Chapitre 890
Chapitre 888 – Transfert
Enkrid calma discrètement sa respiration et abattit son épée.
Il poursuivit son enchaînement sans s’arrêter.
S’il s’arrêtait, il mourait.
Quatre chevaliers l’affrontaient.
Qui plus est, ils étaient plus doués que le type qui s’était déchaîné sur le griffon et que les deux autres qu’il avait affrontés en chemin.
Jusqu’ici, il n’avait donc fait qu’une seule chose.
« Braises meurtrières. »
Bloquer avant même que l’attaque ne commence.
Ce serait bien d’y arriver à chaque fois, mais s’il échouait, ce n’était pas grave.
Il n’avait qu’à passer à la suivante.
« Réaction instantanée. »
Si les Braises meurtrières échouaient et qu’un bloc de fer ou une griffe fonçait sur lui, il n’avait qu’à le parer.
Déplacer les pieds, manier son épée et libérer sa Volonté avec une intensité constante.
Cela ne lui demandait aucun effort.
Il l’avait fait d’innombrables fois à l’entraînement.
C’était plus facile que d’affronter Rem, Ragna ou Audin.
« Une bataille d’endurance. »
La spécialité d’Enkrid.
Il possédait Uske, une Volonté inépuisable.
Pourtant, le moment où il avait pu se croire en danger était déjà passé.
Jaxen avait choisi l’une des dizaines d’issues possibles et était parvenu à survivre jusqu’à l’arrivée d’Enkrid.
Enkrid avait accompli quelque chose de semblable.
Choisir une option parmi des dizaines.
Si ce n’était pas la bonne, réagir aussitôt par un autre mouvement.
Parer, frapper, cogner, puis parer encore. Ainsi de suite.
Il dévia avec Aube le poing couvert d’une fourrure hérissée qui semblait capable d’arracher la chair au moindre effleurement. Dans le même temps, de l’autre épée, il frappa le bouclier qui visait sa taille par-derrière.
Sa pensée s’optimisait et se resserrait.
Sa concentration brûlait plus fort que jamais.
Il avait l’impression que son cerveau allait fondre.
En même temps, la pensée d’Enkrid se dédoubla.
« Tactique. »
Une pensée qui lui faisait envisager le « prochain coup » et la « situation dans son ensemble » avant de réagir sur-le-champ.
L’autre réagissait pour échapper au danger qui se rapprochait de ses yeux.
Et il recommençait.
Cela suffisait.
Enkrid s’y tint.
S’il continuait à endurer, il finirait peut-être par reculer, même avec Uske. Mais il n’était pas seul.
Enkrid faisait ce qu’il avait à faire, et Jaxen aussi.
« Comment ?
— Bon sang ! »
Deux voix se chevauchèrent.
Enkrid se consacrait à parer les épées et à esquiver.
Difficile, dans ces conditions, de saisir tout ce qui se passait autour de lui.
Mais au vu du résultat, il semblait comprendre.
« Comment as-tu réussi à percer ? »
Le chevalier qui portait deux boucliers à la place de gantelets.
Un chevalier convaincu que personne ne pourrait transpercer ses boucliers et son armure s’il décidait de se défendre.
Une épée était plantée dans son cœur.
Du sang brouillait la lame transparente et en révélait la forme.
C’était une lame brisée en deux.
Le résultat parlait de lui-même, même sans connaître le déroulement des faits.
« Même la force d’un monstre n’a pas réussi à la percer. »
Le sang jaillissait, mais il prononça tout de même ce qu’il avait à dire.
Sa curiosité était sincère.
Il voulait simplement savoir comment on avait transpercé son armure, qui avait résisté même aux monstres.
Jaxen avait une entaille assez profonde au flanc.
Le sang ne coulait pas à flots.
Il avait déjà contracté ses muscles pour endiguer l’hémorragie.
La marque avait été laissée par le bord du bouclier.
S’il avait tordu la taille ne serait-ce qu’un peu plus tard, il aurait presque pu admirer la forme de ses propres organes.
Bien sûr, Jaxen avait assez confiance en lui pour refaire plusieurs fois la même chose, même à l’instant.
« Parce qu’on peut transpercer avec une alêne ce qu’on ne peut pas briser à coups de poing. »
Jaxen lui répondit.
Le principe était simple.
Le mettre en pratique, en revanche, était difficile.
« Tu as esquivé mon attaque, puis trouvé cette ouverture pour me poignarder ?
