Chapitre 931
Chapitre 929 – Camaraderie et responsabilité
L’entrée de la ville de Yohan se trouvait au fond d’un petit canyon.
Une fois le passage franchi, la ville dévoila de nombreuses scènes impressionnantes.
« Il a dit que ce n’étaient que des gens. »
Aux yeux de Ropord, les alentours avaient pris un tout autre aspect.
Il comprit avec une sincérité nouvelle ce que Ragna avait voulu dire par « que des gens ».
« Tout le monde manie son épée avec une expression qui ressemble à celle du Capitaine. »
Ils avaient tous l’air ivres de joie.
« Voilà la famille Yohan. Ici, c’est la norme. »
La sœur de Ragna lui répondit.
Grida, qui avait la bougeotte, avait voyagé aux quatre coins du monde ; elle savait donc comment les étrangers les voyaient.
Enfin, sachant que ce compagnon faisait partie de l’Ordre des Chevaliers Fous, elle s’était doutée qu’il ne serait pas trop choqué.
« Quoi ? C’est Ragna. »
Magrun passa brièvement devant eux. Ropord échangea avec lui un salut poli, puis suivit Ragna.
Ragna se rendit directement chez le chef de maison.
***
« Tu veux dire que tu es venu nous enseigner ce que tu as appris ? »
Blitzkling, Alexandra Yohan, ouvrit de grands yeux.
Son père fut tout aussi surpris.
Tempest Yohan laissa tomber la tasse qu’il était en train de remplir.
Bien sûr, il la rattrapa au vol avant qu’elle touche le sol.
« Qui es-tu ? »
demanda son père.
Ropord entendit la plaisanterie, lourde de sous-entendus, et perçut la perplexité qu’elle dissimulait.
« Tu racontes n’importe quoi. C’est moi. »
Ragna fronça les sourcils en répliquant.
« Oui, tu es mon fils. C’est bien pour ça que je te le demande. Ce n’est pas le genre de choses que dirait mon fils. »
La famille Yohan n’avait jamais été avare de ses techniques et les siens se les enseignaient volontiers.
Mais son fils n’avait-il pas des habitudes qui le rendaient parfaitement inadapté à cet endroit ?
C’était un type qui ne pensait qu’à lui.
Et voilà que Ragna avait fait tout ce chemin exprès pour leur enseigner des techniques ?
Tempest et Alexandra Yohan échangèrent un regard.
« C’est un esprit maléfique ? »
Odincar Yohan, qui venait d’apparaître derrière eux, eut lui aussi le regard qui se figea en entendant Ragna.
« T’étais le vilain petit canard de la famille, ou quoi ? »
Ropord murmura sa question.
Ragna fronça encore davantage les sourcils.
« Ça ne te dérange pas de perdre un bras, si ? »
Il répondit à la manière de ce salaud de Rem, ce qui suffit à clouer le bec à Ropord.
Deux remarques stupides, et il y laisserait un bras.
Ropord se tut.
Ragna ne savait pas comment les convaincre en leur racontant sa vie dans les moindres détails.
« Peut-être que ce roi en serait capable. »
Et Krang ?
C’était le genre d’homme qui pouvait reprendre la situation en main en quelques mots.
Il saurait exprimer sa volonté avec éloquence.
Dans le Sud, Ragna l’avait vu faire comme si c’était la chose la plus naturelle du monde.
« Pas besoin de faire ce dont je suis incapable. »
Pendant les trois jours qui suivirent, Ragna s’acquitta consciencieusement de sa mission.
Ce fut un échange de connaissances, un enseignement mutuel.
Il expliqua à son père et à sa mère le concept de densité de la Volonté.
« Très bien. Je n’ai pas compris un traître mot, petit frère. »
Grida se fâcha plusieurs fois, mais tout se déroula sans encombre.
Ragna se sentit mal à l’aise tout du long.
En leur enseignant ce qu’ils devaient savoir, il prit une nouvelle fois conscience de son propre changement.
« Marcher seul. »
C’est rapide.
Quand on développe ses compétences sans rien avoir à expliquer à qui que ce soit, il suffit de passer à l’étape suivante.
Ragna avait précisément ce genre de Talent.
C’était pour cela qu’il avait marché seul sans s’inquiéter jusque-là.
Et il avait perdu.
« La défaite. »
C’était la première défaite de Ragna.
