Chapitre 940
Chapitre 938 – Difficile à comprendre pour certains
« Tu fais vraiment tout pour jouer les idiots. »
« Tu t’es condamné à mourir seul. »
« Quel parfait crétin. »
Les illusions du Passeur sans visage défilèrent devant lui : l’une se lamentait, une autre parlait avec une froide indifférence, tandis qu’une troisième gloussait avec un plaisir malveillant.
« Et si c’était la mauvaise voie ? »
Une question expressément conçue pour semer le doute.
Et si ce choix menait au massacre de tous ceux qui se tenaient derrière lui ?
Et s’il était incapable d’empêcher tout ça ?
Le doute et la méfiance sapent la détermination d’un guerrier.
C’est pourquoi Enkrid ne s’y attarda pas.
Il ignora les inquiétudes insidieuses que n’importe qui d’autre aurait naturellement nourries, refusant de laisser des pensées parasites obscurcir sa conviction.
L’autodénigrement n’était qu’un fardeau inutile ; il s’en débarrassa tout simplement.
Tout comme Rem et Dunbakel le regardaient et lui confiaient leur vie, Enkrid avait confiance en lui-même.
« Je les arrêterai. »
Il forgea sa détermination.
La Promenade nocturne vibra à sa hanche.
Sa Volonté allait parcourir tout son corps, prête à se transformer à son commandement et à graver ses désirs dans la réalité.
« La résolution. »
Par-dessus, il superposa les enseignements de Cypress, la Divinité gardienne du Sud.
« Pas un seul ne passera. »
Il en fit un serment absolu.
Il n’avait pas l’intention de déployer sa Volonté à tout-va comme le faisait Cypress.
Au contraire, son esprit n’avait jamais été aussi vif ni aussi clair.
« Hoo. »
Une légère brume bleue se mêla à son souffle.
C’était la manifestation physique de sa Volonté.
Grâce à elle, la pression oppressante et suffocante qui pesait sur les environs fut violemment repoussée.
Aux yeux de Rem, Dunbakel et Juol, on aurait dit qu’une force invisible — la poigne suffocante et agrippante du Royaume démoniaque lui-même — venait d’être repoussée de force.
Le spectacle était à couper le souffle.
On aurait dit qu’un simple humain tenait tête au poids écrasant du Royaume démoniaque.
Dans ces moments-là, Rem et Dunbakel devenaient des créatures mues par leur seul instinct.
Rem prit place à la droite d’Enkrid, et Dunbakel se plaça derrière lui, sur sa gauche.
« Alors, on se bat, c’est ça ? C’était vraiment sinistre, il y a une seconde, mais je me sens déjà un peu mieux », dit Dunbakel.
« J’ai eu une hallucination. Un truc comme un dragon qui volait partout. Il va probablement continuer à nous sortir ce genre de saloperies, alors tenez-vous prêts. S’ils ont appelé cet endroit Silence, ce n’est pas pour rien : il brise l’esprit sans faire le moindre bruit… »
« Qu’est-ce que tu veux dire par là ? » l’interrompit Dunbakel.
Rem ouvrit la bouche pour expliquer, puis secoua la tête.
Silence.
Ce n’était pas parce qu’un lieu ne faisait aucun bruit qu’il ne réagissait pas.
Ce nom résumait le véritable danger insidieux de ce Royaume démoniaque.
Silence ébranlait violemment l’esprit de ceux qui s’en approchaient.
Rem avait voulu expliquer la signification chamanique dissimulée dans ce nom, mais il renonça. Si lui avait subi ces hallucinations, ces deux-là aussi, forcément. Une seule expérience concrète valait cent mots d’explication.
« En gros, le Royaume démoniaque joue des tours vicieux », résuma Enkrid.
Rem acquiesça et repensa à l’hallucination qu’il venait de voir. Le royaume essayait-il de le tenter, de l’attirer à l’intérieur à l’aveuglette ? L’illusion était-elle censée être aussi meurtrière ? Rem avait failli tomber dans le piège, mais il voyait maintenant clairement à travers le brouillard.
« C’est une ordure sournoise. Vraiment. »
C’était une entité qui masquait ses intentions et employait toutes les armes psychologiques possibles pour manipuler ses proies. On aurait dit un Royaume démoniaque forgé en réunissant les pires traits de Jaxen et de Krais.