— C’est plus facile que de traverser un labyrinthe les yeux fermés et les oreilles bouchées. »
C’était ce que lui avaient enseigné son maître et son professeur.
Jaxen répondit et regarda l’un des objets de la Collection Carmen, désormais transformé en décoration dans le cœur de son adversaire : il était brisé en deux.
Une arme qui avait rempli son rôle.
Il était donc juste de la laisser partir.
Dire des mots dont il aurait pu se passer, c’était témoigner du respect à son adversaire.
Des questions et des réponses pour un chevalier mourant.
L’honneur et la chevalerie — même chez Jaxen, ces choses-là étaient évidentes.
***
« Uwooo ! »
Baric rugit.
Le combat n’était pas terminé.
« Bon sang, amenez-vous ! »
Longarm cria à son tour.
Le chevalier Barod s’agenouilla lentement.
Le sang s’écoulait à flots le long de la lame plantée en lui.
La lumière dans ses yeux s’éteignit.
Certains se débattaient encore en mourant, mais quand sa mort fut certaine, la volonté de Barod se brisa.
Tout cela n’avait été qu’une lutte pour survivre.
« Tu comptes gagner ? »
Pustis lança un regard féroce et leva son fléau.
Enkrid attira de nouveau tous les regards.
Clang !
Il frappa le sol du pied gauche et pointa son épée.
La lueur bleue d’Aube captiva tous les regards.
« Ne baisse pas ta garde, chevalier du Sud. Si les choses tournent mal, tu mourras de ma main. »
Il avertissait Jaxen et leur disait de ne pas le prendre à la légère.
Enkrid avait lui aussi perdu une épaulette, et une entaille assez profonde était visible juste en dessous.
Pourtant, il agissait comme si rien ne limitait ses mouvements.
Les égratignures sur sa joue ne méritaient même pas d’être appelées des blessures.
À peine ces mots prononcés, le combat reprit.
Enkrid parait, tandis que Jaxen se dissimulait pour chercher une ouverture.
Le seul problème, c’était qu’Enkrid n’était pas transpercé.
Ploc.
Jaxen se contenta de faire ce qu’il avait à faire.
« Espèce de salaud… »
Le suivant était Longarm.
Il se rappela le passé, où il avait tout fait pour rester en vie.
Le jour où il avait tué son frère et raflé ses trésors, puis les jours de méfaits qui avaient suivi, lorsqu’il avait convoité la femme de son ami.
« Je veux vivre. »
Un scélérat doté d’un puissant instinct de survie.
Longarm se prépara, et Jaxen ne tenta pas de l’assassiner.
Le bras gauche blessé, il ne tenait qu’une dague et l’affronta de face.
Ce qui avait quelque chose d’étonnant, c’était qu’il aurait peut-être un peu reculé autrefois, mais qu’à présent, il était de taille à se battre.
En voyant Jaxen s’avancer avec assurance, Longarm fut le premier à vaciller.
La vue de Barod, mort, le troublait.
Jaxen lui tapota les nerfs avec un sifflement.
À chaque fois qu’il entendait ce son, Longarm pensait aux armes de jet.
S’il avait gardé la tête froide, évalué la situation et combattu sans se laisser troubler, nul ne pouvait savoir qui l’aurait emporté. Mais leurs chemins divergeaient désormais : l’un menait à la vie, l’autre à la mort.
L’un tenait bon, l’autre vacillait.
Cette fois, il perdit non pas par manque d’habileté, mais de volonté.
Le visage de Pustis prit une teinte livide.
Il entrevit la mort.
Pourtant, il ne pouvait pas reculer.
S’il reculait, le Commandant serait mis en difficulté.
Le monstre qui lui faisait face multipliait les attaques.
Il ne se contentait pas de parer.
« Il est différent du Grand Empereur. »
Il n’avait pas la force du Grand Empereur, mais ce type était lui aussi un monstre.
« D’où sortent ces types ? »
Le surnom des Fous n’était pas usurpé.
« Pustis, le continent entre dans une ère nouvelle. La gloire passée ne sera bientôt plus qu’un souvenir. »
Les paroles du Grand Empereur, lorsqu’il lui avait présenté le nouvel ordre de chevalerie, résonnaient dans ses oreilles.
Le Grand Empereur avait créé une nouvelle force armée, différente des ordres de chevalerie de Lihin-Stetten qui l’avaient précédée.
