Chapitre 936
Chapitre 934 – Qui vais-je tuer ?
Les deux ne s’étaient pas vus depuis un moment. Ils avaient largement de quoi discuter.
« Si la Garde-frontière avait des arrière-pensées, tu ne pourrais pas réagir, et louer des troupes pourrait mener à des situations absurdes, pas vrai ? »
Enkrid répondit à l’explication de Leona.
« On parle vraiment la même langue. Et si tu quittais ton poste de Commandant des chevaliers pour venir travailler comme mon bras droit à la guilde ? »
« Ton bras droit actuel ne le prendrait-il pas très mal ? »
« Qu’est-ce qu’il peut y faire ? On parle quand même du Commandant de l’Ordre des Chevaliers Fous ! »
Leurs regards se croisèrent et ils rirent.
Le son doux et léger de leur rire était agréable.
Quelques plaisanteries vinrent combler les silences.
Ils discutèrent de tout et de rien.
Même en tant que Maître de guilde, Leona n’était pas du genre à ménager ses efforts.
Au besoin, elle prenait souvent elle-même la tête de la caravane.
Cette fois en faisait partie.
« Tu sais ce qu’est l’Arbre du Paradis ? »
Enkrid fouilla sa mémoire.
Il lui semblait qu’une éternité s’était écoulée depuis sa dernière visite dans l’Ouest.
C’était l’un des effets secondaires de la malédiction d’Aujourd’hui.
Leona ouvrit la main gauche et, de l’index et du majeur droits, mima le geste de creuser dans sa paume comme dans la terre.
« Des noix de gopher ? »
À la vue de son geste, il parvint de justesse à retrouver le souvenir et à répondre.
Leona hocha la tête.
« J’ai entendu dire qu’ils avaient récemment réussi à cultiver des gophers dans l’Ouest. »
Elle épousseta ses mains d’une claque.
Ses yeux brillèrent tout au long de son récit.
Comme une enfant surexcitée qui aurait trouvé un trésor précieux, elle poursuivit :
« Les boissons à base d’Arbre du Paradis sont incroyables. Nous allons en fournir aux auberges et aux réfectoires. »
Les bonnes marchandises se vendent à bon prix.
C’est le fondement du commerce.
Le mineur raffole du fer précieux, le cuisinier des ingrédients rares.
Quant au marchand, il raffole de tout ce qui peut se transformer en pièces d’or.
Leona, en l’occurrence.
« Alors tu vas négocier en personne. »
Le fait que la Maître de guilde se déplace elle-même prouvait qu’elle accordait beaucoup d’importance à cette affaire.
« Nous avons aussi chargé quelques cadeaux. »
La caravane était loin d’être petite.
Plus de huit chariots de marchandises la suivaient.
Mais les cadeaux ne se limitaient pas à des biens matériels.
L’Ouest manquait toujours de céréales.
Ils apportaient les méthodes fondamentales pour améliorer les terres, des façons de conserver les récoltes, des techniques agricoles, des plans de roues à aubes et de moulins à vent, ainsi que le savoir-faire nécessaire à la construction de canaux.
Ils avaient largement de quoi partager.
Bien sûr, tout cela n’aurait de sens que si les cultures poussaient correctement dans les terres de l’Ouest.
« Ça ne se fera pas du jour au lendemain. »
Tout le monde le savait.
Grâce à l’ouverture des routes commerciales, les gens ne mouraient plus de faim, mais cela ne valait que pour les régions centrales de l’Ouest.
Aux confins du territoire, les minorités ethniques menaient toujours une existence rude et difficile.
Ce dont elles avaient besoin, ce n’était pas de céréales dans l’immédiat, mais d’un moyen de survivre à l’avenir.
Comme Enkrid se perdait dans ses pensées, Leona haussa les épaules et ajouta :
« Au fait, c’est quoi, cette histoire où tu t’en vas tuer toutes sortes de créatures invraisemblables ? C’est incroyable. Si les bardes cessaient de chanter ton nom dès aujourd’hui, la moitié d’entre eux devraient se trouver un nouveau métier. »
On pouvait dire que tout le continent scandait le nom des Chevaliers Fous.
Depuis, le nombre de lettres qu’il recevait de femmes, y compris de nobles, avait décuplé.
Leona le traitait désormais comme un ami proche, comme elle l’avait toujours fait, et Enkrid appréciait cela.
