Chapitre 954
Chapitre 952 – Son portrait tout craché
*On disait que l’Empire formait ses chevaliers par un système d’apprentissage.*
Au Sud, on rêvait de façonner des chevaliers par l’expérience de la vie et de la mort, et par l’instinct primitif.
Avant cela, le comte Molsenn avait tenté de forcer les portes du royaume des chevaliers en transformant des humains en chimères.
Enkrid avait exploré toutes ces méthodes, les avait expérimentées et y avait survécu.
Fort de ces expériences, il voyait à présent une nouvelle voie s’ouvrir devant lui.
Il s’agissait de s’éveiller par l’intuition et le sixième sens, puis de mettre cet éveil en pratique.
Luagarne, une érudite de génie, avait tiré cette idée du flou pour lui donner une forme concrète.
*Forger le réceptacle.*
Tout commençait par la préparation physique.
Pousser le corps dans ses derniers retranchements grâce à la Technique d’Isolation. Entraîner les muscles, les nerfs et jusqu’aux sens.
Ensuite, le but était de manifester par la seule Volonté ce que l’on désirait le plus.
Au cours de ce processus, on soumettait délibérément l’élève à des expériences dangereuses et éprouvantes.
Car l’instinct humain stimulait un potentiel caché.
Ils étaient même parvenus à systématiser la méthode d’entraînement elle-même.
L’Empire du Nord avait sans doute éveillé la Volonté par une méthode similaire.
Cette idée lui était venue soudainement, mais Enkrid en était certain.
Enfin, si ce n’était pas le cas, tant pis.
Quoi qu’il en soit, Enkrid se rappela exactement le moment où il avait éveillé sa Volonté pour la première fois.
*Pour moi, ce fut la Volonté du Refus.*
Une fois la première maîtrisée, il devenait possible d’en maîtriser une deuxième.
Si l’on savait manier la première Volonté, on pouvait en manier une autre.
C’était là ce qui séparait l’écuyer du chevalier semi-accompli.
Et après ?
*Pour devenir un véritable chevalier, il fallait être capable d’utiliser la Volonté sans même y penser.*
Un chevalier était quelqu’un dont la Volonté s’écoulait aussi naturellement que sa respiration.
Il fallait reconnaître la Volonté et l’appliquer aux gestes ordinaires du quotidien.
C’était pénible, épuisant, exténuant, mais il fallait répéter jusqu’à y parvenir.
Certains auraient beau s’y essayer toute leur vie sans jamais réussir, au moins la direction à suivre était-elle tracée.
*Il y a un monde entre un chevalier semi-accompli ordinaire et un autre qui s’efforce sans cesse d’intégrer la Volonté à son quotidien.*
Cette seule différence créait un écart immense entre leurs capacités.
Voilà pourquoi c’était la bonne voie.
Devenir chevalier, était-ce le bout du chemin ?
Non.
Devenir chevalier ne marquait pas la ligne d’arrivée.
Selon la direction prise par son entraînement par la suite, le niveau d’un chevalier pouvait varier énormément.
Enkrid n’en avait-il pas fait lui-même l’expérience ?
Luagarne avait classé et structuré ce concept.
*La densité de la Volonté.*
La méthode pour atteindre Uske.
La méthode d’entraînement pour Indules.
Comme un serpent qui se mordait la queue, on répétait les principes essentiels de ses débuts de chevalier.
*Agir consciemment.*
Puis s’entraîner jusqu’à pouvoir manier de nouveau cette Volonté sans y penser, naturellement.
C’était là le cœur de sa révélation précédente.
Il fallait entraîner et affûter chaque technique ancrée dans son corps jusqu’à former un cercle parfait, puis briser ce cercle en portant vers l’avant une Estocade affûtée.
Ensuite, cette spécialité servait de point de départ pour tracer un nouveau cercle.
*Un cycle.*
Autrement dit, le cycle était un anneau.
Si l’on tissait ce cycle comme il fallait et qu’on en achevait un tour complet, sa force augmentait de manière exponentielle.
*Ma théorie.*
Ce qu’Enkrid avait conceptualisé était désormais devenu réalité.
