Chapitre 964
Chapitre 962 – Un Mage
Tous les nobles ne possédaient pas un hôtel particulier dans la capitale.
Seuls ceux qui croulaient sous les kronas ou les rares élus qui touchaient une pension royale sans posséder de terres pouvaient s’en offrir un.
Nemilla Potail n’était qu’une noble ordinaire qui avait cherché refuge dans la maison du Duc des Terres fertiles.
Le seul bien de sa famille était un petit vignoble.
Naturellement, puisque Krang l’avait identifiée comme l’une des séides démoniaques, le Duc des Terres fertiles l’avait accueillie à dessein.
Il avait aussi trouvé une excuse parfaite.
Tout le monde ne savait-il pas que le Duc contrôlait la moitié du commerce du vin de Naurillia ?
Lorsque Nemilla Potail était venue frapper à sa porte, il avait eu là une justification parfaite pour l’héberger.
Avec le recul, sa véritable cible avait sans aucun doute été le Duc lui-même.
Mais les préparatifs minutieux de cette séide s’étaient évaporés du jour au lendemain, comme une bulle qui éclate.
C’était tout naturel : les morts ne pouvaient rien accomplir.
Les quatre servantes qu’elle gardait près d’elle s’étaient soudain retrouvées clouées au lit par de fortes douleurs, mais ce n’était même plus la peine d’en parler.
*« Qu’est-ce qui s’est passé, bon sang ? »*
Andrew examina le cadavre avec attention.
Les traces d’Énergie démoniaque sautaient aux yeux.
Nemilla était une séide démoniaque.
Comme il connaissait déjà sa véritable identité, il était resté en embuscade dans le domaine du Duc.
Il avait bien sûr agi sur ordre direct de Krang et du Duc Marcus.
*« D’un seul coup ? »*
Non, ce n’était pas un seul coup.
C’était une seule estocade.
C’était la bonne façon de voir les choses.
Elle n’avait pas été décapitée : on l’avait poignardée à mort.
Il ignorait de quoi cette séide était capable et quels pouvoirs elle possédait, mais…
*« Ça n’a aucun sens, si ? »*
Il était complètement déconcerté.
Les pensées d’Andrew s’emmêlèrent.
Toutefois, vu ses fonctions, il ne pouvait pas se permettre de laisser paraître sa stupeur. Il garda donc un visage impassible tout en examinant attentivement le cadavre.
« Commandant. »
Andrew tourna la tête en entendant son subordonné.
Fixer le cadavre ne lui apporterait de toute façon aucune réponse supplémentaire.
Il ne restait qu’une seule preuve : une blessure mortelle, ainsi qu’un bref aperçu du dos d’une personne qui avait entièrement dissimulé sa silhouette sous une capuche noire et une lourde cape assortie.
Pouvait-il vraiment identifier le coupable avec si peu ?
Pas la moindre chance.
Pourtant, vu ses fonctions et la situation, il ne pouvait pas non plus rester là, l’air complètement perdu.
« Ne vous avais-je pas ordonné de tenir tout le monde à l’écart ? »
demanda Andrew, feignant délibérément la sévérité.
Son subordonné prit un air extrêmement gêné et répondit :
« Son Altesse le Duc est arrivé. »
Andrew avait ordonné de faire évacuer les lieux, mais cela ne s’appliquait évidemment pas au propriétaire du domaine.
Le Duc des Terres fertiles était le maître absolu des lieux où ils se tenaient et un Duc de Naurillia.
Guidé par son subordonné, le Duc entra rapidement dans la pièce.
« Que s’est-il passé ici ? »
Naturellement, le Duc savait lui aussi exactement qui était la personne morte sur le sol, et ce qu’elle était.
« Il s’agit d’un assassinat », répondit Andrew, au garde-à-vous, parfaitement raide.
Il n’y avait pas d’autre façon de décrire ce qui s’était produit la nuit dernière.
« Un assassinat ? »
Qui assassinerait une séide démoniaque, et pourquoi ?
Le regard du Duc exprimait exactement ces questions.
Andrew croisa son regard, sans avoir absolument rien à répondre.
À vrai dire, il avait l’impression qu’on lui avait arraché son travail des mains.
*« Qui était-ce ? »*
Sa Majesté ?
Le Duc Marcus ?
À cet instant, des pas précipités résonnèrent bruyamment dans le couloir, devant la pièce où se trouvait le corps, et un lieutenant fit irruption.
« Commandant ! Nous avons une situation de la plus haute importance ! »
« Que s’est-il passé ? » demanda à sa place le Duc des Terres fertiles.
