Chapitre 883
Chapitre 881 – Péché méritoire
Kwa-a-a-a-a—
Le vent qui lui sifflait au-dessus de la tête faisait un vacarme assourdissant.
Un dragon légendaire produirait-il un tel bruit en ouvrant la gueule pour cracher du feu ?
Le fait qu’il mangeât, dormît et se reposât dans une situation pareille prouvait qu’il ne faisait pas partie des gens ordinaires.
En ce sens, Enkrid avait bel et bien quitté le monde des gens ordinaires.
Bien qu’il fût davantage porté sur l’effort que sur le talent, à l’heure actuelle, il était plus chevaleresque que quiconque.
Ne disait-on pas des chevaliers qu’ils étaient des catastrophes parce qu’ils vivaient en dehors du bon sens ?
À cet égard, c’était donc naturel.
Bien sûr, tous les chevaliers ne pouvaient pas être comme lui.
Cet homme, qui échappait complètement au bon sens, était plongé dans ses pensées.
« La vicomté brûle-t-elle ? »
Et les troupes permanentes de la Garde-frontière envoyées là-bas ?
Krais n’avait-il pas envoyé deux fois plus d’hommes que d’habitude, en disant qu’il s’inquiétait ?
Dès qu’il avait entendu parler de « guerre avec le Sud », Krais avait augmenté les effectifs dépêchés dans la Vicomté de Harrison.
« Il a aussi considérablement renforcé les patrouilles d’éclaireurs. »
Ce que Finn, qui patrouillait dans la chaîne de montagnes de Pen-Hanil, avait dit en planifiant les itinéraires et en coordonnant les unités de la Garde-frontière dans le sud, ainsi que celles des plaines et des forêts, notamment dans la Vicomté de Harrison, était remarquable.
« Même les fourmis ne s’agiteraient pas avec autant d’acharnement. »
Elle râlait à moitié, mais elle faisait son travail.
C’était tout à fait le genre de personne qu’était Finn, capitaine des éclaireurs.
Entre-temps, Krais avait même fait venir Seiki en ville : ancien saint, désormais ranger de Pen-Hanil, il rêvait de devenir un montagnard, un homme des montagnes qui mangerait et dormirait au milieu des cimes, et souhaitait devenir un combattant indépendant.
Depuis, Krais priait chaque jour la Déesse de la chance, maîtresse du destin, pour qu’Esther revienne vite.
Voilà tout ce que Krais avait fait juste avant de quitter la ville.
« C’est beau de te voir prier pour une autre femme. »
Comme Krais avait eu l’air pitoyable lorsque Nurat l’avait réprimandé pour ça !
« Regarde-moi, capitaine. Je sacrifie mon bien-être pour celui de la ville. Tu peux graver ça sur ma tombe : “Krais, mort pour la ville, tué par sa bien-aimée.” »
Être capable de jouer les héros tragiques tout en plaisantant, c’était un talent en soi.
S’il en faisait tant, c’était sans doute parce qu’il était si inquiet.
Nurat hocha la tête et posa la main sur la poignée de son épée.
Tchiring-ting. Le bruit de la lame glissant le long du fourreau était clair et joyeux.
Enkrid l’admira intérieurement.
La technique de dégainage de Nurat était devenue bien plus nette qu’avant.
Lever le loquet et tirer l’épée semblaient ne faire qu’un seul geste.
Son talent avait considérablement progressé.
Elle n’avait pas cessé de faire des efforts, quel que soit son talent.
Une technique digne de la bien-aimée de Krais et de son escorte.
« Peut-on abandonner le vicomte Harrison ? »
Krais changea aussitôt de sujet.
Pourquoi poser une question dont il connaissait déjà la réponse ?
Il cherchait simplement à esquiver la lame de sa bien-aimée.
Pour sauver celui qui avait risqué sa peau en affrontant la lame de sa bien-aimée afin de protéger la ville, Enkrid entra volontiers dans son jeu.
Il lui fit comprendre sa réponse en secouant la tête.
« Oui, c’était la réponse évidente. »
Le teint de Krais se ternit tandis qu’il parlait.
Les coins de ses yeux s’affaissèrent et il pâlit de plus en plus.
Les inquiétudes les plus diverses le tourmentaient.
Et c’était aussi pour cette raison qu’il se préparait à tous les dangers.
En se rappelant sa conversation avec Krais, Enkrid se remémora le visage du noble dont ils avaient parlé.
« Le vicomte Harrison. »
C’était lui qui avait offert l’eau de source sacrée bue par Yeux bizarres, qui battait actuellement des ailes.
