Chapitre 882
Chapitre 880 – Incommensurable
La folie est la fleur du champ de bataille !
Quelques soldats le crièrent, mais sans aller jusqu’à acclamer leur héros.
La formule selon laquelle la folie était la fleur du champ de bataille s’était répandue en sourdine, mais personne ne hurlait.
C’étaient des soldats d’élite, bien entraînés.
Leurs commandants, en particulier, étaient remarquables. Ils réconfortaient leurs subordonnés.
Le combat n’était pas terminé.
Les chevaliers étaient morts, mais l’armée ennemie était toujours là.
Tant que l’ennemi était là, ce n’était pas le moment de se griser de victoire.
Enkrid laissa simplement les slogans qu’il entendait à peine entrer par une oreille et ressortir par l’autre.
Marcus s’approcha et lui demanda :
« Comment… toi… ces mots ? C’est ça, Big Eyes ? »
La question manquait de finesse et trahissait sa stupéfaction.
Même quelqu’un qui se vantait d’avoir l’esprit vif aurait eu du mal à garder son calme dans un moment pareil.
Et puis, n’avait-il pas pratiquement survécu alors qu’il s’était préparé à mourir ?
Enkrid observa les pupilles tremblantes de Marcus.
Ses yeux tourbillonnaient d’émotions intenses.
Une profonde gratitude s’y lisait.
À proprement parler, ce n’était pas lui qui lui avait sauvé la vie, mais Big Eyes.
Sans le membre ailé de l’ordre de chevalerie, il ne serait pas arrivé jusque-là.
« Mais il aurait quand même agi. »
La chose ne s’était pas produite, mais cette pensée lui vint naturellement.
« Si c’avait été Rem, il aurait trouvé le moyen de sprinter sur une courte distance. »
Il aurait couru jusqu’à épuiser toute son endurance et sa puissance magique.
« Ensuite, il se serait battu auprès du cadavre de Marcus. »
Car, quels que soient les moyens employés, rien n’allait plus vite qu’un cheval volant droit devant sans s’arrêter, au mépris du terrain.
« Remercie Big Eyes plus tard. Allons voir l’ennemi. »
« Ah, oui. »
Ils n’étaient pas de simples connaissances qui ne s’étaient croisés qu’une ou deux fois.
Enkrid savait que Marcus ne négligerait pas ce qu’il fallait faire, même sans longues explications. Il entra donc directement dans le vif du sujet.
« Enki. »
Aishia s’approcha à son tour.
« J’ai failli tomber amoureuse de toi, à l’instant. Vraiment. »
Elle aussi était bouleversée.
« Une elfe et une sorcière, ça me suffit comme femmes. »
« Je ne voulais pas dire que j’étais vraiment tombée amoureuse de toi. »
Enkrid laissa Big Eyes derrière lui et repartit d’un pas rapide. Marcus mit pied à terre et le rattrapa ; Aishia leur emboîta le pas.
« Qu’est-ce que tu comptes faire ? »
demanda Aishia.
Marcus tourna naturellement son regard vers Enkrid, lui aussi.
En principe, c’était à Marcus de prendre les décisions. Mais Enkrid dirigeait l’un des deux ordres de chevalerie de Naurillia et, à cet instant, il était le héros qui venait de renverser le cours de la bataille.
Commandement ou pas, il pouvait agir à sa guise s’il le voulait.
Bien sûr, ils l’en empêcheraient s’il faisait quelque chose d’absurde.
« Prenez toutes leurs armes, leurs chevaux et leur équipement, et gardez-les trois jours. Ensuite, renvoyez-les. »
Enkrid savait ce que Krang avait fait sur le front sud.
Il s’était mis à sa place, avait emprunté son regard et ses réflexions pour examiner le champ de bataille et en évaluer la situation.
À cela, il ajouta les remontrances habituelles de Krais et appliqua la réflexion tactique à la manière de Luagarne.
Sa pensée s’accéléra, et il trouva comment s’occuper des forces ennemies encore présentes.
« Il faut briser leur moral et en faire un fardeau. »
Si Krais l’avait entendu, il aurait applaudi en hochant la tête. À côté de lui, Abnaier, le génial stratège d’Aspen, l’aurait regardé avec admiration, bouche bée.
« Toi aussi, tu as un bon cerveau ? C’est injuste. »
N’aurait-il pas débité quelque chose de ce genre ?
« C’est vraiment nécessaire ? »
demanda Aishia en retour.
Elle n’y avait pas beaucoup réfléchi.
Elle ne manquait pas d’expérience sur le champ de bataille, mais elle se demandait s’il était judicieux que les alliés, Enkrid et elle-même s’attardent ici pour ça.
Heureusement, Marcus, lui, avait l’esprit bien fait.