Il lui raconta brièvement ses combats dans le Sud, sans oublier celui contre Beelrog.
Il s’attarda tout particulièrement sur le moment où Yeux bizarres avait déployé ses ailes et pris son envol.
« C’est incroyable. »
Leona ne cacha pas son admiration.
Elle avait rarement l’occasion de parler en tant que simple Leona plutôt qu’en tant que Maître de guilde.
Elle savourait aussi ces instants.
C’est pourquoi elle connaissait ses limites.
Elle ne voyait pas Yeux bizarres comme une simple bête.
Elle ne lui posa pas de questions du genre : « S’il se reproduit, tous ses petits seront des pégases ? »
D’après les lettres qu’il avait reçues, quelques nobles de la capitale racontaient n’importe quoi au sujet de l’achat de Yeux bizarres.
Enkrid se demandait seulement s’ils oseraient encore dire ça en face.
Elle éclata de rire à certaines anecdotes et approuva les autres d’un signe de tête.
On disait que les bavardages venaient à bout de l’ennui du voyage.
C’était peut-être l’un de ces moments-là.
Ils voyageaient en carrosse pendant la journée et préparaient leur campement après le coucher du soleil.
Ils auraient pu s’arrêter dans une ville, mais ils avaient l’habitude de camper en suivant la Route de pierre.
La Route de pierre avait été construite de façon à contourner les villes pour tenir les monstres à l’écart. Il était donc difficile de trouver des villages en chemin.
Toutefois, comme elle avait été désignée comme un itinéraire sûr, des postes de garde jalonnaient la route, approvisionnés en matériel et en fournitures nécessaires au campement.
Les gens de la caravane en avaient l’habitude ; ils dressèrent les tentes avec adresse, installèrent les lits de camp et allumèrent les feux.
Tout fut prêt en un clin d’œil.
Ils semblaient aussi bien entraînés et prêts au combat qu’une armée.
Plus d’une centaine de personnes voyageaient ensemble, et pourtant presque personne ne restait oisif.
La tente de campagne qu’ils montèrent était plutôt douillette.
« C’est grâce à Krais. »
Leona prononça ces mots en nouant le rabat de la tente, en réponse à sa remarque sur la chaleur et le confort des lieux.
« Krais ? »
« Les pierres chauffantes que cet ami à toi a distribuées nous sont d’une aide précieuse pour voyager en hiver. Ce serait formidable de les vendre telles quelles, mais il a dit qu’elles n’étaient pas encore à vendre. »
Voilà ce que Leona lui apprit.
Curieux de voir à quoi ressemblait une pierre chauffante, Enkrid l’examina de plus près et constata qu’il s’agissait d’une version améliorée du nouveau minerai produit par les salamandres.
Le principe consistait à placer cinq pierres sur un filet ignifugé, au centre de la tente, pour diffuser la chaleur.
Il était vraiment plein de ressources.
Le minerai venait d’être découvert et il avait déjà trouvé des façons de l’utiliser, puis de le raffiner.
« Même la manière de lui donner cette forme… »
Le filet ignifugé était lui aussi tissé à partir de cuir de monstre.
« Il n’avait pas dit qu’il avait aussi ouvert une route commerciale avec ce village humain, devant le Royaume démoniaque ? »
Krais avait fait en sorte que des gens et des caravanes marchandes fréquentent tous les endroits où Enkrid était passé.
Il partageait avec tout le monde les bénéfices qu’il en tirait.
Si une seule personne avait le ventre plein, cela ne signifiait rien.
On disait que la culture des salons ne prospérait que lorsque chacun avait un peu de marge.
« Parce que ce sont des produits de luxe. »
Krais l’avait affirmé avec une conviction absolue.
C’était vraiment un type impressionnant.
Enkrid réchauffa son corps juste assez pour ne pas transpirer.
Il était difficile de se laver, car le poste de garde n’avait pas de puits.
Même s’ils creusaient un canal pour en aménager un, le froid qui régnait en plein hiver autour de la Garde-frontière aurait aussitôt gelé l’eau.
La première nuit de campement, Enkrid s’allongea et s’endormit.
Il rêva.
« Alors, qui vais-je tuer ? »
Sa voix débordait d’une joie malsaine.
Le cauchemar commença par la question du Passeur sans visage.
On n’a jamais conscience du moment précis où l’on s’endort.