Pour évaluer le niveau d’un chevalier, on pouvait simplement compter le nombre de fois où il avait brisé cet anneau.
Il s’agissait de dépasser le « soi » de la veille.
De revivre un « aujourd’hui » semblable d’innombrables fois pour avancer vers « demain ».
Cette théorie lui semblait condenser et comprimer toute la vie d’Enkrid en un seul concept.
« Alors ? »
La grenouille avança son visage luisant.
Enkrid posa une main sur son front.
L’huile de grenouille n’avait rien de collant ni de désagréable.
Au contraire, elle était étonnamment douce et propre au toucher.
« C’est brillant. »
Enkrid serra doucement Frog dans ses bras et le dit avec la plus grande sincérité.
À ces compliments et à cet hommage, Luagarne gonfla fièrement les joues.
« Oui, c’est exactement ce que je voulais entendre. »
Si Shinar avait vu ça, les yeux de la fée se seraient écarquillés au point de battre un nouveau record.
Après avoir pris congé de Luagarne, Enkrid rentra dans sa chambre et inspecta son équipement.
Il commença par l’armure confectionnée avec la peau de Beelrog.
Il la parcourut des mains, vérifia qu’elle ne présentait aucun défaut, puis l’enfila.
La soif de combat monta en lui, et les murmures du démon avide de carnage et d’affrontements résonnèrent plus clairement que jamais.
Ce n’étaient pas des paroles, mais une pulsion viscérale.
Les pensées persistantes de Beelrog caressaient les désirs assoupis au fond de lui.
*Rien à signaler.*
Au contraire, l’armure lui semblait encore plus vivante qu’avant.
Il vérifia aussi sa cape : pas le moindre fil effiloché.
Elle était bien à la hauteur de sa valeur : confectionnée dans le tissu magique des fées.
*Comment manier la Volonté.*
Ces derniers temps, Enkrid étudiait et s’exerçait à insuffler la Volonté dans ses armes en s’appuyant sur le concept de la Vague.
Inspecter son équipement avec autant de minutie était une vieille habitude profondément ancrée, héritée de ses années de mercenaire.
*L’Empire, hein.*
Dans sa lettre, Krang avait également mentionné l’arrivée d’un émissaire de l’Empire.
Ce serait dans environ un mois et demi.
Il avait souhaité qu’Enkrid soit présent à cette occasion.
*La guerre contre le Sud.*
Elle ne lui semblait pourtant pas si lointaine.
Contre qui s’était-il battu avant ça ?
Les hérétiques, les bandes de brigands, la guerre civile, Aspen.
À présent, il avait même tué un démon du Royaume démoniaque.
Il se surprit à vouloir affronter un véritable ennemi, plutôt que de se contenter de combattre des gens ordinaires.
Il n’arrivait pas non plus à oublier l’épéiste blond.
*Pourquoi était-il entré dans le Royaume démoniaque ?*
Qu’espérait-il y gagner ?
Dans quel but ?
« Je me tiendrai du côté des vainqueurs et je refaçonnerai le monde. »
Les mots de ce salaud restaient gravés dans sa mémoire.
Si Enkrid s’en prenait aux Royaumes démoniaques, cet homme finirait sans aucun doute par agir.
*Je me demande combien d’anneaux tu as brisés.*
La curiosité pointa le bout de son nez, et un désir semblable à la manifestation de Beelrog déferla en lui.
Enkrid prit cinq dagues corne-trompe et s’apaisa en les astiquant minutieusement.
Quand le moment viendrait, ils se reverraient.
Il pourrait alors lui poser la question.
Avec des mots comme avec son épée.
D’ici là, il savait ce qu’il avait à faire.
Se préparer jour après jour, s’entraîner et attendre.
Rien de plus.
Enkrid passa la ceinture de dagues par-dessus son armure de cuir du Dieu de la bataille.
[NDLT : ici, je ne sais pas d’où sort ce « Dieu de la bataille », mais c’est bien la bonne traduction, j’ai vérifié trois fois. J’imagine que c’est ainsi qu’Enki a décidé de l’appeler.]
Une fois les dagues en place, son équipement de base fut complet.
