Chapitre 932
[Désolé pour le retard, j’espère que ça vous plaira !]
Chapitre 930 – L’Oratoire abyssal
Il était plus difficile pour Teresa d’écarter les lèvres que de soulever un rocher plus gros qu’elle.
Elle avait l’impression qu’une lourde pierre s’était envolée pour venir se loger dans son cœur.
Non… était-ce une dague qui l’avait frappée ?
Elle avait même l’illusion de saigner abondamment.
Elle avait peur de baisser les yeux.
Teresa garda les yeux fixés sur le Pape et ouvrit la bouche.
« Comment ? »
Noah abandonna le sourire qu’il avait affiché plus tôt et répondit d’un air impassible.
« Est-ce important ? »
Ai-je le droit d’être ici ?
« Je suis le seul à l’avoir entendu. Même Sir Overdeer ignore ce fait. »
Noah prit sa tasse de thé.
La vapeur qui s’en échappait lui enveloppa le visage.
« C’est vrai ? Tu as été membre d’un culte ? »
Ces derniers temps, les cultes auraient causé beaucoup de problèmes au sein de la Légion.
Elle avait aussi entendu dire que ces salauds qui prétendaient avoir définitivement tourné le dos à leur ancienne vie et s’être échappés se mettaient souvent à rouler des yeux avant de passer à l’attaque.
Et qu’on avait récemment mené plusieurs opérations pour éliminer les vestiges des cultes.
« Un seul sort suffit à déclencher une telle folie qu’ils ne reconnaissent même plus leurs propres enfants. »
Elle avait entendu Sir Overdeer dire ça à Audin.
Elle aussi pouvait être comme ça.
Le soupçon était légitime.
« Il me faut une réponse. »
Sans hausser la voix, changer de posture ni cesser de boire son thé, le Pape faisait peser une pression immense sur elle.
Teresa sentit ses mains et ses pieds se raidir.
« Que dois-je répondre ? »
Dire non ?
Le pouvait-elle ?
Mais le fait qu’elle ait appartenu à un culte était vrai.
Et elle n’y était pas restée qu’un bref instant.
Elle y avait vécu toutes sortes de choses et s’était battue pour eux.
Le passé ne change pas.
Les pupilles de Teresa se dilatèrent.
Son regard se tourna vers le passé, pas vers le présent.
Des souvenirs qu’elle voulait oublier se frayèrent un chemin dans son esprit, en fouillèrent les recoins et la tourmentèrent.
C’était comme si une lame rougie à blanc avait fouillé dans sa tête.
Elle avait le crâne en feu.
« Deux gardes se trouvent derrière la porte. »
Le Pape avait laissé ses gardes pour la recevoir seul.
Si elle se jetait sur lui maintenant, il ne pourrait même pas se défendre correctement.
Par réflexe, elle chercha un moyen de s’enfuir et de sauver sa peau.
Une réaction tactique gravée dans ses instincts par l’entraînement éprouvant de l’Ordre de chevaliers.
Prendre le Pape en otage ou le tuer pour semer le chaos.
Deux possibilités s’offraient à elle.
Mais elle n’en choisit aucune.
« C’est vrai. Tu as été membre d’un culte. »
Le Pape l’avait dit.
Teresa baissa la tête.
Les veines saillirent sur le dos de ses mains.
Son corps se tendit.
La tête baissée, Teresa ouvrit la bouche.
« Oui. »
Noah attendit tranquillement qu’elle poursuive.
« Je n’ai pas ma place ici. »
Noah ne lui imposa rien.
Malgré son emploi du temps chargé, il n’avait pas oublié la raison de sa venue.
« Pourquoi ? »
Noah lui retourna la question.
« Pardon ? »
Teresa releva la tête.
« Pourquoi n’aurais-tu pas ta place ici ? »
Le Pape reposa la question.
Les yeux de Teresa tremblèrent légèrement.
Ne lui rappelait-il pas son passé et les péchés qu’elle avait commis pour la mettre en cause ?
« Réponds-moi. »
Le Pape se redressa.
Les mains posées sur les genoux, il regarda Teresa.
Bien qu’elle dût sans le savoir exercer une certaine pression, Noah ne vacilla pas le moins du monde.
« Je ne connais pas mes parents. »
« C’est aussi mon cas. »
Le Pape était lui aussi orphelin.
La guerre, cette lame cruelle qui avait ravagé le continent pendant si longtemps, avait laissé tant d’orphelins dans ce monde.
