Chapitre 929
Chapitre 927 – Ascension
« Tu sais qui était ce blond ? »
Moins de deux jours s’étaient écoulés depuis leur retour.
Krais cherchait à découvrir l’identité du salaud qui avait perforé le ventre d’Enkrid.
C’était une habitude née de l’inquiétude.
Même sans connaître l’identité de son adversaire, il rassemblait des bribes d’information pour le retrouver.
Un type qui avait affronté Enkrid et Ragna tout seul et les avait écrasés ?
« Est-ce seulement possible ? »
Krais faisait partie de l’Ordre de chevaliers, mais il n’était pas aussi doué au combat.
En revanche, il savait parfaitement combien la tâche qu’il venait d’évaluer était difficile et ardue.
« À moins que Leonesis Oniac ne soit revenu d’entre les morts. »
Non, c’était un grand homme qui avait établi et structuré l’escrime, mais rien ne prouvait qu’il ait réellement possédé un talent exceptionnel.
« Peut-être un Chevalier de l’Aube de la Création ? »
Le Chevalier de l’Aube de la Création tenait davantage du conte pour enfants que d’un personnage attesté par les livres d’histoire.
L’une de ces épopées héroïques que les bardes adoraient vendre.
On racontait qu’il avait fendu le ciel d’un seul coup d’épée, à une époque où la lumière n’existait pas et où régnait une nuit éternelle.
« Là, ça va un peu loin. »
Même pour une légende, l’exagération était énorme.
Krais avait lu quantité de livres et recueilli des rumeurs pendant des années.
Sans aller jusqu’au Chevalier de l’Aube de la Création, il se rappelait quelques autres chevaliers capables de tenir tête aux deux à la fois.
« Comme le Tueur de dragons. »
N’était-ce pas le chevalier qui avait tué un dragon maléfique ?
Les dragons ayant existé à cette époque, lui aussi était le héros des récits des bardes.
« Et le Roi des bêtes ? »
Le Roi des bêtes était un homme-bête qui avait rassemblé tous les siens, dispersés dans le monde et réduits en esclavage, pour fonder une nation dans les terres frontalières.
Au moins, il s’agissait d’une grande figure ayant réellement existé.
« Même si tout repose sur les récits transmis oralement par les hommes-bêtes. »
Dunbakel, la seule femme-bête de l’Ordre de chevaliers, ignorait jusqu’à son existence. L’histoire ne devait donc être connue que de quelques hommes-bêtes.
Pourtant, plusieurs historiens du continent avaient prouvé l’existence du Roi des bêtes.
« Alors, pour affronter ces deux-là en même temps, il faut être au niveau du mythe ou de la légende, non ? »
Telle était la conclusion de Krais.
« On le reverra, pas vrai ? »
Voilà pourquoi il posa la question à Enkrid.
« Probablement. »
« D’accord. Et pour la préparation ? »
« Je m’y suis remis ce matin aussi. »
Ne pas laisser passer une journée sans s’entraîner.
C’était la seule préparation possible.
Krais accepta le flot de problèmes qui s’accumulaient, du blond aux démons, puis déclara :
« Débrouillez-vous sans moi. »
Il avait envie de fuir la ville sur-le-champ et de se cacher dans un coin perdu de la campagne.
« On cherche des noises à tous les démons du Royaume démoniaque, et voilà qu’un épéiste absurde nous tombe dessus en plus ? Hein ? Pourquoi est-ce que la situation est particulièrement difficile pour nous ? On aurait tranché la face de la Déesse de la fortune ou quoi ? »
Devenir bavard était un signe d’anxiété.
Krais se connaissait bien.
Il reprit son souffle et parla comme pour se le répéter à lui-même :
« Enfin, si on sait ce qui nous attend et qu’on ne se prépare pas, c’est qu’on est idiots. »
Krais avait l’air sur le point de pleurer.
Enkrid trouva ça drôle et esquissa un sourire.
Il parlait tout seul et se répondait tout seul, non ?
« Ne ris pas. Je suis sérieux, là. »
Krais ne changeait pas.
Il reprit son souffle et poursuivit :
« Même si on ne sait pas ce qui nous attend, je pense qu’on devrait se préparer en envisageant plusieurs possibilités. »
Au fil de ses conversations avec Krais, Enkrid avait compris ce qu’il devait faire.
Quand on sait, on se prépare.
Personne ne connaissait mieux les démons qu’une Sorcière.
Esther lui avait d’ailleurs déjà transmis à plusieurs reprises les avertissements de créatures de ce genre. Il alla donc la voir.
« Tu sais comment tuer un démon ? »
Il restait beaucoup de démons dans le Royaume démoniaque.