« Les voilà. »
Enkrid allait leur raconter l’hallucination qu’il avait vue, mais il garda la bouche close. Inutile. Les rochers gris se déformèrent et changèrent de forme. C’étaient les mêmes monstres que dans l’hallucination. Des ombres s’étirèrent au-delà du brouillard, et des créatures cauchemardesques commencèrent à pointer le nez, l’une après l’autre. Les espèces étaient écœurantes de diversité. Mais celle qui se tenait à l’avant-garde attira immédiatement son regard.
« Une manticore. »
Son corps était entièrement noir de jais et, à la place des globes oculaires, de fins tentacules frémissants s’échappaient de ses orbites. Elle différait d’une manticore ordinaire, mais son anatomie générale était identique. À côté d’elle, d’innombrables autres monstres commencèrent à ramper hors de la brume.
« Aïe… »
Un faible gémissement échappa aux lèvres de Dunbakel dès qu’elle aperçut un spectre mental à la tête encapuchonnée de gris qui dérivait vers eux. Comme Rem l’avait annoncé, le Royaume démoniaque leur jouait des tours. Plus précisément, le monstre s’était directement attaqué à l’esprit de Dunbakel. Enkrid ne voyait pas l’attaque mentale, mais il la sentit intuitivement.
« Je fais comme dans l’hallucination ? »
Enkrid était du genre à reproduire à la perfection une chose qu’il avait déjà vécue une fois. Il opta pour une méthode bien plus efficace et catégorique. Il leva brusquement le bras gauche, décrivit un demi-cercle serré et abattit son coude en plein sur le front de Dunbakel. Le coup partit comme l’éclair, si discrètement qu’il ne troubla même pas sa respiration. L’esprit de Dunbakel étant à moitié plongé dans l’illusion, elle ne pouvait même pas tenter d’esquiver.
Clac !
Elle reçut le coup en plein front. Sa tête bascula en arrière, mais ses yeux retrouvèrent aussitôt leur lucidité.
« Aïe ! »
Son cri lui échappa avec un temps de retard. Il ressemblait davantage à une protestation indignée — une façon de dire : « Pourquoi tu m’as frappée, bordel ? » Quoi qu’il en soit, les sens de Dunbakel se réveillèrent d’un coup. Elle foudroya ensuite du regard le spectre qui tentait de reprendre le contrôle de son esprit.
« Tu en veux un autre ? » demanda Enkrid.
À ces mots, les derniers vestiges de l’emprise de l’entité se brisèrent complètement. Cet homme tenait ses promesses. Si elle se laissait de nouveau hypnotiser par ces choses, il la rouerait volontiers de coups.
« Et cette ordure de Rem va sûrement rappliquer pour m’en coller quelques-uns en plus. »
Un proverbe du continent lui revint soudain avec force : une bonne raclée est le meilleur remède quand on perd la tête. Le remède fonctionna à merveille. Les hallucinations, les illusions, le ressentiment, le sentiment étouffant d’injustice — toutes ces sombres émotions qui tentaient de prendre le dessus sur son esprit se ruèrent sur Dunbakel, sans parvenir à s’y enraciner.
« Tu trembles ? » demanda encore Enkrid.
« Khaaaat ! Je suis Dunbakel, celle qui deviendra le Roi des bêtes ! »
C’était le cri de guerre qu’elle poussait autrefois dans l’Est chaque fois que sa confiance vacillait. Elle ne l’avait pas hurlé à voix haute depuis son retour.
« C’est quoi, au juste, un Roi des bêtes ? » marmonna Rem en secouant la tête, tandis qu’Enkrid acquiesçait d’un air approbateur.
La réconforter en lui promettant du bon alcool n’aurait pas réglé le problème durablement. Il fallait la secouer de force pour la tirer de là. Dans l’hallucination, c’était nécessaire. Mais, cette fois, il n’avait pas besoin de la dorloter. Elle s’en était sortie toute seule. Il ne lui avait donné que l’impulsion physique dont elle avait besoin.
« Dis-le-moi quand tu en voudras un autre », proposa Enkrid avec prévenance.
« Je vais m’en charger moi-même », répondit Dunbakel sans même reprendre son souffle.
Son front la lançait. Mais était-ce assez douloureux pour la tuer ? Pas du tout. Son corps pouvait facilement encaisser un coup. C’était son orgueil qui avait pris une tout autre claque.