Noble d’âge mûr, il avait pourtant le regard d’un garçon d’environ treize ans.
« Je vais cultiver la terre. »
Comme il avait eu l’air enthousiaste en prononçant ces mots !
Sur son territoire, tout le monde cherchait comment faire pousser et élever des cultures.
En faisant cela, ils avaient même créé un vignoble, avait-il entendu dire.
Ce n’était pas grave si le vignoble brûlait et si les tentes dont il se vantait étaient déchirées et ravagées.
« Si tout s’écroule, il suffira de reconstruire. »
L’important était de survivre.
À quoi bon s’inquiéter maintenant ?
À rien.
Donner deux coups de talon dans le ventre de Yeux bizarres ne le ferait pas voler plus vite.
Ce n’était donc pas le moment de s’inquiéter.
Enkrid détourna le cours de ses pensées.
Retourner une idée pour en faire surgir une autre n’était pas aussi simple que de détourner un cours d’eau, mais, après des années d’efforts et d’habitude, c’était devenu facile, lui aussi.
« On peut apprendre de tout ce qu’on vit. »
Il le savait bien.
Puisque s’inquiéter ne changerait rien, il se mit à s’entraîner dans sa tête.
« Ces deux-là. »
Ils s’étaient bien battus.
Et même plus que bien : avant que leurs armes ne s’entrechoquent, ils avaient calculé leurs coups et élaboré des tactiques.
Prétendre que cela ne l’avait pas impressionné aurait été mentir.
Mais ces deux-là avaient appris la tactique au fil de plus de cinq cents combats d’entraînement au sein de leur ordre de chevalerie, tandis qu’Enkrid avait roulé sa bosse comme mercenaire et guide, apprenant, expérimentant, réfléchissant et maîtrisant son art en risquant sa vie.
Plus tard, il avait ajouté à cela les enseignements de Frog, qui avait vécu plus de deux cents ans et s’était spécialisé dans la tactique et la stratégie.
Ses réflexions se poursuivirent.
Outre leur sens tactique, ces deux-là avaient révélé d’autres particularités.
C’était tout aussi impressionnant.
« Des capacités spéciales. »
Tous deux avaient montré des talents particuliers.
L’un maîtrisait la force, l’autre quelque chose qui ressemblait à des mains invisibles.
Enkrid avait craché du sang pour acquérir sa force musculaire actuelle.
Ce n’était pas une image : il avait réellement craché du sang en se forgeant le corps.
« Frère, tu crois que tous les muscles se valent ? »
Le corps d’Audin n’était pas simplement massif.
Ses muscles avaient une densité différente de celle des gens ordinaires.
Enkrid avait lui aussi remodelé son corps en suivant ses enseignements.
Selon la doctrine d’Audin, pour se forger un corps, il fallait non seulement cracher du sang, mais aussi entraîner ses organes internes.
Même Enkrid aurait naturellement grimacé si on lui avait demandé de recommencer une deuxième fois.
Et le Passeur lui-même était d’accord.
« Ne recommence pas aujourd’hui. Passe à demain. »
Il lui arrivait de lui apparaître en rêve pour lui dire ça.
L’entraînement était aussi infernal que cela.
C’était le bon vieux temps.
Ses adversaires avaient-ils fait la même chose ?
Avaient-ils des muscles d’une densité différente, eux aussi ?
S’étaient-ils rempli le corps de paquets de muscles bestiaux ?
Avaient-ils utilisé une technique qui insufflait la Volonté tout en remodelant leur corps ?
Ce qu’Enkrid avait fait relevait d’une méthode secrète d’entraînement des Arts martiaux de Valaf, mêlée à l’adaptation aux humains de la méthode d’entraînement des géants qu’il leur avait dérobée.
Ses adversaires n’étaient pas comme lui.
Leurs corps n’avaient pas été façonnés par de telles méthodes.
Enkrid avait vu d’un coup d’œil que le corps de la chevalière ennemie était différent du sien.
Ses muscles étaient bien trop peu denses.
Pourtant, sa force musculaire momentanée était loin d’être négligeable.
Elle déployait une puissance bien supérieure à ce que son apparence laissait supposer.
« Une force monstrueuse, donc. »
Le type à la lance semblait avoir fait pousser une autre main invisible.
« Est-ce que ceux que je rencontrerai à l’avenir auront des capacités semblables ? »
On disait que le Sud, Lihin-Stetten, accordait de l’importance aux lignées dotées de pouvoirs particuliers, et il y avait effectivement beaucoup de gens au talent stupéfiant.