« Plusieurs personnes ont été assassinées cette nuit. »
Après avoir traversé plusieurs crises majeures, l’ordre public dans la capitale, Naurill, s’était considérablement amélioré.
Il arrivait encore que des vagabonds se battent ou que des voyous sortent leur couteau en pleine nuit, mais il était extrêmement rare que des marchands fortunés ou des nobles soient assassinés.
Depuis que la sécurité avait été strictement renforcée, il était pratiquement inouï qu’un honnête roturier soit poignardé dans la nuit, sans parler d’être victime d’un trafic d’êtres humains ou d’un vol à main armée.
Et pourtant… cinq personnes avaient été assassinées en une seule nuit.
Toutes étaient des nobles ou des personnalités de premier plan.
Andrew courut jusqu’à en avoir les pieds en sang pour tenter de contenir la situation, mais il ne put empêcher les rumeurs malveillantes de se répandre dans la capitale.
Les mots n’ont pas de jambes, mais ils franchissent facilement les murs ; les murs ont des oreilles et les portes, des yeux.
On avait beau essayer d’enterrer l’affaire, les rumeurs se répandaient en un clin d’œil.
« Un tueur en série qui s’en prend aux nobles. »
« Il paraît qu’il tue au hasard, sans aucune raison. »
« Hmph, ridicule. Il ne franchira jamais la garde qui m’est affectée. »
« Qui ose monter un coup pareil ?! »
« L’Empire serait-il derrière tout ça ? »
Les rumeurs allaient bon train dans la capitale.
Toutes les théories les plus folles circulaient.
Au bout d’un moment, Andrew renonça complètement à maîtriser la situation.
*« Ça m’échappe totalement. »*
Alors, que pouvait-il faire ?
« Alors, ce sale bâtard veut jouer, hein ? »
Andrew se consacra aussitôt tout entier à la chasse au coupable.
Il déploya des soldats de la Garde de la ville aux quatre coins de la capitale, cherchant désespérément le moindre individu suspect.
***
C’était peut-être entièrement grâce à cette diversion chaotique.
Les séides démoniaques ne se cachaient pas uniquement dans les hautes sphères.
Beaucoup se dissimulaient dans l’ombre, chargés exclusivement de recueillir des renseignements.
L’un d’eux, déguisé en vieux marchand ambulant, ne se doutait pas le moins du monde que cette série soudaine de meurtres visait précisément son réseau.
*« Qui est derrière tout ça, bon sang ? »*
Était-ce l’œuvre d’une autre séide ?
Il n’en avait aucune idée.
Il était aussi désemparé que tout le monde.
***
« Il reste cinq Seigneurs des Royaumes démoniaques — ceux qu’on appelle les démons —, mais ils n’ont pas l’air de très bien s’entendre, si ? »
Krais parlait, assis au bord du lit.
Au vu de tout ce qui s’était passé et du cours actuel des événements, la déduction était évidente.
Avec le sens de l’observation de Krais, il était inévitable qu’il repère les fissures.
« Vous croyez que les salauds qui ont envoyé ces séides communiquent vraiment entre eux ? Qu’ils organisent une réunion de coopération tous les quelques mois ? J’en doute fort. »
Quelle était l’idée essentielle derrière ses paroles ?
Ils se détestaient.
Ils n’avaient absolument aucune raison de partager leurs renseignements.
Par conséquent, ils se servaient les uns aux autres d’écran de fumée.
Il leur faudrait du temps pour tendre le cou, s’avancer et écarter cet écran de fumée afin d’apercevoir la vérité qui se cachait derrière.
« Quand la rumeur d’un tueur en série qui s’en prend aux nobles se répandra, ils seront complètement désorientés. Ils hésiteront forcément un instant, non ? Et pendant qu’ils hésiteront, nous terminerons le travail. »
D’une certaine façon, c’était une manœuvre incroyablement audacieuse ; d’une autre, elle tenait du pur pari.
Mais d’après les calculs de Krais, les chances étaient largement assez bonnes pour tenter le coup.
Après tout, il avait deux Chevaliers et un Mage à sa disposition, non ?
*« Et pas n’importe quels Chevaliers. »*
C’étaient Enkrid et Rem.