À la vue d’Enkrid portant ainsi ses dagues corne-trompe bien en évidence, Jaxen froncerait sans aucun doute les yeux de dégoût. Mais pour Enkrid, elles étaient très pratiques.
Ces derniers temps, Jaxen n’avait de toute façon pas fait grand-chose à ce sujet.
« Puisque tu annonces tes attaques avec du bruit de toute façon, je suppose que les porter à découvert n’est pas la pire des idées », avait concédé Jaxen.
Rem avait aussitôt fait remarquer que ce n’était pas un aveu, mais une pure résignation.
« Ni un démon ni Beelrog n’a pu briser cette obstination. Elle pourrait littéralement faire claquer les tendons de Beelrog. Notre Capitaine est le Chevalier de l’Obstination. »
C’était rare, mais il arrivait que Rem, Jaxen et les autres se retrouvent parfaitement d’accord. C’était précisément ce qu’ils avaient dit lors d’une de ces occasions.
« Je suis d’accord », avait acquiescé Jaxen.
Ragna, qui s’entraînait seul à manier son épée, s’était arrêté et avait lui aussi approuvé d’un signe de tête.
« C’est une punition divine accordée par le Seigneur », avait ajouté Audin.
« Pas un don ? »
Enkrid avait marmonné sa réponse.
Une punition divine, ce n’était pas une malédiction ?
À la timide protestation de leur Capitaine, tous avaient affiché la même expression, qui disait clairement :
*Arrête de raconter n’importe quoi.*
Luagarne aussi.
*Même Shinar n’a pas essayé de prendre ma défense, cette fois-là.*
Même la fée qui s’était présentée comme sa fiancée avait secoué la tête, les yeux pleins d’une profonde pitié.
Pour une fée — une race qui avait bien plus de mal que les autres à exprimer ses émotions —, lui adresser un regard compatissant en disait long.
« Hum. »
Enkrid eut un petit rire en achevant de ranger son équipement.
Il décrocha Promenade nocturne de sa ceinture et la remit dans son fourreau. Il avait déjà rendu Penna à la Cité des Fées.
Quand il était allé la rapporter, plusieurs fées étaient venues l’accueillir, mais seul Braum avait pris la parole en leur nom.
« Où est Shinar ? » avait demandé Enkrid.
Le Gardien des bois, un immense géant-arbre, tira sur sa pipe et secoua la tête.
« Pas encore rentrée. Tu veux que je lui dise qu’elle t’a manqué ? »
Braum avait demandé cela en soufflant un nuage de fumée.
« Ce n’est pas pour ça que j’ai posé la question », avait aussitôt répliqué Enkrid.
Il était bien trop terrifié par la réaction que pourrait avoir Shinar pour oser dire une chose pareille.
Le géant-arbre éclata de rire.
Un bruit semblable à de l’écorce qu’on broyait — « Crrr, crac » — résonna.
On aurait dit un rire aussi étrange que les joues gonflées de Frog.
« Tes réactions sont très amusantes. »
Les fées aimaient généralement plaisanter.
C’était peut-être parce qu’elles menaient des vies si longues et monotones.
Enkrid enfila l’armure matelassée et légère qu’il avait reçue en échange de Penna, comme un manteau par-dessus ses vêtements.
*Tu veux dire que c’est mieux que la plupart des armures de plates en acier ?*
C’était probablement le cas.
La Cité des Fées avait mis un soin considérable à fabriquer cette armure.
Il repassa en revue ce qu’il savait et inspecta son équipement.
Il répéta cette routine sans relâche.
Il ne négligeait jamais sa préparation physique ni son entraînement. Entre deux séances, il raconta aussi à tout le monde comment ils avaient éradiqué le Silence du Royaume démoniaque.
« Franchement, Capitaine, je ne sais jamais ce que vous allez faire chaque fois que vous partez. C’est aussi pour ça que la cheffe de la Guilde marchande Rockfreed avait un sourire immense. »
Krais avait expliqué que les conséquences des exploits d’Enkrid allaient multiplier sa charge de travail plusieurs fois.
« Même si Edin s’occupe de la grande majorité des tâches à ma place. »
Pendant l’absence d’Enkrid, Krais et Edin étaient devenus assez proches pour partager régulièrement un verre.