« Mon esprit a vacillé et j’ai failli me faire rouler dessus par des déchets pareils ? »
Aux yeux d’Enkrid, elle devait avoir l’air pitoyable. Dunbakel détestait ça.
Grrr.
Un grondement bestial résonna dans sa gorge. Elle raffermit sa détermination et donna voix à cette volonté désormais inébranlable.
« Ressaisis-toi, Smelly. Arrête de geindre », claqua Rem en lui lançant un regard de côté.
À ses yeux, l’aura sombre qui imprégnait les monstres à l’approche était flagrante. Ils étaient tous gigantesques. Ils n’atteignaient peut-être pas le niveau apocalyptique des Généraux divins en matière de puissance chamanique…
« Mais ils sont juste en dessous, non ? »
Le gigantesque groupe de bandits qu’ils avaient massacré en chemin n’était rien à côté. Mais si quelqu’un appelait ça une crise… eh bien.
« Rem. »
Enkrid prononça son nom. Cela ressemblait à une réponse à la question que Rem avait gardée pour lui. Cet unique appel semblait indiquer clairement que la situation n’avait rien d’une crise. Enkrid traça une ligne dans la terre avec son épée. Scriiitch. D’un geste léger, la lame entailla le sol. Ce n’était qu’une ligne tracée par terre, et pourtant, on aurait dit qu’un immense mur infranchissable venait d’apparaître devant le Royaume démoniaque.
« Un rempart invisible. »
Un simple coup d’épée, et pourtant, il évoquait la présence inébranlable d’une forteresse.
« Ils sont trop nombreux », dit Juol, le visage blême.
Il n’exagérait pas. Toute une armée déferlait hors du Royaume démoniaque. Ils étaient des centaines. Chacun de ces monstres était capable de déclencher l’état d’urgence dans une ville entière s’il attaquait une localité. Dès leur sortie, plusieurs gnolls noirs de jais s’aplatirent au sol et se fondirent dans le brouillard.
« Le champ de bataille avantage l’ennemi. »
Leur nombre était écrasant, et impossible d’évaluer toutes les forces adverses. Est-ce que cela justifiait une retraite, pour autant ?
« Pas un seul ne franchira cette ligne », déclara Enkrid.
En entendant ces mots, Rem sourit.
« C’est bien notre Capitaine. »
Rem sortit deux frondes et enroula les cordes autour de ses mains. Ses yeux, débordant de puissance chamanique, luisaient d’un gris dur comme l’acier.
« Ils sont vraiment trop nombreux », répéta Juol.
Rem répondit alors à son Capitaine :
« Je commence. »
Quand Enkrid avait prononcé son nom tout à l’heure, c’était un ordre silencieux d’engager le combat. Pas besoin de le dire explicitement. Tandis que Dunbakel abaissait sa posture et posait la main sur son cimeterre, Rem fit tournoyer ses frondes.
Fouuuush — Vrrrm !
Les deux frondes chargées dessinèrent au-dessus de sa tête des cercles flous et meurtriers. Pour l’ennemi, c’était l’arrivée indéniable d’un faucheur lançant son filet.
Juol se demanda soudain s’il n’avait pas trop négligé son entraînement de guerrier.
« J’ai été paresseux, pas vrai ? »
Il l’admit sans hésiter. Pourtant, même s’il avait craché du sang et réduit ses os en poussière à l’entraînement, il n’aurait toujours pas pu comprendre le spectacle qui se déroulait devant lui. Aucun de ces trois-là n’était humain. Est-ce que quelques-uns des huit Généraux divins de la mythologie occidentale étaient descendus des cieux ?
Rem prit de l’élan et lâcha les pierres. Chaque fois, un groupe de monstres qui déferlaient hors du brouillard explosait tout simplement. Des flammes jaillirent, la chair éclata et le brouillard fut violemment repoussé.
Boum — !
Le craquement assourdissant de l’explosion, suivi d’une vague de chaleur brûlante, balaya le visage de Juol.
« Le Lanceur de ciel. »
La légende de l’homme qui avait abattu un Général divin volant d’une seule pierre de fronde lui vint naturellement à l’esprit. Les projectiles de Rem brisaient et pulvérisaient tout sur leur passage. Entre les mains de cet homme, les frondes étaient plus rapides et avaient une plus grande portée que la lance d’un Général divin. Et dès que les projectiles touchaient leur cible, ils l’incinéraient et explosaient.