Aussi, chaque fois qu’il rêvait du Passeur sans visage, il avait toujours l’impression d’avoir été brusquement entraîné à bord du bateau.
Il avait beau s’être endormi les yeux fermés dans son lit, il avait l’impression de les ouvrir dans un lieu tout autre.
Si ce lieu était le bateau, il y était désormais si habitué qu’il n’avait aucune raison de paniquer.
« Ce n’est pas le bateau. »
Enkrid observa les environs.
C’était un pont.
Un pont qui tanguait — plus précisément, une passerelle suspendue si fragile qu’on ne se serait pas étonné de la voir se rompre à tout instant.
Sous ses pieds, des planches de bois reposaient sur d’épaisses cordes torsadées, tendues en diagonale.
« Il y a une falaise en dessous ? »
La question était un peu étrange.
À cause du brouillard violet qui s’étendait devant et derrière lui, il ne voyait rien.
Il ne distinguait que le pont et la Rivière noire, qui coulait quelque part très loin en contrebas.
Le Passeur sans visage flottait au-dessus de la tête d’Enkrid.
Sans son bateau, il lévitait dans les airs, une lanterne à la main, puis ouvrit la bouche.
« Alors, qui vas-tu tuer ? »
demanda le Passeur sans visage.
Les commissures de ses lèvres s’étirèrent d’une oreille à l’autre en un sourire profondément déplaisant.
Il était hors de portée, mais à cinq pas à peine.
Ils se voyaient parfaitement le visage.
« Pourquoi tu souris comme ça ? »
demanda Enkrid avec une curiosité sincère, comme toujours.
Quand on sourit, autant le faire de façon agréable, non ?
Une tête pareille n’allait pas l’effrayer de toute façon.
« C’est le signe de mon amusement. Regarde derrière toi. »
Enkrid se retourna docilement.
Au-delà du voile de brouillard, une silhouette ramassée se dessinait.
Ses doigts tressaillaient et son corps tremblait.
Si on lui avait demandé qui c’était, il aurait dû répondre qu’il n’en savait rien.
Il distinguait un visage, des mains et des pieds, mais pas les traits.
Le brouillard dissimulait habilement le visage et les caractéristiques physiques distinctives.
C’était comme regarder à travers un voile léger, où seule passait la silhouette.
La silhouette trapue était accroupie à terre.
Le regardait-elle ?
On aurait dit que oui.
Une chose était pourtant certaine.
« C’est quelqu’un que je connais. »
Il savait aussi que cette personne lui était proche.
Il ne savait pas qui c’était, mais savait qu’elle lui était proche ?
Cela ressemblait à une contradiction, mais c’était ce que lui soufflait son intuition.
Au moment où il s’en rendit compte, un sentiment de perte lui noua les entrailles.
Quelle que soit sa détermination, perdre quelqu’un qu’il connaissait faisait mal.
Le cauchemar commençait ainsi.
« Regarde de l’autre côté. »
Enkrid reporta son regard devant lui.
Une autre silhouette ramassée se tenait là.
Accroupie de la même façon.
Enkrid savait que s’il faisait un pas depuis l’endroit où il se trouvait, il ne pourrait pas revenir en arrière ni rejoindre l’autre rive.
C’était la loi, la règle et le destin déjà tracé de cet endroit.
« C’est la loi, la règle et le destin déjà tracé. »
La pensée qui lui était venue à l’esprit se répéta dans la bouche du Passeur sans visage.
« L’un d’eux restera. Tu ne pourras en atteindre qu’un seul. »
Le Passeur sans visage répéta ces mots, la bouche étirée en un large sourire.
« Je ne peux pas faire demi-tour. »
L’un d’eux restera.
Enkrid ne marcha pas.
Il resta sur place.
Le rêve prit fin rapidement.
Il se réveilla à l’aube.
Il ouvrit les yeux par habitude, car c’était son heure habituelle de se lever.
Dès qu’il se redressa, Enkrid tendit le bras et saisit son épée.
Il l’avait placée juste sous son lit avant de s’endormir.
« Je l’ai baptisée “Promenade nocturne”. Tu peux l’emporter pour l’instant. »
Les paroles d’Aetri lui revinrent en mémoire.
Sa lame était plus sombre que celle de l’Aube brisée.
C’était l’arme qu’Aetri lui avait remise en lui annonçant son départ.
Ce qui était fascinant, c’était qu’elle lui semblait tout aussi tranchante et excellente, et qu’elle était sans conteste une Arme inscrite, tout comme l’Aube qu’il avait maniée auparavant.