Pourtant, il n’en éprouvait aucun ressentiment.
Son adversaire ne l’avait-il pas épargné parce qu’il l’avait ignoré ?
« Alors pourquoi est-ce que je ne lui en veux pas ? »
Depuis quand ?
Même en suivant la voie qui lui était tracée, Ragna avait voulu avancer vite.
Il s’attendait à découvrir quelque chose de nouveau une fois arrivé au bout.
Il avait compris cette manière de vivre en observant Enkrid.
Et à présent, il découvrait un nouveau principe.
« Marcher seul, c’est rapide, mais on ne voit pas grand-chose. »
C’est avancer sans regarder autour de soi.
« Marcher ensemble. »
C’est lent, mais on regarde autour de soi.
« Ce n’est pas seulement amusant, ça a aussi du sens. »
Le bénéfice qu’on tire du regard en arrière.
« Du sens. »
Pourquoi son père avait-il brandi son épée ?
« Pour protéger la famille. »
Autrement dit, ceux qui se tenaient derrière lui.
Ses pensées se dispersèrent.
Ragna sentit ses réflexions se ramifier dans plusieurs directions.
Il comprenait désormais ce sens-là, lui aussi.
Alors, ce qu’il devait regarder à présent, ce n’était pas le sens.
Il devait apprendre à tourner la tête sur le côté.
« Quand je reprends mon souffle, je vois le chemin parcouru. »
Avait-il toujours fait les bons choix ?
Non.
En regardant derrière lui, il pouvait le constater.
De la même façon, il se retourna sur lui-même et observa ce qui l’entourait.
« Ce n’est pas lent. »
Être avec les autres, ce n’est pas avancer lentement.
Quand la tempête fait rage, deux mains ne peuvent pas bâtir une digue. Mais si elles sont cent, puis mille, elles peuvent même retenir un fleuve en crue.
« Ce n’est pas lent, c’est plus vaste. »
Élargir son champ de vision.
Accueillir un monde nouveau.
Des pensées difficiles à exprimer avec des mots prirent forme en lui.
Ragna ramassa le bois enflammé par sa défaite contre Enkrid.
À présent, il contemplait la flamme et cherchait à en comprendre le sens.
« Ne me parlez pas. »
Ragna s’était perdu dans son monde avant même que quiconque s’en aperçoive.
À Yohan, c’était rare, mais en même temps, tout le monde connaissait ce genre de scène.
Alexandra congédia les personnes autour d’elle.
« Mon fils, tu as le regard plus vif. »
Elle le pensa avec fierté.
Elle voyait enfin chez Ragna ce qu’elle avait tant espéré.
***
Fel fit un rêve.
Il avait dû se remémorer naturellement son époque de berger en repensant, avant de s’endormir, à sa résolution de rosser ce salaud de Ropord.
« Fel, espèce d’abruti, mène-les correctement. Il y a une falaise ! »
Il entendit la voix de Ropord, mais se tenait près d’un troupeau de moutons.
« De quoi tu parles ? Tu sais depuis combien de temps je suis berger ? »
Fel répondit en regardant devant lui.
Comme il s’y attendait, c’était bien une falaise.
Il se retourna. D’étranges créatures, avec la tête de Ropord sur un corps de mouton, le regardaient et prenaient la parole.
« C’est toi qui nous as conduits ici. »
« Tu veux t’enfuir ? Bien sûr. Ce n’est pas ta responsabilité. »
« En fait, ce n’est pas toi non plus qui nous as guidés. »
« Tu peux partir. C’est moi qui suis venu ici de mon plein gré. »
Des dizaines de moutons à tête de Ropord répétaient ces phrases encore et encore.
Puis leurs visages se déformèrent et ils se précipitèrent en avant.
« Il y a une falaise devant vous ! »
cria Fel.
Tous les moutons à tête de Ropord se retournèrent.
Pourtant, ils ne s’arrêtèrent pas.
« Alors, rattrape-nous. »
lancèrent les Ropord en tombant.
Fel se réveilla.
« Quel rêve de chien ! »
Il se redressa d’un coup en criant.
Plusieurs serviteurs logeaient dans les quartiers de l’Ordre des Chevaliers Fous.
Certains d’entre eux faisaient aussi partie des recrues.