Même si Krais ignorait encore en grande partie l’étendue des pouvoirs de la Sorcière Esther, s’il se fiait à ses prouesses sur les champs de bataille précédents…
*« Leur détermination à combattre et massacrer de vrais démons est au plus haut. Les séides seront anéantis sans laisser de trace. »*
Au milieu d’un tourbillon de pensées, de calculs, de ressources, de connaissances, de ce que savait l’ennemi, de son attitude probable, de prévisions, d’hypothèses, de suppositions et de certitudes absolues… Krais traça une voie claire pour la suite.
« Eh bien, bonne chance encore ce soir. »
En pyjama, il encouragea les trois tandis qu’ils se préparaient à partir.
Ils veilleraient sans doute encore jusqu’au milieu de la nuit et, même s’ils seraient certainement en pleine forme le lendemain, ce ne serait pas son cas.
Il lui fallait une nuit complète pour que son cerveau fonctionne au mieux.
Il devait bien dormir pour ne commettre aucune erreur face aux imprévus.
Tout cela relevait d’une discipline de fer, dictée par un esprit implacablement logique et extrêmement efficace.
« … Il est tellement insupportable. On n’a qu’à lui couper la tête aussi », lança Rem, dont l’avis était tout à fait raisonnable.
« Je pourrais aussi lui retirer temporairement quelque chose de bien plus précieux qu’un œil pour un homme », déclara Esther, illustrant avec force les divers services qu’une sorcière pouvait offrir.
Les pupilles de Krais tremblèrent violemment.
Il croisa aussitôt le regard d’Enkrid.
Le Capitaine ne sera sûrement pas d’accord avec eux, hein ?
Enkrid finit par prendre la parole sous ce regard empreint de soupçon, de questionnement et d’une anxiété manifeste.
« Plus tard. »
« … Pardon ? Plus tard ?! » demanda Krais, sidéré.
Qu’est-ce que vous comptez faire plus tard, exactement ?!
Enkrid précisa nonchalamment sa pensée.
« Mieux vaut éviter de faire pleurer Nurat. »
Après avoir lancé quelques mots où les plaisanteries légères se mêlaient parfaitement aux menaces sérieuses, tous trois bondirent de nouveau par la fenêtre.
C’était la deuxième nuit.
« Esther ? »
À peine eut-il atterri qu’Enkrid s’adressa à la Sorcière.
Il avait tout mis dans la façon de prononcer son nom, et la Sorcière comprit aussitôt.
« Si tu veux savoir si je suis fatiguée, je pourrais faire ça toutes les nuits pendant un an sans problème. »
Comme Enkrid avait littéralement vécu la même journée pendant une année entière, il comprenait parfaitement ce que cela impliquait.
Ses paroles ne ressemblaient donc pas à de la vantardise en l’air.
Esther en était tout à fait capable.
Quant à l’endurance et à la fatigue, ni lui ni Rem n’avaient à s’inquiéter non plus.
Même si ce grand échalas aux yeux écarquillés, qui leur souhaitait bonne chance en pyjama, était franchement agaçant, la vérité, c’était que toute cette opération n’était qu’un échauffement pour eux.
« Y a-t-il une chance que ce soit vraiment dangereux ? »
La veille, juste avant le début de l’opération, Krais, très anxieux, avait posé précisément cette question.
Rem s’était contenté de ricaner.
« Même si un Seigneur se présentait en personne, ça ne poserait aucun problème. »
Cette confiance écrasante venait sans doute des nouveaux arts chamaniques qu’il avait récemment assimilés, ainsi que de son exploit monumental : avoir éradiqué la source du Silence.
L’expérience donne confiance.
Que l’on soit un génie ou un imbécile, c’est pareil.
Enkrid ne faisait pas exception.
À force de revivre la même journée d’innombrables fois, de surmonter de rudes épreuves et d’atteindre enfin son niveau actuel, il avait acquis une confiance absolue.
« Séparons-nous ce soir. »
C’était pour cette raison qu’il le proposait.
La veille, ils s’étaient déplacés en groupe, mais, avec le recul, évaluer le niveau des séides n’avait pas été le moins du monde difficile.
Dans ce cas, se séparer pour semer encore plus le chaos et compliquer davantage la situation n’était pas une mauvaise idée.
La stratégie reposait sur des actions apparemment irrationnelles et chaotiques, dissimulées derrière des intentions parfaitement opaques.
Pendant que l’ennemi s’efforcerait de comprendre ce qu’ils fichaient, ils n’auraient qu’à terminer le travail.
« À tout le moins, nous devons absolument les empêcher de tendre une embuscade à l’émissaire de l’Empire à l’intérieur des frontières de Naurill, exactement comme ils le souhaitent. »
C’était exactement ce qu’avait dit Krais.