« J’ai été membre d’un culte. »
« Oui, je l’ai appris. »
Et alors ?
C’était ce que le Pape semblait dire.
Teresa pencha la tête.
« Vous ne me faites pas passer un interrogatoire. »
Ce n’est qu’alors que le Pape sourit de toutes ses dents.
« Moi, te faire passer un interrogatoire ? Bien sûr que non. »
Le Pape poursuivit, toujours souriant.
« Je suis le Pape, mais je ne sais pas du tout utiliser la divinité. »
Ses muscles restaient tendus par la nervosité, mais son réflexe tactique s’était évanoui.
« Alors, que répondrais-tu à la question : qui es-tu ? »
À la question du Pape,
Teresa n’hésita pas.
« Teresa de la Garde-frontière, Teresa de l’Ordre des Chevaliers Fous. »
Disciple d’Audin, l’Homme-bête ours, et chevalière au service d’Enkrid.
C’était là la racine qui avait pris dans son cœur.
« Ô toi qui souhaites aimer les autres, aime-toi d’abord. Car celui qui se montre dur envers lui-même ne peut se montrer généreux envers les autres. »
Ces mots interprétaient un passage des Écritures.
Le Pape en récita quelques autres.
En les écoutant, Teresa se détendit.
Elle relâcha ses muscles contractés et prêta l’oreille.
Naturellement, elle se mit elle aussi à parler.
Elle confessa tous les péchés qu’elle avait commis par le passé.
Elle avait été contrainte et opprimée, mais c’étaient ses mains qui avaient agi.
Elle parla aussi de ses propres souffrances.
Elle avait au moins eu la chance de ne pas tuer les faibles et les malheureux.
Elle avait essayé de les sauver.
Pourtant, le péché de s’être détournée d’eux demeurait.
Noah écouta son récit.
C’était un acte de repentir, une confession et une demande de pardon.
Une confession.
La première de sa vie.
Teresa versa quelques larmes en parlant, mais Noah fit comme s’il ne les voyait pas.
Teresa ne les essuya pas non plus.
Son long récit prit fin.
Il contenait toute la vie d’une géante au sang mêlé.
« Le Seigneur veille sur vous. »
Noah prit la parole. Un moment plus tard, Teresa lui demanda :
« Vous n’avez pas hésité à me recevoir seul ? »
« Pourquoi aurais-je hésité ? »
« Je suis une géante au sang mêlé et j’ai été membre d’un culte. »
Il existait des géants d’une intelligence exceptionnelle, mais aucun ne se distinguait par sa patience.
C’était un dicton bien connu.
La patience était ce qui faisait le plus défaut aux géants.
Au sein de la Garde-frontière, peu de gens la craignaient, mais ailleurs, elle avait l’habitude de voir des regards méfiants se poser sur elle.
Sur le Front sud, elle avait réussi à dissiper les soupçons en chantant des hymnes, mais une fois tout terminé, elle avait subtilement senti les autres prendre leurs distances.
« Et tu es une chevalière au service de Sir Enkrid, ainsi qu’une sœur qui sert le Dieu de la Guerre. »
Le Pape avait parlé.
Enkrid était un ami proche.
Ces mots signifiaient aussi que s’il lui faisait confiance, Noah lui faisait confiance lui aussi.
Son cœur n’abritait aucune rancœur.
Il se contentait de la regarder en face et de lui parler.
« Le Pape. »
Un homme qui s’efforçait de tout voir avec justesse.
Parmi les histoires qu’elle avait glanées au fil de ses allées et venues, beaucoup racontaient que l’obstination du Pape avait provoqué divers problèmes.
« Il n’abandonne personne. »
Il enveloppait les autres de bienveillance.
Son cœur débordait de générosité.
« Un homme incapable d’utiliser la divinité, mais qui insuffle de la lumière dans le cœur de chacun. »
Elle pensa soudain au Capitaine qui devait se trouver à la Garde-frontière.
Il avait de nombreux points communs avec le Pape.
Tous deux rassemblaient les autres autour d’eux, guidés par leurs convictions.
De nouveaux souvenirs lui revinrent, ceux du jour où elle s’était confiée à Enkrid.
« Prends tes responsabilités. »
Ce qu’Enkrid lui avait dit.
C’était ainsi qu’avait pris fin une conversation commencée par sa promesse de se battre encore et encore pour faire ses preuves.