Mais la gloire des ordres de chevalerie, qui avaient tenu bon jusqu’alors, s’était-elle évanouie pour autant ?
« Non. Nous sommes devenus plus forts. »
Le Grand Empereur avait dit cela.
« Le jour où je placerai tout le continent sous mes pieds n’est plus très loin. »
Le rêve du Grand Empereur était immense.
Vraiment immense.
Les pensées de Pustis se coupaient par intermittence.
Elles s’enchaînaient difficilement.
Deux dagues lui transperçaient le cœur en croix ; il n’y pouvait rien.
Pustis laissa pendre son fléau, s’agenouilla et baissa la tête.
Juste avant de mourir, il songea à sa mère, qu’il avait laissée dans son pays natal.
« Mère. »
Pourvu qu’au moins elle puisse vivre en paix.
Son souhait était tout ce qu’il y avait de plus ordinaire.
« Tu n’étais pas au meilleur de ta forme, hein ? »
Il n’en restait qu’un.
Baric, l’Homme-bête ours, lui posa la question.
Il avait vécu ce qui était arrivé juste après qu’il eut dépassé ses limites et obtenu une nouvelle puissance.
Quelque chose qu’il ne voulait pas comprendre et qu’il lui était difficile d’accepter.
« J’avais l’impression que la victoire n’avait jamais été aussi naturelle. »
Devait-il détourner les yeux simplement parce que c’était douloureux ?
Rien ne changerait s’il regardait ailleurs.
Alors, autant accepter.
« J’étais un peu fatigué par le voyage. »
Enkrid lui répondit.
Il était vrai que plusieurs jours passés à chevaucher Weird Eyes l’avaient épuisé.
« Je suis Baric, des Chevaliers de la Boue. »
Il déclara ces mots en écartant les poings et en prenant sa garde.
Il souhaitait que son adversaire meure en chevalier.
Enkrid le comprit.
« N’interviens pas, Jaxen. »
« Je n’ai plus la force d’intervenir. »
Enkrid se plaça face à Baric.
Un vent froid souffla entre eux.
Le sang versé par les morts dégageait une odeur âcre.
De quelle couleur était le sol ?
La terre imbibée de sang devenait noire.
La journée était lumineuse.
La lumière du soleil ne gênait personne.
Le soleil se trouvait au centre du ciel, juste au-dessus des deux hommes.
Ils ne prirent pas le temps de jauger leur respiration ou quoi que ce soit d’autre.
Baric reconnut le talent de son adversaire.
« C’est tout ce que je peux faire. »
Il se concentra sur ce qu’il avait à révéler, et non sur son adversaire.
Baric chargea, faisant de tout son corps une arme.
S’il parvenait à se coller à son adversaire, il lui serait facile de lui broyer le corps.
Et il gagnerait.
Briser les jambes, tordre les poignets, écraser la cage thoracique d’un coup de front.
Aube s’abattit en visant la tête de Baric, qui chargeait.
Clang !
Avant que la lame ne touche sa tête, un bloc de fer surgit et la bloqua.
Baric tira vers le haut le couteau caché sous le cuir de son dos, comme s’il n’avait attendu que cela.
C’était sa technique secrète.
Cacher une arme sous le cuir et la sortir en ne mobilisant que les muscles du dos.
Le coup d’épée avait été bloqué.
L’occasion revenait à Baric.
Il tendit les deux bras pour enlacer son adversaire.
Enkrid ne trouva ni espace pour esquiver, ni ouverture.
Au lieu de cela, il lâcha l’épée qu’il faisait tournoyer, rassembla sa Volonté dans tout son corps, la fit exploser en une Explosion ponctuelle et lança son poing.
Il pivota de tout son corps autour de son pied gauche et concentra toute cette force dans son poing.
« L’astuce, c’est de la faire rester à l’intérieur. »
À l’origine, le nom de la technique était Transfert divin.
Ce serait mieux avec une épée, mais il n’en était pas encore capable.
À la place, il s’était exercé et entraîné des centaines de fois avec son poing.
Tout était parti de ce qu’Audin lui avait montré ; ensuite, il en avait appris davantage grâce au rêve que le Passeur lui avait fait voir.
« Comment concentrer son poids face à des brutes gigantesques. »
Cette question le taraudait depuis qu’il l’avait vu dans son rêve.
Avait-il donc utilisé un autre talent que celui de concentrer son poids ?