Enkrid fonçait vers cet unique objectif.
C’était la deuxième nuit.
Les soldats en patrouille étaient deux fois plus nombreux que la nuit précédente, mais ce n’était pas un problème.
*« Assimilation. »*
Enkrid avançait sans bruit dans une ruelle sombre.
Il passa juste à côté d’un sans-abri dont la puanteur rendait agréable, par comparaison, l’odeur de sueur de Dunbakel.
L’homme ne sentit même pas le moindre changement dans l’air.
Et c’est ainsi qu’il rencontra une autre séide démoniaque.
Cette fois, sa cible était un salaud connu sous le nom de « Noble de la nuit ».
Alors, il avait réussi à se faufiler jusque dans la capitale ?
Il dirigeait une guilde dont le nom s’était discrètement répandu ces derniers temps dans les bas-fonds de la capitale.
Pour parler franchement, c’était une organisation criminelle, même si ceux qui faisaient appel à ses services préféraient l’appeler poliment « Guilde du renseignement ».
Le Maître de guilde, qui griffonnait à son bureau avec une plume, releva brusquement la tête.
Écrire à la plume dans l’obscurité totale, sans même une bougie allumée ?
Une prouesse impossible pour un être humain ordinaire.
Dans la pièce plongée dans le noir, deux yeux rougeoyants fixaient le vide.
« Qui es-tu ? » demanda-t-il.
Le bureau se trouvait au troisième étage d’un somptueux hôtel particulier, juste après la ruelle.
Enkrid avait forcé la serrure du portail, monté l’escalier sans bruit, attendu patiemment qu’un serviteur ouvre la porte du bureau, puis s’était glissé à l’intérieur.
Il ne s’attendait pourtant pas à ce que son adversaire perçoive sa présence malgré tout.
*« Mon Assimilation a été éventée. »*
Cette conclusion simple lui était venue en observant la réaction de son adversaire.
L’avait-il repéré parce qu’il n’arrivait pas à exécuter la technique aussi parfaitement que Jaxen ?
Non, ce n’était pas ça.
Deux yeux rouges et brillants étaient braqués sur lui.
Ce n’étaient pas des yeux humains.
La plume qui écrivait dans le noir, les yeux lumineux, le comportement, la puanteur et la vitesse de réaction : tous les indices criaient que la créature en face de lui n’était pas humaine.
« Tu es un vampire ? » demanda Enkrid.
Il se tenait parfaitement droit, la main nonchalamment posée sur la garde de son épée.
Rem avait laissé sa hache de guerre, trop voyante, mais pas Enkrid.
Il avait emporté Aujourd’hui.
Son Arme gravée émit un léger bourdonnement, lui transmettant une vibration subtile que lui seul pouvait sentir.
Elle réagissait à ses paroles.
Avant même que son adversaire ne réponde, l’épée avait parlé la première.
« Où avez-vous déniché un assassin comme toi ? »
Le salaud claqua des doigts.
Un liquide écarlate se rassembla dans les airs, prit la forme d’une flèche de sang mortelle et fila droit sur lui.
Elle fut lancée presque au même instant que le claquement de doigts.
Elle allait à une vitesse aveuglante.
Bien sûr, Enkrid fut plus rapide.
Son épée trancha nettement la flèche écarlate en deux.
Mais le vampire n’avait pas baissé sa garde.
Le sortilège qu’il avait préparé faisait de la flèche un projectile qui ne s’arrêterait pas avant d’avoir atteint sa cible.
Autrement dit, même si la flèche de sang était brisée, le liquide se reformerait instantanément et repartirait à l’assaut.
C’était un atout caché, soigneusement préparé pour une embuscade soudaine, mais cet atout fut impitoyablement anéanti.
Le sang qui s’était accroché à la lame perdit brusquement sa cohésion et s’écrasa sans danger sur le sol.
« Rupture de sortilège ?! »
Le vampire stupéfait se leva d’un bond.
En parfaite résonance avec Aujourd’hui, Enkrid abattit sa lame sur le cou du salaud qui se redressait.
Il avança le pied droit et fit fouetter sa lame de gauche à droite, à l’horizontale, parfaitement parallèle au sol.
Il était entré dans un monde entièrement dépourvu de sons, mais chacun de ses mouvements était exactement celui qu’il avait appris à l’époque où il avait pris une épée pour la première fois.
Non, il était allé bien au-delà.
À l’époque, il s’était contenté de répéter les gestes sans vraiment comprendre les mécanismes de la puissance. Ce n’était plus le cas.