Vraiment beaucoup.
Transformée en panthère, Esther traça des mots de ses griffes sur la terre.
« Attends. »
Après avoir passé plusieurs jours sous sa forme de panthère, Esther revint et alla aussitôt trouver Enkrid.
***
C’était maintenant.
« Yo. »
Enkrid leva la main en guise de salut à la Sorcière qui lui dit l’avoir attendu.
Le vent glacial avait beau mordre, quand quelqu’un marchait à vos côtés, on pouvait partager sa chaleur.
« On fait un petit tour ? »
Enkrid reprit la parole.
Le ciel s’assombrissait ; il semblait qu’il neigerait à l’aube.
Il se trompait parfois sur la pluie, mais son expérience dans l’armée lui permettait peut-être de mieux prévoir la neige.
Les flocons étaient l’ennemi de tous les soldats.
Il se rappela soudain les excuses qu’il avait inventées autrefois pour éviter de déblayer la neige devant Shinar.
Des souvenirs qui lui tenaient à cœur.
« Allons-y. »
Esther répondit et vint se placer à ses côtés.
Tous deux s’éloignèrent sur fond de nuit urbaine.
Plusieurs chemins menaient au terrain d’entraînement.
Ils choisirent le plus long.
Il contournait les faubourgs, au lieu de traverser le centre-ville.
De loin, la Garde-frontière semblait enserrée entre trois grandes routes. Celle qu’ils empruntaient suivait les pierres qui bordaient les faubourgs les plus éloignés.
Il n’était pas l’heure de voir les gens aller et venir, mais des patrouilleurs munis de lanternes devaient inspecter le secteur dans le cadre de leur service.
Ils croisèrent l’une de ces patrouilles.
« Gloire. »
Une recrue à la discipline militaire irréprochable et deux soldats qui méritaient le titre de vétérans : une équipe de trois.
On avait formé ce groupe parce qu’on était mieux armé pour réagir à trois qu’à deux.
Krais avait-il dit que c’était l’idée qu’Abnaier avait mise en pratique ?
Comme Krais racontait tout, que ce soit important ou non, Enkrid avait appris toutes sortes de choses par son intermédiaire.
« Bon travail. »
Enkrid hocha la tête et continua son chemin, mais la recrue ne parvenait pas à détacher son regard d’Esther.
Son manteau de fourrure noire, qui réfléchissait étrangement la lumière, semblait ensorceler ceux qui le regardaient.
Et son visage, que les reflets de la lanterne plongeaient dans l’ombre, avait quelque chose de deux fois plus mystérieux que de jour.
Ses yeux bleus et l’arête de son nez dessinaient des ombres nettes. Si l’on devait juger de sa beauté ou de sa laideur, elle était aussi belle qu’une Fée.
« Une déesse ? »
pensa la recrue.
« Tes yeux. »
La femme qui ressemblait à une déesse marmonna ces mots.
L’un des vétérans agrippa l’épaule de la recrue.
« Tu veux devenir aveugle ? »
Il n’y avait pas la moindre plaisanterie dans sa voix.
« Tu ne devrais pas fixer la Fleur noire trop longtemps, imbécile. »
Tendue, la recrue disparut dans l’obscurité à la suite des deux anciens.
Enkrid fit un pas et demanda :
« Tu ne leur as quand même pas crevé les yeux, aux soldats ? »
« Pas encore. »
Étrange, n’avait-il pas vu une peur très nette dans leurs yeux ?
Tandis qu’il y réfléchissait un instant, Esther termina sa phrase.
« Je les ai seulement rendus aveugles pendant quelques jours. »
Esther était une Sorcière, mais elle ne jetait pas des sorts à n’importe qui.
Elle avait de bonnes raisons d’agir ainsi.
Enkrid le croyait.
« C’était vraiment amusant. »
Esther passa la main dans ses cheveux pour les rejeter en arrière et rit.
À la voir, son sourire avait tout d’insidieux.
Bien sûr, un homme ordinaire aurait été prêt à donner sa vie pour un seul de ces sourires.
« Je ne comprends pas tout ce qu’elle fait. »
Elle finirait par s’en sortir.
Esther devait bien avoir ses propres principes.
Enkrid se remit en marche, comme pour chasser ses pensées.
Esther l’accompagna à ses côtés.
Tous deux marchèrent un moment en observant les environs sans parler.
« Monsieur. »
Ils croisèrent un autre groupe.
Des membres de la Guilde Gilpin, qui affirmaient monter la garde la nuit pour protéger la ville.
En reconnaissant Esther et Enkrid, ils s’arrêtèrent et s’inclinèrent au lieu de les saluer militairement.