« Et pourtant, ce n’est qu’une épée provisoire. »
Cela prouvait peut-être à quel point l’ambition d’Aetri avait grandi.
Quand il empoigna la garde, le sentiment de perte qui persistait depuis le cauchemar se dissipa peu à peu.
Enkrid passa la deuxième journée comme si rien ne s’était produit.
La journée fut consacrée à de légers combats d’entraînement et à des exercices.
De temps à autre, les gardes de la caravane venaient lui demander conseil.
Rem dormait le jour et dormait la nuit.
Il se comportait comme un homme qui se remettait d’un corps meurtri en se préparant au combat.
***
« C’est pas un peu ennuyeux ? »
Dunbakel fit cette remarque à propos de leur voyage paisible.
Naurillia avait consacré tous ses efforts à débarrasser l’intérieur du continent des monstres et des bêtes qui y rôdaient.
Ces efforts avaient également porté leurs fruits sur la Route de pierre en direction de l’Ouest.
En outre, les gens de l’Ouest s’étaient eux aussi attelés à la tâche.
On pouvait dire qu’ils avaient uni leurs forces pour éliminer toutes les menaces qui pesaient sur les routes.
La route était calme, paisible et ennuyeuse.
Quelques années plus tôt, une telle ambiance aurait été inimaginable.
La tension n’avait pas complètement disparu, mais, comparée à autrefois, la tranquillité régnait.
« Allez, on va avancer d’un bon pas aujourd’hui aussi ! »
Leona cria depuis l’avant.
La route était paisible.
Un voyage sans bandits, monstres ni bêtes était censé être aussi monotone.
À la nuit tombée, Enkrid fit le même rêve.
« Alors, qui vais-je tuer ? »
demanda le Passeur sans visage.
La question était la même que la veille, tout comme son sourire.
Derrière ce visage atrocement déplaisant, Enkrid se rappela une ancienne version du Passeur sans visage.
Plus précisément, il se souvint des paroles du Passeur sans visage lorsqu’il était apparu sous les traits d’une femme.
« Si tu devais choisir entre deux options, que ferais-tu ? L’heure est venue de résoudre un dilemme, mortel. »
À l’époque, la Passeuse avait appelé cela un dilemme.
Ce cauchemar prolongeait ce rêve.
À l’exception des endroits noyés dans le brouillard, il n’y avait que cinq pas à faire d’un côté comme de l’autre.
Enkrid ne fit pas un seul pas dans l’une ou l’autre direction.
« Alors, tu comptes les tuer tous les deux. »
Le Passeur sans visage gloussa.
À l’écoute de ce rire, Enkrid se réveilla.
« Bonjour ! »
« Alors, tu as bien dormi ? »
« C’est pas un peu ennuyeux ? »
Leona entama la journée le visage radieux, étonnamment éclatante pour quelqu’un qui dormait dans une tente de campagne ; Rem marmonna sa phrase, les yeux encore ensommeillés ; et Dunbakel semblait trépigner d’impatience, prête à se battre.
« Ouais. »
La nuit du troisième jour, il refit le cauchemar.
C’était exactement le même rêve.
Cette fois encore, Enkrid ne fit pas un pas.
La quatrième nuit se déroula de la même façon.
Il ouvrit les yeux sur le pont où le cauchemar avait commencé, mais cette fois, le rêve ne continua pas.
Au lieu de sourire, le Passeur sans visage plissa les yeux et parla.
« Tu as de la chance. Tu aurais déjà dû dépérir et mourir. »
Avant même qu’il ait fini sa phrase, Enkrid ouvrit les yeux dans la réalité.
« Pourquoi ? »
Un côté de sa tête était lourd, comme s’il avait été arraché à un sommeil léger.
La raison de son réveil lui martelait déjà les oreilles.
Roooooar !
Le rugissement était deux fois plus puissant que le cri d’une bête ordinaire.
Il saisit son épée, enfila son équipement à la hâte et se précipita dehors. Il vit alors une tête exploser dans un bruit sourd, avant que l’ombre ne s’effondre.
La lune éclairait faiblement les lieux.
Le bruit sourd du corps qui tombait et sa forme générale ne laissaient aucun doute sur son identité.
« Un géant. »
Aucune tente ne s’était écroulée et personne n’avait été blessé.