La recrue affectée à Fel ce jour-là ouvrit la porte et lui demanda, l’air surpris :
« Pardon ? »
Une expression stupide qui semblait dire que c’était la norme, ici.
Cette simple question suffit à ramener Fel à la réalité.
« Rien. »
Fel se leva.
« Désagréable. »
Ce n’était pas tout à fait un cauchemar, mais le rêve avait été franchement désagréable.
Fel sortit, ferma les yeux et sentit le vent.
Le vent froid lui rafraîchit les idées.
« Responsabilité. »
Le mot du rêve lui restait en tête.
Il avait l’impression qu’un écheveau emmêlé s’était noué quelque part près de son cœur.
Quand il confia ses inquiétudes à Luagarne, celui-ci lui répondit :
« Devant un Frog, tu dois dire « ça ». Espèce d’idiot. »
Il eut alors l’occasion de montrer son Talent : mettre en colère un Frog calme comme Luagarne.
Fel passa quelques jours ainsi, puis prit le commandement de l’unité.
C’était Krais qui lui avait demandé de combler le vide laissé par Ropord.
« Gloire. »
Fel avait encore du mal à recevoir les saluts militaires.
« Euh, oui. »
Son unité appartenait bien à un Ordre de chevalerie, mais il avait peut-être été plus à l’aise sans formalités qu’avec les saluts militaires.
Krais avait organisé les Fantassins de la Garde-frontière d’une manière singulière.
On aurait dit qu’il avait reproduit telles quelles les particularités des chevaliers auxquels ils étaient rattachés.
À l’exception de l’unité qu’il dirigeait lui-même, du moins.
Rem et l’Unité d’assaut, Audin et les Fantassins des arts martiaux, puis l’unité d’Escrimeurs sous les ordres de Ragna.
Et enfin, l’unité d’infanterie officiellement appelée la garde personnelle d’Enkrid, mais qu’on surnommait l’escouade des fous suicidaires.
À l’exception de Jaxen, il les avait organisés selon les différents tempéraments de l’Ordre de chevalerie.
Fel prit la tête de l’unité d’Escrimeurs placée sous les ordres de Ragna.
Plus précisément, il formait les dix meilleurs de l’unité.
Si l’Unité d’assaut était brutale et les Fantassins des arts martiaux solides, les Escrimeurs étaient vifs.
« Ils ont le niveau d’une Écuyère ? »
Parmi ces dix-là, l’écart de niveau était particulièrement marqué chez quelques-uns.
« On s’entraîne ? »
Tout commença par un Match d’entraînement sans prétention.
Pendant qu’il s’y consacrait, une question nette, qui le tourmentait, lui revint en tête.
Qu’est-ce que la responsabilité ?
Les interrogations nées en observant Ropord n’avaient toujours pas trouvé de réponse.
« Le devoir, la responsabilité. »
Il n’avait pas vécu d’une manière qui justifiait de tels mots.
Pour Fel, ils étaient donc très étrangers.
« Est-ce que je peux continuer sans le savoir ? »
Un pressentiment inquiétant lui parcourut l’échine.
Ce salaud de Ropord n’allait pas se reposer sur ses lauriers : il allait apprendre et maîtriser de nouvelles choses, surtout à Yohan.
Fel ne pouvait pas accepter de se faire distancer à son retour.
Pendant des jours, il se demanda ce qui comptait vraiment.
Fort de la réponse qu’il finit par trouver, il s’essaya à quelque chose de nouveau.
Il se mêla aux soldats.
Il les instruisit, mangea, dormit et se roula dans la poussière avec eux.
Quand leur relation, d’abord maladroite, devint beaucoup plus naturelle, Fel comprit pourquoi il perdait à chaque fois contre Ropord lors des combats de groupe.
« Nous sommes liés les uns aux autres. »
On croit en celui qui mène la marche en observant ce qu’il montre.
La différence entre un commandant qui porte la responsabilité sur ses épaules et un autre qui ne la porte pas était immense.
La responsabilité, c’était faire de son mieux dans la tâche qui nous était confiée.
« Mieux vaut le montrer une fois que demander aux autres de nous croire. »
C’était un conseil qu’Enkrid lui avait donné avant qu’il commence tout ce travail.
Fel suivit ses paroles.
À présent, il comprenait ce qu’était la responsabilité.
***
« Le voyage a été assez long, non ? »
À ces mots d’Audin, Teresa hocha la tête.