« Bon travail. »
Enkrid passa lui aussi devant eux sans s’attarder.
Eux aussi formaient une équipe de trois.
Ce groupe était devenu depuis longtemps le réseau d’informateurs personnel de Krais.
Il était donc logique qu’ils adoptent une organisation semblable à celle des patrouilleurs.
Même si leurs itinéraires devaient être différents.
Après les avoir dépassés, ils sentirent plusieurs présences discrètes s’approcher, puis s’éloigner.
C’était sans doute des gens de Jaxen.
« Connaître son adversaire, c’est savoir comment s’y prendre avec lui. »
Esther prit la parole alors qu’ils ne percevaient plus la moindre présence alentour.
Enkrid marchait le long d’un petit muret de pierre, sur sa droite.
Inutile de demander ici de qui elle parlait.
Esther poursuivit sans attendre de réponse :
« Tu vois les étoiles ? »
Malgré les nuages, quelques points lumineux perçaient de temps à autre.
Comme il n’y avait aucune lumière dans les environs, les étoiles brillaient plus nettement.
« Oui. »
Enkrid leva brièvement les yeux et répondit.
« Il y a longtemps, plusieurs mages se sont réunis et ont bâti une tour. »
Le récit qu’il avait déjà entendu quelque part se poursuivit.
« Cette tour s’appelait la Tour de la Sagesse. »
Les mages qui avaient construit la tour avaient tous touché aux arts interdits, ce qui avait invoqué les Seigneurs du Royaume démoniaque et Beelrog.
La porte vers un autre monde s’était ouverte, précipitant le monde vers la destruction.
« Leur vœu était de devenir des étoiles dans le ciel. »
Esther tendit son index droit vers les cieux.
Enkrid regarda ses yeux, pas son doigt.
« L’Ascension. Les démons n’ont pas d’autre but. »
Les démons étaient déjà à moitié immortels.
Le Maître des spectres allait-il mourir parce que sa durée de vie était arrivée à son terme ?
Alors, pourquoi vivaient-ils ?
Dans quel but ?
« Devenir une étoile dans le ciel, c’est ce qu’on appelle l’Ascension. »
Le but des démons.
Ils voulaient s’élever au-dessus du ciel, en y mettant tout ce qu’ils avaient.
« Aucun des innombrables mages qui se vantaient de leur sagesse ne savait comment accéder à l’Ascension. Les démons le sauraient ? S’ils le savaient, ils auraient déjà fait quelque chose, que le continent devienne une mer de sang ou non. S’ils ne l’ont pas fait, c’est qu’ils ignorent eux aussi comment accéder à l’Ascension. »
Esther se tut, fit deux pas de plus, puis demanda :
« Alors, qu’est-ce que tu vas faire ? Ce sont des types qui prétendent devenir des étoiles, là-haut dans le ciel. À leurs yeux, tuer des milliers de personnes pour mener diverses expériences serait une broutille. »
Ce n’étaient pas des êtres qu’on pouvait tuer en les tailladant sous prétexte qu’ils avaient un corps physique.
Voilà ce qu’étaient les démons.
Esther avait dit tout ce qu’elle avait à dire.
Enkrid ouvrit la bouche.
« Ce que je vais faire, tu demandes ? »
Esther plongea elle aussi les yeux dans les siens.
Ils brillaient comme des étoiles perçant les ténèbres.
Le regard bleu et lumineux n’avait pas changé d’un iota.
Il était le même qu’au jour de leur première rencontre.
Rien n’avait changé.
« Je me battrai. »
Les Seigneurs du Royaume démoniaque n’accordaient aucune valeur à la vie humaine et n’hésitaient pas à semer la guerre et les combats.
Alors cet homme se battrait.
Sans reculer d’un pas, il lutterait ainsi jusqu’à ce que sa vie s’épuise et s’éteigne.
« Et je resterai à ses côtés. »
Esther en fit le serment en son for intérieur.
Seul le Serment du chevalier avait-il le pouvoir d’un vœu ?
Un vœu scellé par le mana avait autant de valeur qu’un Serment du chevalier.
La Sorcière hocha la tête, comme si elle cédait au charme démoniaque qui l’ensorcelait.
« Oui. Tu le feras. »
Il aurait beaucoup à faire pour combattre les démons.
Même s’il risquait sa vie, la victoire n’était pas garantie.
Sans anxiété, on n’était pas humain.
En ce sens, Esther était profondément humaine.
Parce qu’elle était humaine, elle ressentait de l’inquiétude.
La lumière des étoiles se posa sur eux.
Esther posa la main sur le cœur d’Enkrid.