Il avait affronté deux chevaliers de cette trempe et les avait tués.
Était-ce là le résultat d’une crise ?
Un danger ?
Pouvait-on considérer qu’il avait atteint le sommet de son art ?
Quelques pensées se croisèrent et bouleversèrent son esprit, puis une conclusion s’imposa.
« Lihin-Stetten n’a pas encore dévoilé toute sa puissance. »
C’était une conclusion à laquelle il était parvenu par intuition, ou grâce à son sixième sens.
Yeux bizarres amorça sa descente vers le sol.
Enkrid contempla les terres familières.
Elles avaient été cultivées de différentes façons pour faire pousser des cultures.
Chaque parcelle avait une forme vraiment singulière.
À certains endroits, des sillons avaient été creusés ; à d’autres, on avait dressé de grandes tentes.
« Une méthode secrète pour maintenir une température constante, même en hiver. »
C’était une nouvelle méthode agricole, née d’années d’efforts et de recherches. Un véritable travail de longue haleine.
Dans la mer vivait un monstre appelé sirène, qui ensorcelait les êtres intelligents avant de les dévorer.
Les écailles de ces sirènes étaient fines, solides et laissaient passer la lumière.
Naturellement, elles coûtaient cher.
Autrefois, lorsque les nobles dames s’étaient mises à confectionner des vêtements avec des écailles de sirène, celles-ci valaient plus cher que leur poids en or.
On pouvait dire que c’était un tissu plus précieux que la plupart des pierres précieuses.
« Un homme fou d’agriculture. »
Cette pensée lui vint naturellement.
Le vicomte Harrison avait rassemblé ces écailles précieuses pour en faire des toits.
Leur peau écailleuse laissait passer la lumière et la retenait.
Les gens ordinaires ne le savaient peut-être pas, mais les écailles de sirène absorbaient aussi les rayons du soleil et accumulaient la chaleur.
Avec un tel dispositif, des fleurs pouvaient éclore, et pas seulement des cultures d’hiver.
« Ça m’a coûté cher. J’y ai englouti la moitié de ma fortune. »
Le vicomte Harrison l’avait déclaré fièrement, le visage illuminé d’un grand sourire.
Il semblait vraiment apprécier ce qu’il faisait.
Les tentes étaient toujours là.
Tout était paisible.
La troupe alignée à côté des tentes chauffées, que le vicomte Harrison considérait comme ses enfants, entra dans le champ de vision d’Enkrid.
« Yeux bizarres. »
Yeux bizarres piqua vers le sol en décrivant une longue courbe.
Ce cheval ailé s’était lui aussi habitué davantage au vol qu’avant.
Il ne plongeait plus à l’aveuglette, comme s’il allait s’écraser.
Il battait des ailes, prenait le vent, descendait en spirale et posait les sabots au sol.
L’atterrissage était tout en douceur.
Bien sûr, pour ceux qui regardaient depuis le sol, c’était une scène déconcertante et surprenante.
Hwa-a-a-ang !
À l’atterrissage de Yeux bizarres, une bourrasque souleva la poussière.
Enkrid, qui descendait avec le soleil dans le dos, tourna le regard.
Plusieurs visages lui étaient familiers.
Certains avaient pris des haches et les tenaient à la main.
L’un d’eux était penché très en arrière, prêt à en lancer une brusquement.
« Vicomte Harrison. »
Enkrid ouvrit la bouche dès qu’il eut atterri.
« … Sir Enkrid ? »
Le vicomte lui répondit, les yeux écarquillés au point de sembler prêts à lui sortir des orbites.
« Vous n’avez pas été attaqués ? »
La question était calme.
Le vicomte répondit du tac au tac.
« Ils sont passés. Euh, je veux dire, l’armée ennemie a simplement continué sa route. Comment s’appelait-elle déjà ? Le Corps de la Terre ? »
« Non. Le Corps du Sol Jaune, qui symbolise les Chevaliers de la Boue. »
Enkrid ignorait les détails, mais si la tradition de Naurillia consistait à nommer les unités d’après les chevaliers, le Sud était connu pour ses cinq corps, chacun correspondant à un ordre de chevalerie.
C’était aussi ce qu’un membre de l’Unité d’assaut de Rem venait de dire.
Enkrid ne connaissait pas ces faits, mais son intuition lui avait permis de comprendre la situation dans les grandes lignes.
« Lihin-Stetten ? »
« C’est exact, Commandant. »
Beaucoup de membres de l’unité de Rem étaient volontaires, mais pas tous.
