaient curieux.
Gu Hai souleva ensuite lentement le couvercle du clavier, dévoilant aux yeux de tous cinquante-deux touches blanches et trente-six touches noires.
Il y avait en tout quatre-vingt-huit touches. Les spectateurs en furent quelque peu stupéfaits.
« Il y a tant de boutons ? » fit Jiang Tianyi, les sourcils levés, de l’autre côté de la rue.
« C’est donc à ça que ressemble un piano ? » fronça les sourcils Lu An.
L’air solennel de Gu Hai leur inspira un mauvais pressentiment.
En voyant Gu Hai, vêtu de sa queue-de-pie, s’asseoir avec gravité devant le piano, d’innombrables cultivateurs des alentours se firent eux aussi sérieux. Certains affichaient toujours leur mépris, mais le silence se fit dans les environs. Même le maître cithariste de l’autre côté de la rue cessa de jouer, intrigué.
« Activez le réseau rituel ! » lança Gu Hai d’un ton indifférent.
« Oui ! »
Quelques disciples de la Salle d’élite activèrent rapidement un réseau rituel dans les environs. Il était transparent, mais l’espace alentour semblait onduler en rythme.
« Un réseau rituel d’amplification sonore ? Gu Hai cherche-t-il à se ridiculiser ? » demanda Jiang Tianyi en le fusillant du regard.
« Un réseau rituel d’amplification sonore ? Gu Hai est à ce point sûr de lui ? »
« Un réseau d’amplification sonore ne peut pas amplifier la conception artistique d’un cithariste. Il ne fait qu’amplifier la musique. Une fois amplifiée, elle risque de ne pas procurer l’ivresse que l’on ressent en écoutant un maître cithariste. On n’entend alors que la musique. N’importe qui peut jouer un morceau, ce qui ne présente pas grand intérêt… à moins que ce ne soit une nouvelle composition ?! »
« En amplifiant le son, Gu Hai ne cherche pas à s’imposer par la conception artistique, mais à conquérir tout le monde avec sa musique ? »
« Si le réseau rituel amplifie la musique et qu’il joue mal, la réputation du Pavillon de la Cithare numéro un de la rue sera complètement ruinée ! »
D’innombrables personnes des alentours fixaient Gu Hai, stupéfaites.
Gu Hai tendit alors la main et enfonça la première touche.
Dong !
Tous s’arrêtèrent aussitôt pour regarder Gu Hai. Le réseau rituel d’amplification sonore amplifia la note et la propagea dans toutes les directions. Elle ne pouvait certes pas atteindre toute la ville, mais elle en couvrit tout de même un dixième ; beaucoup l’entendirent soudain.
« Le son du piano semblait plus agile et éthéré ! » Telle fut la première impression de nombreux cultivateurs.
Dong ! Dong ! Dong ! Dong, dong, dong ! Dong !
Les doigts de Gu Hai se mirent à courir sur les touches, faisant chanter le piano. Tout à l’heure, chacun avait été émerveillé. Mais cela passa vite.
Il n’y avait aucune illusion issue d’une conception artistique, seulement une interprétation musicale des plus ordinaires. Pourtant, beaucoup se laissèrent bientôt emporter par la mélodie.
Depuis de nombreuses années, Ville de la Lune d’argent baignait dans la Voie de la musique. Ses habitants en connaissaient plus ou moins les principes et savaient l’apprécier. Souvent, il leur suffisait d’écouter un morceau pour savoir s’il était bon.
Tandis que le piano résonnait, beaucoup fermèrent les yeux pour écouter.
Quand les environs se furent calmés, Gu Hai, toujours au piano, esquissa un léger sourire.
Gu Hai n’était pas un maître de musique, mais un simple vendeur de pianos. Dans les affaires, la publicité était essentielle. Pour vendre ses pianos, il lui fallait prendre l’initiative et créer un élan.