Il réfléchit à plusieurs reprises, puis comprit ce que voulait dire Enkrid.
Il n’avait pas gagné pour rien le surnom de Fou de guerre en servant comme commandant de bataillon.
Il connaissait aussi les habitudes de l’armée du Sud.
Il le savait : ils avaient préparé ici un duo d’embuscades et de pièges. Après avoir mûrement réfléchi, Marcus prit la parole.
« Tu veux éviter de leur donner la moindre occasion d’exploser de rage à la fin. »
Il fallait donc garder l’armée du Sud en vie.
Enkrid acquiesça.
Que se passerait-il s’ils anéantissaient l’armée du Sud ici ?
Ils auraient complètement détruit le détachement envoyé par l’ennemi.
Le moral des alliés grimperait en flèche. Mais l’ennemi regretterait-il vraiment la perte de ses troupes ?
L’armée du Sud avait des particularités bien à elle.
Ses soldats hurlaient vengeance et proclamaient qu’ils combattraient jusque dans les enfers.
« Deux chevaliers sont déjà morts. »
Sur le continent, ce sont les quelques combattants d’élite qui font la réputation d’une armée.
Le nombre de chevaliers sert à distinguer les grandes puissances.
Bien sûr, on ne peut réduire les dépenses militaires ni les effectifs si l’on veut protéger son territoire. Mais sans chevaliers pour combattre, tout cela ne sert à rien.
Comment un petit pays de l’ouest du continent central avait-il survécu jusqu’à ce jour ?
Parce qu’un vieux chevalier gardait l’entrée de ce petit territoire.
« Le reste des troupes ennemies ne représente rien. »
En revanche, leur rendre leurs armes et leur équipement serait une erreur.
« Voilà la meilleure solution. »
Les alliés se reposeraient et préserveraient leurs forces, tout en récupérant l’équipement ennemi et en enfermant les soldats dans le canyon, devenu une prison naturelle.
On leur donnerait juste assez à manger pour les épuiser, puis on les renverrait au bout de quatre jours.
« Le Grand Empereur est impitoyable. »
Il poursuivrait les soldats alliés jusqu’au bout des enfers et les tuerait s’ils se dispersaient et prenaient la fuite.
La peur qu’inspirait ce Grand Empereur resterait gravée dans leur esprit.
« S’ils sont en état, ils retourneront à leur unité. »
De toute façon, même leur commandant ne songerait pas à déserter.
Quelques soldats terrifiés tenteraient-ils de fuir ?
Ce monde ne leur laisserait pas la vie facile.
S’ils désertaient sans équipement ni provisions, les monstres n’en feraient qu’une bouchée.
Ils retourneraient à leur unité.
Il suffisait donc de renvoyer une armée qui n’avait pas mangé à sa faim.
Des fardeaux sur deux jambes, capables de respirer.
Pour cela, il ne fallait ni leur trancher les membres ni les tuer.
Il fallait les renvoyer parfaitement vivants.
« Exploitons les particularités de l’armée du Sud. »
S’ils les tuaient tous, les soldats du Sud qui resteraient se nourriraient de leur colère et se consumeraient à la tâche.
Le Grand Empereur, lui, irait encore plus loin.
Alors, mieux valait ne même pas leur en donner l’occasion.
Enkrid l’avait dit, et Marcus avait compris. Ses pensées étaient allées jusque-là. Seul, il n’aurait même pas imaginé cette décision audacieuse et radicale.
« Et toi, tu pars ? »
demanda-t-il en même temps.
« Il n’y a pas qu’un seul détachement. »
Enkrid avait deviné que le Sud n’avait pas lancé une seule flèche.
Il devait maintenant trouver les autres.
Que ferait-il, à sa place ?
Il était temps d’appliquer la méthode de combat de Krais.
Comprendre la psychologie de l’ennemi, la lire et anticiper ses réactions.
« À sa place, j’enverrais un autre détachement ravager ces terres. »
Si les choses tournaient mal, ce serait une unité chargée de couper les voies d’approvisionnement, de conquérir des villes et de brûler quelques territoires.
Enkrid n’aurait jamais fait ça, mais le maître de Lihin-Stetten, grande puissance du Sud, en serait capable.
Même s’il ne le faisait pas, on ne pouvait pas laisser passer l’occasion.
Les soupçons et les doutes persistaient ; il devait vérifier.
Sans quoi, un jour, ils reviendraient comme la Dague de Jaxen.
La Dague de Jaxen, c’était une dague qui vous poignardait derrière la tête quand vous ne vous y attendiez pas.
« Qu’est-ce que tu racontes ? »
Aishia, devenue semi-chevalière grâce à son seul talent à l’épée, pencha la tête.