« Même si le Lanceur de ciel revenait d’entre les morts… »
Pourrait-il vraiment faire comme Rem, là, maintenant ? À part les éclairs gris qui jaillissaient parfois de ses yeux, Rem ne gaspillait pas une goutte de sa puissance chamanique.
« Un contrôle parfait. »
Il chargeait les pierres de la fronde d’une puissance brute, puis les lançait. Juol étant un Occidental, il comprenait à quel point c’était impossible. Il n’y avait aucune déperdition d’énergie. Rem maîtrisait parfaitement ses arts chamaniques, sans en laisser fuir une goutte. Juol ne percevait que les ondulations les plus ténues de la puissance chamanique ; en réalité, ses yeux n’arrivaient pas à suivre ce qui se passait. Il ne voyait que les effets dévastateurs. Un sang épais, noir de jais, giclait dans toutes les directions. Parfois, certains monstres étaient si denses que leur sang semblait solide. Quand une bête couverte d’épaisses écailles explosa, des éclats cristallins semblables à du quartz noir volèrent en pluie, comme des éclats d’obus.
« Il a dit de ne pas en laisser passer un seul, pas vrai ? »
La femme-bête marmonna en s’avançant à ses côtés. Juol ne pouvait même pas commencer à estimer sa force. C’était normal. Dunbakel était une chevalière. Et pas n’importe laquelle : sous l’influence constante d’Enkrid, elle avait atteint un niveau supérieur. Son nez captait tout. Certains de ces salauds qui rampaient hors du Royaume démoniaque tentaient de cacher leur présence dans le brouillard, mais elle démêlait aussitôt leurs odeurs du relent de pourriture et repérait leur trace exacte.
Bien sûr, Juol n’arrivait pas à suivre ce qui se passait, même en regardant. À ses yeux, la femme-bête prit simplement appui au sol et disparut. Puis un bruit humide retentit quelque part devant eux, et des masses noires tombèrent à terre comme des arbres abattus. C’étaient des monstres ressemblant à des gnolls, capables de se fondre dans le brouillard avec une facilité terrifiante. Mais avant même qu’ils ne s’approchent assez pour tenter une embuscade, Dunbakel les avait déjà tranchés et tous massacrés jusqu’au dernier. Une fois sa besogne achevée, elle revint tranquillement se placer devant la ligne et balaya les alentours du regard.
« Hé, toi. Tu peux rester là, mais recule encore un peu. Et ne marche pas sur cette ligne. »
Surpris par l’avertissement de la femme-bête — lancé avec autant de désinvolture que si elle ne venait pas de massacrer une douzaine de monstres sans même transpirer —, Juol baissa les yeux. Il se rendit compte que son pied survolait la ligne qu’Enkrid avait tracée dans la terre. Il sursauta et recula aussitôt de trois ou quatre pas. À force d’être hypnotisé par le carnage, il avait avancé sans s’en rendre compte, attiré comme un papillon par la flamme.
Juol reporta son regard devant lui. Il n’avait pas fini d’être stupéfait. Rem et la femme-bête Dunbakel étaient déjà assez extraordinaires, mais…
« Le Sauveur. »
Non. On l’appelait le Tueur de monstres. L’Occident s’intéressait bien plus à Enkrid qu’il ne l’imaginait. Après tout, il était le bienfaiteur qui avait sauvé l’Occident de l’anéantissement. Il allait de soi que les gens écoutaient avidement les récits de ses exploits, des lieux qu’il avait visités et des liens qu’il avait noués. Et, au fil de ces histoires, le surnom qu’il avait naturellement acquis était celui de Tueur de monstres.
Sous les yeux de Juol, il prouva exactement pourquoi il portait ce titre. Il disparut en un clin d’œil et plongea droit au cœur d’une meute de cinq manticores noires de jais. Juol l’ignorait, mais Enkrid avait simplement choisi la voie la plus rationnelle et la plus efficace. Il avait jugé qu’une plongée en plein centre de la horde était tactiquement avantageuse.
Crac, clang, crac, clang.
Les mêmes sons se répétèrent à toute vitesse, comme s’ils suivaient un rythme meurtrier parfait. Juol vit les têtes de quatre manticores s’envoler simultanément. Au même instant, les monstres qui pullulaient de toutes parts explosèrent, furent abattus et écrasés. Un cataclysme que l’esprit humain avait du mal à concevoir venait de se produire. Un ouragan de destruction ravageait le champ de bataille.