Aussi choisit-il son premier morceau avec le plus grand soin. La ville comptait d’innombrables maîtres citharistes et il ne pouvait pas susciter de conception artistique. Il lui fallait donc un classique, un morceau si mémorable qu’il resterait gravé dans leur esprit et tournerait sans fin dans leur tête.
Le premier morceau que choisit Gu Hai fut le « Canon », le plus entraînant de tous les morceaux sur Terre.
Sur Terre, Gu Hai avait entendu des chansons modernes si entraînantes qu’elles devenaient de véritables obsessions et poussaient d’innombrables personnes à chanter et à danser. Pourtant, aucune ne pouvait rivaliser avec le « Canon ». Ces chansons entraînantes pouvaient-elles rester populaires près de mille ans ?
Depuis sa création, plusieurs siècles auparavant, le « Canon » était une légende invaincue du monde musical.
À ses débuts, le piano n’avait pas été accepté par la musique dominante sur Terre. La plupart des musiciens ne prêtaient guère attention à ce grand instrument, jusqu’à l’apparition de quelques génies du piano — Wolfgang Amadeus Mozart, Frédéric Chopin, Ludwig van Beethoven, Johann Sebastian Bach, parmi tant d’autres musiciens talentueux — qui le hissèrent peu à peu au sommet. Ils composèrent nombre de pièces classiques transmises jusqu’à aujourd’hui et élevèrent le piano au rang de divinité.
Pourtant, peu de gens savaient que Ludwig van Beethoven, Wolfgang Amadeus Mozart, Frédéric Chopin et de nombreux autres compositeurs avaient utilisé des canons dans leurs œuvres. La « Symphonie du destin » de Ludwig van Beethoven, les « Variations Goldberg » de Johann Sebastian Bach, le Canon en ré de Johann Pachelbel et bien d’autres morceaux célèbres en faisaient usage.
C’était que le canon n’était plus un morceau pour piano, mais plutôt un style. À l’image des enchaînements d’arts martiaux, il pouvait donner naissance à d’innombrables variations.
[Note du traducteur : Le canon est une technique de composition contrapuntique dans laquelle le même motif musical commence à différents moments et se superpose. Je doute que ma description lui rende justice ; voici donc un lien vers Wikipédia pour en savoir plus : https://en.wikipedia.org/wiki/Canon_(music).]
La plupart des musiciens utilisaient un court canon dans leurs chansons, ou bien créaient une variation de l’ensemble du canon.
Les chansons de nombreux pays de la Terre recouraient au canon. Dans sa jeunesse, Gu Hai avait entendu quantité d’œuvres modernes populaires qui en incorporaient. Les musiques de fond des films et des séries en proposaient des variations.
En tant que style, le canon se déclinait en de nombreuses variations. Dans sa jeunesse, Gu Hai avait entendu dire qu’il en existait plus de deux mille.
Plus de deux mille variations ? Au fil des siècles, le canon était devenu encore plus complexe. Les auditeurs ordinaires ne le remarquaient peut-être pas. Mais autrefois, les musiciens de la Terre le tenaient pour une écriture sacrée, comparable à la Bible en Occident.
Tout musicien composait au moins une ou deux chansons avec un canon.
C’était une œuvre de niveau royal, un air obsédant, une pièce divine qui n’avait pas perdu de son éclat en un millénaire.
La musique ne connaissait pas de frontières. Il en allait de même entre les mondes. Tant qu’il y aurait des êtres humains capables de l’apprécier de la même façon, un classique resterait toujours un classique.
Le canon n’était peut-être pas le meilleur morceau de ce monde, mais, en cet instant, il provoqua une vive émotion chez d’innombrables maîtres citharistes.
Gu Hai voulait s’appuyer sur cette impression pour faire connaître son piano.
Il voulait que cette sensation agile et éthérée touche le cœur de tous. Il voulait que chacun pense au piano en entendant le canon.
Le morceau que jouait Gu Hai était le Canon en ré de Pachelbel, la pièce parfaite parmi les canons.
Dong, dong, dong, dong, dong ! Dong, dong, dong ! Dong, dong, dong…
La musique résonna.