Depuis, elle avait vécu tant de choses et était arrivée jusqu’ici, mais, à partir d’un certain moment, Teresa s’était mise à se haïr.
Noah avait visé juste.
« Sir Audin se fait beaucoup de souci pour toi, ma sœur. »
Ses paroles avaient mené à la situation actuelle.
Teresa hocha la tête.
C’était la première fois qu’elle se confessait, mais vider son cœur lui faisait du bien.
« Je me détestais. »
Être de sang mêlé, avoir du sang de géant dans les veines, ne pas parvenir à maîtriser ses instincts meurtriers, avoir appartenu à un culte.
Elle détestait tout cela.
Elle avait essayé d’oublier, sans y parvenir. Alors, elle n’avait pu que se haïr.
Le passé demeure à jamais.
On ne peut pas s’en débarrasser proprement d’un coup de couteau.
Il faut donc l’accepter et l’embrasser.
« Aime-toi. Si tu veux aimer les autres. »
Quand Noah répéta ces mots, la dague plantée dans le cœur de Teresa en fut arrachée.
À la place de la dague, elle accueillit en elle un feu de cheminée brûlant au cœur de l’hiver.
À mesure que le changement s’installait dans son esprit, son corps se transforma lui aussi.
Plus précisément, l’instinct de géante qu’elle avait jusque-là réprimé de force.
Elle avait peur que cet instinct ne lui fasse perdre la raison en s’éveillant, mais…
« Ça n’arrivera pas. »
Car celui qui croit en lui-même ne se berce pas d’illusions.
« Tu as de beaux yeux. Peux-tu aimer les autres, maintenant ? »
« Oui. »
Teresa répondit.
Elle remercia le Pape.
Noah se contenta de sourire de toutes ses dents.
Il n’avait pas agi dans l’espoir d’obtenir quoi que ce soit.
Audin lui avait parlé des souffrances et des errances de Teresa, et Noah s’était contenté d’écouter son histoire en glissant quelques mots.
Teresa retrouva son calme et tourna son regard vers un avenir radieux.
« À mon retour, je pourrai rosser Fel, Ropord et Smelly. »
Elle le pensait vraiment.
Elle croyait que les hymnes et l’instinct de géante s’opposaient, mais ce n’était pas le cas.
Elle venait simplement de comprendre que ces deux choses faisaient partie d’elle.
***
« Ma sœur s’en sortira très bien. »
Audin le pensa en avançant d’un pas.
Ce n’était pas le moment de s’inquiéter pour les autres, mais il ne chassa pas de force les pensées qui lui venaient.
Un escalier descendait sous terre.
Le passage était profond et, comme il n’y avait pas la moindre torche sur les murs, seule une obscurité totale l’accueillit.
La torche qu’il tenait était l’unique source de lumière.
Audin s’engagea dans l’escalier en s’éclairant de sa torche.
La flamme n’éclairait pas tout autour de lui et il distinguait mal où il posait les pieds, mais il lui suffisait de sentir les courants d’air pour avancer sans difficulté.
« Tu es sûr de devoir y aller ? »
Juste avant son départ, Sir Overdeer lui avait fait part de ses inquiétudes.
Le lieu où il se rendait était un endroit secret, connu de très peu de gens, à part le Pape et lui-même.
Il s’appelait l’Oratoire abyssal.
Autrement dit, l’Oratoire sans soleil.
Mais son propriétaire l’appelait une prison.
On y accédait par un passage souterrain secret, dissimulé dans la chapelle centrale de la Légion de la Ville sainte.
L’escalier en colimaçon qui descendait semblait mener tout droit aux enfers.
« Le chemin était-il aussi long, la dernière fois ? »
Audin avait appris les méthodes d’entraînement en tant que prêtre des arts martiaux, puis avait affiné ses compétences et ses techniques grâce à son Talent débordant.
Beaucoup de gens lui avaient enseigné, notamment son père adoptif, le Saint dépenaillé, mais Audin avait senti qu’il lui manquait quelque chose. Il avait alors rencontré ici un nouveau maître.
« Viens me rencontrer. »
Il était descendu, attiré par des paroles qui stimulaient sans cesse sa divinité.
Pour garder un secret, le mieux était de réduire le nombre de personnes au courant.
La Légion avait fait de même.
Monter la garde aurait équivalu à annoncer que quelque chose était caché ici ; personne ne surveillait donc l’Oratoire abyssal.