Boum…
Avant de retrouver forme humaine, alors qu’elle était encore une panthère, le battement du cœur d’Enkrid lui servait de berceuse.
Au même rythme, le cœur d’Esther battait à l’unisson.
« Mon cœur s’apaise. »
dit Esther.
Enkrid garda le silence et attendit un instant, le temps qu’elle se calme tout à fait.
La peur qui se devinait dans ses yeux s’évanouit lentement.
Comme du sel dissous dans l’eau, elle se dispersa sous le lac bleu.
Ils croisèrent trois fois les patrouilleurs, la Guilde Gilpin et les hommes de Jaxen, mais ne remarquèrent pas, une quatrième fois, les yeux qui observaient de loin la ville endormie.
Les Fées voyant la nuit comme en plein jour, elles distinguèrent parfaitement les deux silhouettes, même à grande distance.
C’est pourquoi les deux autres ne remarquèrent pas leur présence.
L’éclaireuse de Kirhais mémorisa en silence l’apparence des deux compagnons.
Il fallait absolument rapporter cette scène à la Reine, qui s’entraînait actuellement dans la ville au péril de sa vie.
***
Enkrid rentra, se lava et s’allongea.
Sa chambre se trouvait au troisième étage de la petite forteresse.
À chaque fois qu’Enkrid s’absentait, Krais s’occupait du terrain d’entraînement de l’Ordre de chevaliers et aménageait les quartiers.
Autrement dit, il avait bâti en douce une sorte de château-fort.
Au-delà de la fenêtre, les flocons commencèrent à tourbillonner.
Le vent était faible. La neige tombait doucement et recouvrait le monde en silence.
Enkrid ferma les yeux, s’endormit et se mit à rêver.
« C’est la fin. »
Qui parlait ?
Il comprenait qu’il rêvait, mais la voix ne venait pas de lui : pourtant, c’était sa bouche qui avait parlé.
La sensation était étrange.
Comme s’il ouvrait et fermait la bouche sous l’eau.
« J’ai dit que c’était la fin. »
Sa bouche s’ouvrait contre sa volonté.
Quelqu’un qui était lui-même et pourtant étranger poussa un cri et s’agenouilla.
Tout ce qu’il ressentait et voyait avait un aspect irréel, comme si chaque chose était faite de grains de sable.
« Je ne peux pas choisir. »
La frustration et le désespoir l’envahirent.
Tout ce qu’il ressentait à présent, c’était de l’impuissance.
Il ne pouvait pas bouger un doigt.
Il ne faisait que trembler de douleur en silence.
Puis il mourut.
Sa vie s’interrompit.
Il avait cru voir le Passeur en ouvrant de nouveau les yeux, mais il n’en fut rien.
Une autre vision.
« Bon sang, c’est à moi de bloquer ça ? »
Comme à l’instant.
Il avait l’impression de parler de sa propre bouche, mais c’était une voix de femme.
Ses mains étaient très grandes et épaisses.
La sensation de sa main droite était extraordinaire.
Ce qu’elle tenait entra dans son champ de vision.
Une lance assez grosse pour être qualifiée de petite colonne.
Très longue et très épaisse.
Il n’en percevait que la forme ; les détails de l’arme et ce qui l’entourait ne lui apparaissaient pas clairement.
« Qu’est-ce que c’est ? »
Encore un tour du Passeur sans visage ?
C’était une hypothèse raisonnable.
« Lui-même » et « Elle », qui tenait la lance, firent face à des vagues de monstres et de bêtes qu’il n’avait jamais vus, puis moururent.
Chacun de ces monstres était assez puissant pour porter un nom dans le Royaume démoniaque.
S’ils avaient un point commun, c’était leur grande taille.
Par-dessus le marché, un monstre crachant un liquide noir passa au-dessus d’eux en volant.
« Un dragon ? »
Il ne l’avait jamais vu auparavant, seulement sous la forme d’une silhouette faite de grains de sable, mais il était difficile d’associer cette forme à autre chose, vu son apparence.
Son corps se déchira et ses membres tombèrent.
Ses entrailles éclatèrent et le sang lui coula de la bouche.
La douleur était sourde, comme une lame émoussée appliquée sur des vêtements de cuir ; elle ne faisait donc pas mal.
Tout autour de lui était fait de grains de sable, et même cette scène semblait aperçue à travers un miroir trouble.
Il mourut de nouveau.
Il ne comprenait pas ce qui s’était passé.
Seul l’instant lui restait.
Plusieurs rêves différents défilèrent ainsi, comme des visions qui ne faisaient que l’effleurer.
Après avoir vécu des dizaines de situations en un instant, il se réveilla, le dos appuyé contre le pont du bateau qui tanguait.
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