Les autres membres de l’Ordre de chevaliers s’étaient contentés d’acquiescer, impressionnés, en apprenant qu’il avait neutralisé Silence.
« Donc, ce n’était pas un Royaume démoniaque ordinaire, mais un seul monstre colonial qui avait fini par devenir lui-même un Royaume démoniaque ? »
Esther fut la seule à poser des questions détaillées et à écouter attentivement les réponses.
Pour une mage, la formation des monstres, des colonies et des Royaumes démoniaques suscitait naturellement une vive curiosité.
Elle refusait de le quitter et n’arrêtait pas de lui poser toutes sortes de questions.
« Si le Royaume démoniaque de l’Ouest était un monstre, je me demande quelle est la véritable origine du Royaume démoniaque du Sud. »
Cette mage, qui ne cherchait plus à étudier les sorts dans un isolement absolu et s’était ouverte au monde pour nouer des liens, s’inquiétait désormais pour tout le monde et souhaitait sincèrement que l’homme qu’elle suivait réalise ses rêves.
« Tu comptes bien rayer cet endroit de la carte, un jour, n’est-ce pas ? » lui avait-elle demandé.
Enkrid avait simplement hoché la tête, comme si de rien n’était.
« Je serai à tes côtés quand tu le feras », avait déclaré Esther.
Et là encore, Enkrid s’était contenté d’acquiescer.
Pour eux, cela pouvait sembler une conversation sans importance, mais Marco, le soldat qui se tenait à proximité, cligna plusieurs fois des yeux, incrédule.
Comment pouvaient-ils parler aussi tranquillement d’éradiquer un Royaume démoniaque ?
À part le jour de son retour, Enkrid n’avait pas dégainé Promenade nocturne une seule fois.
Depuis qu’il avait rendu Penna aux fées, il ne maniait qu’une épée d’entraînement en bois.
Bien sûr, pour un chevalier, une épée en bois n’était jamais qu’une épée en bois.
Comme il avait dépassé le stade de la Formation, s’il insufflait sa Volonté dans la lame, l’épée de bois pouvait fendre la roche solide comme une pomme de terre cuite.
Quoi qu’il en soit, les dix jours passèrent en un éclair.
Le jour convenu, Enkrid se rendit à la forge d’Aetri.
Le temps était exceptionnellement clair.
Le ciel d’un bleu éclatant ne portait pas le moindre nuage.
Depuis quelques jours, l’air s’était agréablement réchauffé. C’était une journée magnifique.
« Ah, Sir Enkrid. »
Les gens de passage le reconnurent et le saluèrent.
Il était désormais rare de croiser quelqu’un, au sein de la Garde-frontière, qui ne connaissait pas Enkrid.
Même les nouveaux comprenaient vite qui il était, rien qu’en observant les réactions de ceux qui l’entouraient.
Les gardes en faction le saluaient ensuite d’un geste net, tandis que ceux qui remarquaient Esther marchant discrètement juste derrière lui ouvraient de grands yeux.
En voyant ça, Enkrid tenta de dissuader Esther.
« Inutile d’arracher les yeux des gens pour rien. C’est normal qu’ils soient attirés par quelqu’un d’aussi belle que toi. »
« Oui, je le sais parfaitement, maintenant. »
Les vérités du monde ne se trouvaient pas uniquement dans les sorts magiques.
Esther l’avait appris elle aussi.
« Cela dit, il est tout de même juste d’aveugler de temps en temps les salauds qui vous dévorent des yeux. »
Sur certains points, elle restait pourtant inflexible.
Ils marchèrent sans se presser.
Le temps était idéal et, grâce aux travaux entrepris dans toute la ville sous l’impulsion de Krais, les odeurs nauséabondes habituelles avaient entièrement disparu.
N’avait-il pas parlé de creuser des canaux pour créer un réseau souterrain caché dans toute la ville ?
En outre, des lois strictes interdisaient de jeter ses déchets n’importe où dans les rues.
Des points d’eau avaient été installés dans toute la ville.
Contrairement aux puits traditionnels, il suffisait de tourner une manivelle pour que l’eau coule sans arrêt.
Toutes ces infrastructures se répandaient aussi rapidement dans la capitale et les villes alentour.