Il suffisait de dissimuler habilement le passage souterrain et de préserver le secret.
C’était la meilleure façon de cacher l’endroit.
C’est aussi pour cela que personne n’avait arrêté ni surveillé Audin quand il avait découvert le lieu et y était descendu.
« Viens me rencontrer. »
Il entendit les mêmes paroles.
Plus exactement, elles résonnèrent dans son cœur.
C’était à l’époque où il était encore enivré par sa récente découverte de la divinité et de la manière de l’utiliser.
Audin était convaincu qu’aucune tentation ne pourrait le faire tomber.
Même si un démon se cachait là-dessous, il était prêt à l’affronter.
« On ne dirait pas un démon. »
Audin avait suivi son intuition.
L’appel ne dégageait aucune malveillance.
Et son cœur ne s’était pas laissé troubler par le désir.
« Si un problème survient… »
Il était descendu en prenant ses précautions.
Le propriétaire de l’oratoire faisait vibrer le sol au moyen de la divinité pour ne transmettre sa volonté qu’à la cible de son choix.
Audin l’avait compris.
« Qui cela peut-il bien être ? »
Il ignorait qu’une personne puisse accomplir une telle chose.
La curiosité s’était éveillée en lui.
Son esprit de compétition aussi.
Ainsi, guidé par l’appel, il avait découvert la chapelle souterraine.
« Qui cela peut-il bien être ? »
Un démon caché dans la chapelle souterraine de la Légion ?
Un être possédé par un esprit maléfique ?
Une plaisanterie de Dieu pour l’attirer et le mettre à l’épreuve ?
Le passage souterrain était sombre et silencieux.
Après avoir descendu l’escalier de pierre, il avait trouvé une porte deux fois plus grande que lui.
Au moment où il l’avait touchée, une douleur brûlante lui avait transpercé le crâne.
Il avait poussé de toutes ses forces pour l’ouvrir, et le maître des lieux l’avait accueilli.
— Tu es venu.
Impossible de lire ses émotions.
Impossible de deviner ses intentions.
Il ne transmettait qu’une volonté dépourvue de couleur.
— Cela faisait longtemps qu’on n’avait pas vu un tel Talent.
Un corps fait de lumière, mais qui n’aveuglait pas, semblait enchaîné à une unique épée ; des chaînes pendaient de ses bras et de ses jambes.
Il n’avait ni yeux ni nez.
Cette chose ressemblait à peine à un être humain, bien qu’elle fût faite de lumière.
Elle n’avait pas de bouche, donc pas de langue.
Elle transmettait ses paroles en faisant vibrer l’air.
Une technique remarquable.
« Qu’êtes-vous ? »
Audin demanda.
— Je suis le dernier chevalier gardien de la Légion.
Il lui donna deux réponses.
— Et un imbécile ivre de divinité.
Celui qui dormait dans l’Oratoire abyssal était un drogué de lumière.
Un homme qui, ivre de divinité, avait accepté une part de Dieu dans son corps.
Et qui avait à peine survécu, soutenu par la générosité de Dieu.
Il souhaitait mourir et attendait qu’une personne vienne le tuer.
Les souvenirs passés s’estompaient, comme s’ils ne faisaient que l’effleurer.
C’était leur deuxième rencontre.
— Tu es revenu.
Le drogué de divinité s’adressa à Audin.
« Oui. »
— On dirait que tu n’es pas encore prêt à tenir ta promesse.
C’était son domaine.
Un sanctuaire qu’il avait créé, un espace où son pouvoir se manifestait.
Il avait évalué le niveau d’Audin dès que celui-ci avait franchi le seuil.
Le Paladin, qui n’était encore qu’un disciple, n’avait pas acquis le pouvoir de le tuer.
« La promesse attendra. Je suis venu parce que j’ai besoin de mon armure. »
Audin répondit.
Le corps de lumière releva sa tête inclinée, malgré l’absence d’yeux.
Sa lumière restait particulière : elle n’éblouissait pas.
Une vibration s’éleva du cœur de cette lumière et transmit sa volonté.
— Tu comptes finalement suivre le même chemin que moi.
La lumière avait parlé.
« Non. Ce n’est pas ça. »
Audin répondit.
Personne d’autre ne pouvait descendre : la pression l’aurait tué.
Ils conversèrent donc dans ce lieu où les visiteurs étaient extrêmement rares.
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