Non.
Si, bien sûr.
Le Transfert : faire rester la Volonté à l’intérieur de l’ennemi, puis la faire exploser.
Le poing d’Enkrid frappa la mâchoire de Baric.
Baric comptait encaisser le coup.
S’il tenait bon, il gagnerait.
Son corps était assez robuste pour le supporter.
La Volonté concentrée dans le poing d’Enkrid traversa la mâchoire de Baric, déchira ses muscles, rongea ses nerfs et réduisit son cerveau en bouillie.
Baric aurait dû se garder de compter sur la dureté de son corps et rassembler sa Volonté pour bloquer le coup.
Ils avaient fait leur choix, et le résultat fut sans appel.
Grrooo.
Du sang mêlé à des morceaux jaillit du nez et de la bouche de Baric.
Au début roses, les morceaux rougirent ensuite.
Enkrid encaissa le poids de Baric qui s’affaissait sur lui et posa un genou à terre.
Après avoir paré les attaques de quatre chevaliers à la suite et porté jusqu’au dernier coup, il se retrouva un instant sans force dans tout le corps.
Tandis qu’il reprenait son souffle, un genou à terre, une main se glissa sous le flanc du cadavre de Baric.
« Ce n’est pas trop lourd à porter, au lieu d’un manteau ? »
Le propriétaire de la main prit la parole.
« Tu appelles ça une plaisanterie ? »
« Je suis sérieux. »
Des paroles futiles.
« Kheung. »
Enkrid roula le cadavre de Baric sur le côté.
Le corps s’écrasa au sol dans un bruit sourd ; des matières étrangères mêlées de sang jaillirent à flots de tous les orifices de son visage.
Jaxen s’assit un peu à l’écart du cadavre.
Il avait plus forcé qu’Enkrid.
« Qu’est-ce qui t’amène ? »
Ce ne fut qu’alors que Jaxen posa la question.
Enkrid eut un sourire en coin.
Jaxen reprit :
« Grâce à toi, mon amoureuse ne fera pas du Capitaine sa cible prioritaire pour un assassinat. »
« Euh, ça se serait produit si tu étais mort ? »
« Tu ne le savais pas ? »
Jaxen répondit en riant.
Lui qui ne souriait presque jamais avait le visage illuminé d’un grand sourire.
Un rire franc.
Ses yeux se plissaient et les coins de sa bouche remontaient.
Était-il simplement heureux d’être en vie, ou savourait-il le moment présent ?
Celui où il avait triomphé de son adversaire ?
Impossible à savoir.
« Tu peux encore bouger, pas vrai ? »
« J’ai l’air d’avoir encore des forces ? »
Autrement dit, il était tout aussi épuisé.
« À ton avis, où sont passées les forces restantes de l’Ordre de chevaliers adverse ? La raison pour laquelle ceux qui croyaient que le sort bloquait le gros des troupes se sont mis en route doit être évidente. »
Le sens des paroles de Jaxen était clair.
« Weird Eyes ! »
Enkrid prit appui sur ses jambes et se releva.
Il n’était pas encore assez épuisé pour mourir.
Il reprit son souffle et éveilla sa Volonté inépuisable.
Car quand la volonté s’élève, des forces qu’on n’avait plus réapparaissent.
Le cheval ailé descendit vers eux.
« J’y vais. »
« Vas-y. »
Après de simples adieux, le Capitaine, devenu un mur vert sombre, s’éloigna brusquement et quitta son champ de vision.
Jaxen ne reprit son souffle qu’alors, puis ferma les yeux.
Le poison de Venom n’avait pas été entièrement neutralisé, et il avait perdu beaucoup de sang, ici et là.
Les vertiges ne passaient pas et ses membres n’avaient plus de force.
Pouvait-il se reposer ainsi ?
Cette pensée lui traversa l’esprit, mais soudain, il eut l’impression d’entendre les paroles du barbare.
« Déjà épuisé ? Espèce de sale matou sournois ! »
Une voix qu’il détestait vraiment entendre.
Il ne l’avait pas réellement entendue, mais elle lui était particulièrement désagréable.
Jaxen se releva.
« Pfiou. »
Il reprit son souffle et repoussa le souvenir de ce moment où il avait failli mourir.
À présent, il lui suffisait de repartir vers demain.
Bien sûr, il ne serait pas seul sur le chemin de demain.
Les fous seraient là aussi.
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