Celui qui venait de s’avancer était l’un des chefs d’escouade avec qui il était facile de communiquer.
« Ces salauds sont partis vers la Garde-frontière. »
« Combien étaient-ils ? »
« Au moins trois mille. »
Ils étaient plus nombreux que les troupes qui avançaient vers la capitale.
À peu près trois fois plus.
Pourquoi ?
Il n’arrivait pas du tout à comprendre une telle différence d’effectifs.
Alors, pourquoi avaient-ils épargné la Vicomté de Harrison ?
Là encore, il n’avait pas assez d’informations pour le savoir.
Pourtant, il sentait son esprit fourmiller et les idées s’enchaîner.
« Éviter les combats inutiles permet de préserver ses forces, et si l’on a un objectif précis, on ne perd pas de temps. »
Un excellent commandant savait ce qu’il fallait faire.
« Ils semblaient déterminés à avancer sans hésiter. »
C’était le chef de l’escouade d’assaut qui avait parlé.
« En route. »
Enkrid pressa Yeux bizarres de repartir.
Yeux bizarres courut, puis reprit son envol.
C’était déjà la troisième fois qu’il s’élançait et volait avant la fin de la journée.
***
Lihin-Stetten avait autrefois compté cinq ordres de chevalerie : les Chevaliers de Rubis, les Chevaliers d’Améthyste, les Chevaliers de Saphir, les Chevaliers de la Boue et les Chevaliers d’Onyx.
À présent, seuls subsistaient les Chevaliers de Rubis, les Chevaliers d’Améthyste et les Chevaliers de la Boue.
Les Chevaliers d’Améthyste représentaient depuis des générations les familles nobles, tandis que les Chevaliers de Rubis acceptaient quiconque possédait un talent exceptionnel.
Et il y avait les Chevaliers de la Boue et le Corps du Sol Jaune.
« Expier ses péchés par le mérite. »
Tel était le mot d’ordre du groupe.
Ses membres descendaient de criminels.
C’était pourquoi la discipline y était si stricte qu’une unité de surveillance distincte avait même été créée.
La retraite signifiait la mort, et les infractions à la discipline militaire étaient punies avec sévérité.
Tous les ordres de chevalerie de Lihin-Stetten avaient été créés avant leurs unités subalternes, mais le Corps du Sol Jaune faisait exception.
Le corps des condamnés était apparu le premier, et les chevaliers étaient nés sur le champ de bataille pour devenir les Chevaliers de la Boue.
« Notre destination : la Garde-frontière. »
Le Commandant des Chevaliers de la Boue avançait avec deux de ses chevaliers subalternes.
Les trois mille condamnés étaient des hommes qui mourraient dès qu’on leur ordonnerait de charger.
De véritables flèches qu’on tirait une fois sans jamais chercher à les récupérer.
À l’exception des trois chevaliers et d’une partie de l’unité de surveillance, peu importait que le reste de la troupe ne revienne pas vivant.
Telle était la méthode de Lihin-Stetten.
Les Chevaliers fous de la Garde-frontière étaient-ils un problème ?
Alors, il suffisait d’incendier leur base.
Comment ?
En mettant le feu aux soldats et en les lançant à l’assaut.
Quel pays se battait le mieux sur tout le continent ?
Où se trouvait la race la plus belliqueuse ?
Quel roi avait le plus fort goût du combat ?
Toutes les réponses se trouvaient au Sud, à la frontière du Royaume démoniaque.
Ses habitants avaient grandi en mêlant leur sang rouge au sang noir des monstres.
Une énergie lugubre imprégnait les régions voisines du Royaume démoniaque.
Quand un démon étendait son territoire, une ville disparaissait en une nuit.
Tel était le Sud.
Un lieu où se jouait l’opéra sans fin de la nuit, des ténèbres, du désespoir et de l’abattement.
« En route. Allons déchirer la tendre chair de la ville. »
Le Commandant et chef prononça ces mots.
« Expier nos péchés par le mérite ! »
« Expier nos péchés par le mérite ! »
Puisqu’on leur pardonnerait leurs crimes en échange de leurs mérites, les familles de ceux qui mourraient ici ne seraient plus considérées comme descendantes de criminels.
Voilà pourquoi ils sacrifieraient leur vie et se battraient.
Si un chevalier en tuait mille, mille cinq cents autres se précipiteraient sur lui ; même si tous mouraient, ils se jetteraient dans la mêlée pour que le dernier survivant puisse enfoncer son épée dans le corps du chevalier.
Ils marchaient tranquillement sur la route sûre que la Garde-frontière avait aménagée.
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