Si Krais était absent au retour d’Enkrid, c’était parce qu’il aidait les villes voisines à construire ces mêmes réseaux d’égouts et d’adduction d’eau.
Alors qu’ils déambulaient dans cette ville remarquablement propre, Esther prit la parole.
« Je pensais qu’il aurait besoin de mon aide, mais il a refusé. »
« Aetri ? »
Elle acquiesça.
Esther portait le même manteau court en fourrure noire que la dernière fois.
Ses bottes montaient haut, si bien qu’on n’apercevait pas le moindre centimètre de sa peau pâle.
Avec son teint blafard, elle ressemblait à une fleur noire solitaire éclose au bout d’une tige nue.
Il était tout naturel qu’elle attire tous les regards.
Quoi qu’il en soit, sa présence lui épargnait bien des désagréments.
D’ordinaire, lorsqu’il sortait en ville, les domestiques de diverses maisons nobles l’assaillaient sans cesse, désespérés de lui remettre leurs lettres.
Mais, cette fois, personne n’avait le courage de s’approcher.
Il salua d’un signe de tête Juri, qui vendait de la marmelade dans la rue, et poursuivit son chemin.
Quant à savoir pourquoi Aetri avait refusé l’aide d’Esther…
Pas besoin de poser la question.
Il s’en sortirait seul.
Lorsqu’Enkrid arriva à la forge, un silence sans précédent l’accueillit.
On n’entendait ni marteau frapper l’enclume ni acier crisser sur la pierre à aiguiser.
« Tu es arrivé. »
Aetri, qui avait l’air en pleine forme et non épuisé comme la dernière fois, le salua simplement, vêtu d’un épais tablier de cuir renforcé.
« C’est terminé. »
Sur ces mots, Aetri le conduisit à l’intérieur.
Enkrid le suivit sans un mot.
En chemin, une masse vert pâle qui luisait faiblement attira son regard.
« Ça vient de Kiraheis », expliqua Aetri.
Plus précisément, c’était un cadeau que Shinar avait soigneusement préparé pendant son propre entraînement.
À côté reposaient deux métaux magiques qu’Esther avait elle-même coulés.
On aurait dit des pierres taillées dans du velours noir massif.
« Et ceux-là viennent de la dame qui t’accompagne. »
Enkrid se contenta d’acquiescer ; il ne demanda pas pourquoi Aetri ne les avait pas utilisés.
De même qu’Aetri ne discutait jamais d’escrime avec lui, Enkrid ne questionnait jamais Aetri sur la métallurgie.
Il attendait, en espérant que tout se passerait au mieux.
Alors il aperçut l’Arme gravée qu’Aetri venait de forger.
La longue lame élégante reposait sur un tissu doux.
Elle brillait d’une lueur bleue, éthérée et ténue, tandis que la garde, le pommeau et la poignée n’avaient rien de remarquable.
Il n’avait aucune raison d’hésiter.
Il tendit la main et prit l’épée.
Si Promenade nocturne évoquait une Épée démoniaque par son tranchant naturellement féroce, cette nouvelle épée ne lui faisait… absolument rien.
Ce n’était pas une critique de son équilibre ni de la solidité de sa lame.
Ces qualités étaient, bien sûr, irréprochables.
C’était une arme digne d’être qualifiée de chef-d’œuvre.
Pourtant, c’était une Arme gravée.
Et de ce point de vue précis, elle n’avait rien qui la distinguât particulièrement.
« Elle s’appelle “Aujourd’hui” », dit Aetri.
Au moment où Aetri prononça son nom, Enkrid comprit la véritable valeur de l’épée.
Son intention s’embrasa et sa Volonté déferla.
La Volonté descendit le long du bras d’Enkrid, traversa sa main et s’installa dans la lame.
Vrouuuum.
L’épée émit une vibration sourde.
Comme un homme et une femme qui se rencontraient pour la première fois, s’observaient et s’évaluaient avec prudence, l’épée regarda Enkrid, et Enkrid regarda l’épée.
Son paysage mental intérieur s’ouvrit. Là, comme dans un miroir, Enkrid vit un homme à l’expression impassible qui lui ressemblait trait pour trait
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