« La route était longue, mais le voyage m’a plu. »
À première vue, Audin avait l’air de ne faire que lire les Écritures et prêcher à longueur de journée, mais il savait étonnamment bien s’exprimer.
Il connaissait quantité d’anecdotes intéressantes et savait se montrer attentionné.
Teresa apprécia cette délicatesse lorsqu’ils arrivèrent à la Légion.
Ils venaient de dépasser le château du Pape, orné d’or sur fond blanc, et d’entrer à l’intérieur.
« Bienvenue. »
La pièce de réception était petite.
Celui qui les accueillit était Noah, le Pape.
Le Pape en personne était venu à leur rencontre.
« Je suis heureux de revoir des amis. »
Noah les accueillit tous deux avec un large sourire.
Teresa se demanda si elle pouvait vraiment s’asseoir avec un homme pareil, mais elle ne bougea pas.
« Ce n’est pas à moi de m’avancer. »
Elle était une lame du culte sacré du Royaume démoniaque, une secte hérétique.
Elle s’était battue sur leurs ordres.
Le passé ne disparaissait pas.
Son péché était donc à jamais lié à son corps.
Voilà pourquoi, jusqu’à leur arrivée, elle s’était demandé si elle pouvait mettre les pieds dans la Légion.
Même si le Pape lui réservait un accueil chaleureux, cet endroit restait pour elle un lieu où régnait l’inquiétude.
Noah était un homme très occupé.
Il but à peine une tasse de thé avant de s’éclipser rapidement.
« Raconte-moi davantage de choses sur cet ami, Enki, plus tard. »
Alors, celui qu’Audin appelait son père adoptif s’avança et les guida tous les deux.
« On a éliminé la plupart des salauds pourris de la Légion, mais on ne sait jamais. Ils peuvent se terrer n’importe où. Jusqu’à récemment, on a encore débusqué des restes du culte sacré du Royaume démoniaque. »
« Il en reste encore ? »
« Ils ont trompé beaucoup de voisins. Ils prétendent s’être repentis et ne plus représenter une menace, et ne cessent de demander qu’on assure leur sécurité. »
En écoutant cette histoire, Teresa eut l’impression qu’on parlait d’une situation qu’elle connaissait bien.
Elle se trouvait dans le même cas.
Le Paladin Overdeer vint ensuite à leur rencontre.
« Vous êtes venus rosser quelques types qui manquent de sérieux ? »
Overdeer avait récemment pris en charge l’entraînement des Paladins de la Légion.
En voyant Audin, c’était donc une question tout à fait naturelle.
« S’il s’agit d’un Match d’entraînement, c’est avec plaisir. »
« Parfait. Certains types ne semblent pas croire à ta réputation. Il y en a même qui disent que tu t’es planqué à l’arrière pendant la guerre du Sud. »
« Ha ha, voilà des frères intéressants. »
« Euh… intéressants, très intéressants. »
Teresa se joignit naturellement à eux.
Audin caressa dans le sens du poil les talents de l’Ordre des Paladins, qui manifestaient leur combativité à son égard.
À force de s’entraîner, ceux qui n’avaient pas encore abandonné leur immaturité le firent en temps réel.
Teresa n’y prêta pas attention.
Elle faisait attention à chacun de ses gestes.
« Ma présence devient une gêne. »
Depuis quelque temps, Teresa s’était donné pour seul devoir de combattre et de mourir.
« Puissé-je rester aux côtés du Dieu de la Guerre. »
Sa prière commençait toujours de la même façon.
Quand viendrait le moment de risquer sa vie, elle s’avancerait sans hésiter.
C’était son objectif.
« Vous avez l’air malheureuse. »
Le troisième jour après son arrivée à la Légion, Noah vint à l’improviste et lui dit cela.
« Que voulez-vous dire ? »
Audin s’éclipsa sous prétexte qu’il avait quelque chose à faire.
La venue du Pape sans la moindre garde la mettait mal à l’aise.
Il ne devrait pas se retrouver seul avec elle comme ça.
« Vous avez dit venir du culte sacré du Royaume démoniaque ? »
Le Pape posa la question sans changer d’expression.
Teresa sentit une douleur cuisante dans son cœur.
Tout le monde avait des choses à cacher, mais cette honte venait d’être mise au grand jour.
Et ces paroles venaient du Pape, le plus haut responsable de la Légion.
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