Elle était elle aussi une excellente commandante, capable de mettre en œuvre des tactiques. Mais considérer la guerre à une échelle aussi vaste lui était difficile.
C’était vraiment le point de vue d’un roi, de ses sujets et d’un commandant des chevaliers.
« Un vrai commandant des chevaliers. »
Marcus se remémora le passé.
La sensation était nouvelle.
Dans le même temps, un frisson plus intense que celui qu’il avait éprouvé en voyant Enkrid tuer les deux chevaliers le parcourut et hérissa les poils de tout son corps.
« Jusqu’où ira cet enfoiré ? »
Allait-il vraiment effacer le Royaume démoniaque et mettre fin à la guerre sur le continent ?
Ce but insensé allait-il vraiment se réaliser ?
Il avait entendu les paroles du roi, suivait sa volonté et connaissait la folie de l’homme nommé Enkrid.
Pourtant, Marcus ne croyait pas que cela arriverait de son vivant.
« Il faudra beaucoup de temps. »
Il faudrait des gens pour entendre cette volonté et la transmettre de génération en génération.
Marcus voyait les choses ainsi et s’efforçait donc de former des talents.
Pour qu’un jour apparaissent ceux qui hériteraient de leur volonté.
« Je ne peux pas le mesurer à l’aune de mes capacités. »
Marcus l’admit.
Il ne devait donc pas barrer la route de ce héros.
Ses poils restèrent hérissés.
« Va, Enkrid. Là où tu dois aller. »
« J’y vais. »
Enkrid acquiesça sans émotion et poursuivit :
« Avant ça, je vais juste remettre à leur place les voyous de cette armée, là-bas. »
***
Un murmure parcourut les troupes ennemies.
C’étaient des gens qui continuaient à attaquer même après la mort de deux chevaliers.
« Hou-ouah ! »
La gigantesque unité de l’armée du Sud jaillit de l’endroit où les flammes avaient été étouffées.
Enkrid s’avança et leur fit face.
Ils étaient trente, à eux seuls.
Un groupe de géants en nombre et en formation parfaitement ordonnés.
Une force qui aurait fait rentrer la queue entre les jambes à la plupart des monstres.
« L’Armée des géants. »
Le Sud avait accompli ce dont les conquérants du continent avaient autrefois rêvé.
Enkrid observa les yeux de ceux qui s’avançaient.
Il avait vu des géants devenir fous en se dirigeant vers l’ouest ; ceux-ci lui rappelaient ces derniers.
Mais ceux qui se tenaient devant lui étaient comme de l’acier raffiné, comparés aux autres.
Trente géants équipés de façon similaire, entraînés à exécuter des manœuvres comme à l’exercice.
« Un humain ! »
« Tuez-le ! »
Les géants qui partaient au combat s’en remettaient entièrement à leur instinct de combattant.
Ceux-là ne faisaient pas exception.
Enkrid ne savait pas comment apaiser ces géants avec des mots. Il allait donc falloir les discipliner à la manière d’Audin.
Il dégaina Aube et frappa.
D’un seul coup, la tête d’un géant s’envola dans les airs.
Le contraste des tailles rendait la scène encore plus saisissante.
Les trente géants rejoignirent le Dieu de la Guerre plus vite qu’il n’avait fallu pour tuer les deux chevaliers.
« C’est dingue. »
Ici, seule Aishia avait assez de discernement pour entrevoir une partie de la puissance martiale dont Enkrid avait fait preuve.
Comment pouvait-il devenir plus monstrueux chaque fois qu’elle le voyait ?
Elle n’osait même pas essayer de le rattraper.
Mais cela ne voulait pas dire qu’elle se lamentait dans la frustration et le désespoir.
Aishia savait désormais avancer avec constance.
Comme avant-hier et hier, elle manierait son épée aujourd’hui, demain et à l’avenir.
C’était la règle de vie qu’elle connaissait.
Après avoir abattu les trente géants, Enkrid revint comme si de rien n’était, prit quelques provisions sèches et du matériel, puis remonta sur Big Eyes.
« Tu pars déjà ? »
demanda Aishia derrière lui.
L’armée ennemie retenait son souffle et se contentait de regarder, tandis que Marcus rassemblait les commandants pour leur expliquer le plan.
Personne ne s’y opposa.
Un chevalier à cheval était venu et avait réorganisé le champ de bataille.
Sa volonté faisait loi.
Enkrid jeta un coup d’œil à l’armée ennemie et dit :
« Ne baisse pas ta garde, Aishia. »
Elle avait un bras blessé ; ils risquaient donc de la sous-estimer.
En son absence, Aishia était la seule à pouvoir les tenir en respect par sa puissance martiale.