Le géant qui venait de s’effondrer avait chargé à l’aveuglette et s’était fait exploser la tête.
Inutile de demander qui avait fracassé cette tête.
« Vous avez laissé quelque chose ici ? Pourquoi vous vous agitez toujours comme ça, bande de géants ? »
Un cri retentit.
Il n’existait pas de frontière précise marquant le début de l’Ouest, mais ils venaient de franchir la limite que l’on pouvait à peu près considérer comme celle du territoire occidental.
Ils avaient parcouru une bonne distance depuis qu’ils avaient reçu des provisions au poste de garde de la route sûre.
Celui qui avait abattu le géant était l’homme de l’Ouest qui, de mauvaise humeur, avait ramassé sa Hache après avoir reçu une lettre de sa femme.
Rem, le poids porté sur une jambe, posa sa Hache sur une épaule, puis enroula vivement la fronde qu’il faisait tournoyer dans sa main gauche et la glissa dans son manteau.
« Crève, vous tous ! »
Rem chargea sans attendre.
On aurait dit qu’il s’était élancé à l’instant même où il avait repéré l’emplacement du groupe de géants.
S’il agissait aussi imprudemment, c’était sans doute parce qu’il faisait confiance aux deux autres restés en arrière.
Malgré l’embuscade, Leona ne paniqua pas et guida les ouvriers et le personnel vers le centre du campement.
« Par ici ! »
Elle avait eu le bon réflexe.
Même s’il y avait quelques gardes et ouvriers, les principales forces combattantes étaient lui-même, Rem et Dunbakel.
Leona rassembla les gens au même endroit pour que tous les trois puissent les protéger plus facilement.
Comme ils avaient installé les tentes autour des provisions au centre du camp, les chariots formaient aussi une excellente barricade.
« Dunbakel. »
Quand Enkrid l’appela, la femme-bête accourut comme si elle avait jailli de nulle part.
« Quoi ? »
« Élimine ceux qui s’approchent des tentes centrales. Pour l’instant, ceux-là-bas. »
Dans l’obscurité, les sens de la femme-bête étaient plus aiguisés que ceux d’Enkrid.
De plus, son odorat était exceptionnel, même pour une femme-bête.
Avant même qu’il ait fini de parler, Dunbakel passa à l’action.
Les géants encerclaient la caravane, et quelques-uns d’entre eux avançaient à grandes enjambées vers l’intérieur.
Dunbakel bondit sur l’un d’eux.
Bang.
Dans un fracas, elle prit appui sur le sol et trancha l’arrière du genou du géant.
Puis, comme un écureuil grimpant à un arbre, elle remonta le long de sa jambe et lui trancha le cou.
Clac !
Le bruit de la tête tranchée ressemblait à celui d’une Hache fendant un arbre gigantesque.
Deux coups suffirent à faire s’écrouler le géant.
Son immense corps s’étala au sol dans un bruit sourd.
Sous la faible lueur de la lune, le sang rouge sombre s’accumula sur le sol, menaçant de former une mare.
« Et le Capitaine ? »
Après en avoir abattu un, Dunbakel lui lança sa question.
Enkrid comprit qu’au cours des derniers jours, les cauchemars avaient inconsciemment fait naître en lui une grande frustration.
Il avait beau essayer de ne pas y penser, ce rêve était conçu pour lui taper sur les nerfs.
Au lieu de répondre, Enkrid partit dans la direction opposée à celle où Rem avait chargé.
« Ah, sérieux, pourquoi c’est toujours moi qui dois défendre ?! »
grommela Dunbakel derrière lui, mais Enkrid l’ignora.
Il concentra sa Volonté sur son ouïe.
Les géants étaient l’opposé des Fées.
Ils avaient du mal à se déplacer sans bruit ou à dissimuler leur présence.
Repérer le groupe de géants ne fut pas difficile.
« Une stratégie ? »
Leurs mouvements en avaient l’odeur.
Ils encerclaient la caravane, mais s’étaient regroupés en deux endroits précis.
L’un était celui où Rem avait attaqué, l’autre se trouvait à l’opposé.
« Attaquer de face, attirer leur attention, puis frapper par-derrière. »
Normalement, une simple charge brutale aurait suffi à écraser une caravane comme celle-ci. Mais attaquer successivement de face et par-derrière compliquait la riposte des défenseurs.
Ils suivaient une tactique.
C’était un groupe entraîné.
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