*« Déplacer le centre de gravité. »*
L’énergie cinétique produite par son pied arrière remonta dans son mollet puis sa cuisse, s’enroula autour de son tronc, parcourut son bras et jaillit dans la lame.
De plus, il aligna parfaitement l’angle de la lame sur sa trajectoire.
Il la fit passer parallèlement au sol, en maintenant le plat de la lame parfaitement stable, sans le moindre tremblement.
*« Tenir la poignée avec souplesse, comme un œuf. »*
Au moment précis où il sentit une résistance, en atteignant la cible qu’il voulait trancher, il serra le petit doigt et insuffla une force explosive à sa prise.
Le cuir qui entourait la poignée s’enfonça dans sa paume ; il eut l’impression de serrer fermement la main de quelqu’un d’autre.
C’était le fruit d’un rappel parfait et de l’exécution de tous les fondamentaux qu’il avait appris.
« Même moi, j’arrive rarement à porter un coup en ressentant une telle unité avec ma lame. »
Les paroles d’un de ses instructeurs lui traversèrent brièvement l’esprit.
Enkrid brandit son épée dans un monde bien plus net et vivant que jamais.
Même Rem ou les autres Chevaliers auraient eu du mal à effectuer une Parade sans effort.
Il en allait de même pour Cypress, le vieux Chevalier Bartolo ou Anu, le Roi des Mercenaires de l’Est.
Comment un simple vampire aurait-il pu le bloquer ?
Et pourtant, dans cette fraction de seconde, le salaud se mit à incanter un sortilège tout en tirant une dague à moitié hors de son fourreau.
Cette vitesse de réaction, à elle seule, méritait des éloges.
Même si cela ne servait finalement à rien, puisqu’il était déjà mort.
Vrrrrouch.
Pour un bruit produit par une lame qui tranchait des vertèbres cervicales, de la chair et des muscles, le son fut terriblement discret.
La lame passa sans encombre, mais la tête ne tomba même pas.
« Qui crois-tu être, à oser t’introduire ici ?! »
De plus, le vampire survécut assez longtemps pour prononcer ces mots, dégainer entièrement sa dague et même terminer son incantation.
Tandis qu’il marmonnait encore quelques syllabes, du sang épais se mit à couler de son cou.
Comme il faisait noir, le sang paraissait noir comme de l’encre.
Ni le sortilège ni la dague ne remplirent jamais leur fonction.
Leur maître était déjà mort.
Après avoir achevé son geste, Enkrid contempla sans expression l’épée qu’il tenait à la main.
*« Tu m’apprends l’escrime, maintenant ? »*
C’était une expérience profondément étrange.
Il avait l’impression que son Arme gravée venait de lui rappeler de force une sensation oubliée et de la transmettre directement à son esprit.
« Hein ? Attends, pourquoi elle fait ça ? Gurgle… »
Le vampire agrippa désespérément son cou qui glissait.
Naturellement, c’était parfaitement inutile.
Sa tête heurta le tapis épais avec un bruit sourd, et son corps à genoux s’effondra aussitôt.
Le cadavre du salaud se désagrégea rapidement en cendres grises, qui salissèrent le tapis coûteux.
Enkrid sortit tranquillement de l’hôtel particulier.
*« Les nuages… »*
La nuit était nettement plus sombre que la veille.
En s’aidant de la carte approximative qu’il avait mémorisée, il descendit la ruelle en calculant mentalement quelle serait sa prochaine cible.
Après quelques pas à peine, une masse noire fondit soudain sur lui depuis les hauteurs.
Ses sens exacerbés détectèrent le projectile qui arrivait et il l’esquiva aussitôt.
Il se jeta de côté, saisit une pierre saillante du mur de la ruelle et se hissa d’un bond au sommet du mur.
Un exploit athlétique qui aurait fait pâlir un maître acrobate.
Le projectile qui avait frôlé le sol remonta, décrivit une haute courbe et se mit à tourner au-dessus de sa tête en émettant un sifflement aigu et sonore.
Enkrid tourna vivement les yeux sur le côté.
Sur le toit.
Au cœur de la nuit, un salaud vêtu d’une robe d’un blanc immaculé se tenait là, bâton à la main, les yeux fixés sur lui.
Sa capuche dissimulait entièrement son visage.
*« Un Mage. »*
Il n’avait même pas besoin d’analyser la situation pour le savoir.
Une seconde plus tard, la masse noire qui tournoyait dans le ciel plongea de nouveau sur lui avec violence.
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