« Je ne fais jamais ça. »
Elle venait de voir Enkrid se battre.
L’ardeur d’Aishia s’était embrasée.
Elle savait que cet homme avait toujours eu le don d’échauffer le sang des autres rien qu’en le regardant, mais aujourd’hui, c’était encore autre chose.
« Une puissance martiale qui ne cède pas face à deux chevaliers. »
Une escrime pleine d’assurance.
Le regard d’Aishia était chargé de détermination.
Il pouvait se libérer de ses inquiétudes.
« Pfiou. »
Sur Big Eyes, Enkrid reprit son souffle sans qu’on le remarque.
Il était épuisé.
Il n’avait pas lancé ces paroles en l’air aux deux chevaliers.
Il avait mangé et dormi à cheval, puis s’était livré à un combat à l’épée acharné dès son arrivée.
Même un chevalier aurait été épuisé.
Mais il ne pouvait pas remettre à plus tard ce qu’il devait faire. Il pressa donc son ami sous lui.
« Allons-y, Big Eyes. Encore un petit effort. »
Heeigh.
À ces paroles réconfortantes, Big Eyes lui rétorqua qu’il ferait mieux de s’inquiéter pour lui-même.
Il adorait courir et voler.
Une telle fatigue ne s’accumulait pas pour si peu.
« Écartez-vous ! »
« Ouvrez le passage ! »
« Le Commandant des chevaliers s’envole ! »
« La folie est la fleur du champ de bataille ! »
L’armée s’écarta de part et d’autre pour le laisser passer.
Ni parce que Marcus l’avait ordonné, ni parce que quelqu’un avait donné l’exemple.
Ils le firent spontanément.
Enkrid fonça entre les rangs alignés de chaque côté.
Big Eyes accéléra, puis prit son élan et s’envola.
Vroum !
Le sol se creusa et la terre vola en tous sens. Au-dessus, ses ailes s’agitèrent, repoussèrent le vent et soulevèrent son corps.
Il avait vécu cela de nombreuses fois, mais il avait toujours du mal à s’habituer à la sensation de ses organes qui se déplaçaient.
De nouveau dans les airs, Enkrid prit la direction de la vicomté de Harrison, un territoire voisin de l’armée du Sud.
C’était le lieu où il risquait le plus de croiser l’armée du Sud si elle se mettait en marche.
***
« Pourquoi ces types passent-ils sans s’arrêter ? »
Une partie de l’Unité d’assaut de Rem gardait la vicomté de Harrison.
Ils y tenaient garnison en permanence.
Quelques membres de l’unité remarquèrent les soldats ennemis qui venaient de surgir.
Un combat ?
S’il s’agissait d’ennemis, c’était la conclusion la plus logique.
« C’est l’armée du Sud. »
L’un des membres de l’unité reconnut l’armée qui leur faisait face.
L’armée du Sud avait choisi des drapeaux de cinq couleurs comme emblème.
Rouge, violet, bleu, jaune-brun et noir.
La célèbre Armée aux cinq couleurs de Lihin-Stetten.
Ces couleurs représentaient les cinq ordres de chevalerie existants.
Les Chevaliers de Rubis, d’Améthyste, de Saphir, de la Boue et d’Onyx.
Le Sud comptait de nombreuses régions réputées pour leurs pierres précieuses.
Les noms avaient été choisis en référence à celles-ci.
Seuls les Chevaliers de la Boue avaient une origine légèrement différente.
Parmi eux, ceux qui apparaissaient ici portaient le drapeau jaune-brun.
Une unité subordonnée aux Chevaliers de la Boue.
« Les pires salauds de toute l’armée du Sud. »
Les paroles du soldat qui avait reconnu le drapeau firent monter la tension dans le territoire.
« Il faut abandonner les lieux et battre en retraite. »
Le commandant de l’unité d’assaut évalua froidement la situation.
Le rapport de forces était déséquilibré et, si un seul chevalier se trouvait parmi eux, ils mourraient tous.
« La meilleure solution ? »
Quelques hommes couvriraient la retraite, tandis que les autres s’éloigneraient.
La fuite.
« Je ne peux pas faire ça. »
Les vignes et les récoltes qui attendaient d’être cueillies représentaient toute la vie du vicomte Harrison.
C’était sa vie.
C’était tout pour lui.
C’était comme sa propre vie.
« Je resterai ici. »
Finalement, leurs inquiétudes se révélèrent inutiles.
Le combat n’eut pas lieu.
L’armée ennemie, qui arborait le drapeau jaune-brun, remonta vers le nord du territoire.
Elle savait mieux que quiconque quelle ville se trouvait là-haut.
Garde-frontière, la ville qu’Enkrid et l’Ordre des Chevaliers Fous avaient quittée.
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