« Ah. »
Juol ne pouvait que s’émerveiller. Ses mains tremblaient sans pouvoir s’arrêter. Une exaltation profonde le submergea, hérissant tous les poils de son corps. Un frisson glacé lui remonta le long de la colonne vertébrale. Juol n’arrivait pas à suivre précisément les mouvements, mais, tandis qu’il observait, un ordre étrange et magnifique se dégagea du chaos.
En prenant la ligne tracée comme point d’ancrage, Rem se déplaçait latéralement en lançant des pierres de fronde qui explosaient et décimaient les hordes de monstres. Ensuite, la femme-bête disparaissait soudain avant de réapparaître, éliminant méthodiquement toute variable imprévisible. Enfin, Enkrid — le Tueur de monstres — ouvrait une voie sanglante droit au cœur de la horde forte de centaines de créatures. Il taillait sa route, avançait, puis revenait. Du point de vue de Juol, ce n’était qu’une succession ininterrompue de charges explosives suivies d’un retour immédiat. Rien qu’avec ce mouvement simple et répété, les monstres éclataient comme des citrouilles pourries et tombaient comme des feuilles mortes en automne.
« Des monstres de cette envergure… »
Qu’est-ce qui serait arrivé si une horde de cette taille s’était abattue sur une ville de l’Ouest ?
« Tout le monde à vos postes de combat, tout de suite ! Tous ceux qui peuvent tenir une arme, dehors ! Les autres, reculez ! »
Ayul aurait sans aucun doute hurlé ces ordres à l’instant même. Pourtant, cette menace catastrophique n’était qu’un échauffement pour ces trois-là, un petit combat amical pour synchroniser leur travail d’équipe. Bien sûr, Juol ignorait s’ils s’échauffaient vraiment ou s’ils se battaient de toutes leurs forces. Cependant…
« Hé, il y en a un qui passe, Smelly ! Si tu le rates, je fends en deux la tête que le Capitaine vient de te cogner ! » criait parfois Rem au-dessus du vacarme de la bataille.
« Occupe-toi de ton côté, bon sang », répliquait Dunbakel sans perdre une seconde.
À les entendre plaisanter, il était impossible de nier à quel point ils étaient détendus. Au beau milieu du massacre, un énorme poing de plomb jaillit du fond du Royaume démoniaque. La créature à qui il appartenait faisait deux fois la taille d’un géant ordinaire. Le poing s’abattit sur Enkrid, qui se trouvait à l’avant-garde. Son corps fut projeté en arrière. Sa cape claqua furieusement dans le vent : flap, flap, flap. Il recula dans les airs, resta un instant suspendu, puis atterrit en douceur. Le mouvement était si fluide qu’on aurait dit non pas qu’il avait été frappé, mais qu’il avait collaboré avec son adversaire pour exécuter une cascade aérienne.
La créature qui avait porté le coup était si gigantesque qu’il fallait se tordre le cou pour apercevoir son visage. Elle ressemblait à un ogre, mais les grotesques tentacules qui frémissaient hors de ses orbites en faisaient une aberration écœurante d’une tout autre nature. Leurs ondulations donnaient la nausée.
« Hein ? »
Juol était aussi paniqué qu’exalté. Comment pouvait-on seulement se battre contre une chose pareille ? La réponse ne se fit pas attendre. Après avoir paré le coup, Enkrid se projeta en avant, deux fois plus vite qu’il n’avait été repoussé. Une lueur verte fila vers le ciel, prit appui sur l’énorme pied du monstre. Elle s’élança dans les airs, éclata en un flash bleu au niveau du cou de la créature, puis retomba au sol.
Flop.
Le bruit retentit avec un temps de retard. L’ogre colossal, désormais décapité, pencha sur le côté et s’effondra dans un grondement tonitruant. Un liquide épais et visqueux s’écoula du cadavre décapité, s’étendant avec une lenteur exaspérante à cause de sa consistance goudronneuse. Enkrid fit tranquillement un pas de côté pour éviter la mare de sang noir qui coagulait.
Avant même que quiconque s’en rende compte, il ne restait plus qu’un quart de la horde. Aux yeux de Juol, le spectacle était totalement incompréhensible. Pour Enkrid, Rem et Dunbakel, ce n’était qu’une journée de travail comme une autre.