Chapitre 876
Chapitre 874 – La bravade de Marcus
Le rire que Krang affichait en faisant le fanfaron disparut en un instant.
L’armée de Lihin-Stetten s’était retirée.
Quatre chevaliers étaient morts, et les cavaliers griffons s’étaient évanouis comme des moustiques dans le froid.
Y avait-il eu une mauvaise nouvelle ?
Non.
Et pourtant, Krang avait le teint terne.
Il ressemblait à une ménagère qui s’inquiète d’un orage estival.
Un visage qui semblait redouter la violence de la tempête, incapable d’en jauger la force, même après s’y être préparé.
Seul Enkrid vit cette expression.
Avant d’entrer dans la petite tente, Krang avait gardé une attitude assurée, allant même jusqu’à rire en se retournant.
Il ne révéla son anxiété qu’une fois à l’intérieur.
Était-ce le moment de tirer des conclusions ?
On pouvait plaisanter à l’infini sur des futilités, mais ce genre de jeu n’avait pas sa place quand il s’agissait de choses vraiment importantes.
Enkrid choisit la voie la plus rapide.
Il regarda son ami et lui demanda :
« Pourquoi ? »
Cette question brève et directe contenait tout, sans qu’il soit besoin de longues explications.
Pourquoi as-tu cette tête ? Quelle est la cause de ton anxiété ? Pourquoi ne peux-tu pas célébrer la victoire ?
Ce fut Cypress, et non Krang, qui répondit le premier.
« Nos troupes sont trop peu nombreuses, chevaliers compris. Les chevaliers surtout. C’est décevant pour une force censée constituer le gros de l’armée. »
Les effectifs de Lihin-Stetten surpassaient ceux de Naurillia.
Rien que pour le nombre de chevaliers, ils en avaient au moins trois fois plus.
C’était ce que l’on savait.
Puisqu’ils comptaient à eux seuls trois ordres de chevalerie.
Il avait certes offert à quatre Chevaliers d’Améthyste la chance de quitter cette vie pour en saluer une nouvelle, mais Cypress jugeait que les forces laissées sur place ne suffisaient pas à l’arrêter.
Même avec les cavaliers griffons, il ne s’agissait ni plus ni moins que d’une manœuvre de diversion.
« Lihin-Stetten a divisé ses forces et les a envoyées au loin. Elles sont si nombreuses qu’on peut difficilement parler d’un simple détachement. »
Krang ajouta :
Le pire scénario s’était produit.
Il en était désormais certain, après avoir vaincu l’ennemi.
Mais les paroles du roi étaient alors tout à fait erronées.
En réalité, si l’on ne considérait que la force de l’unité, c’était la leur qui constituait le détachement, tandis que l’autre, dissimulée, représentait le gros des troupes.
Autrement dit, le gros de l’armée alliée était retenu par ce détachement.
« On s’est fait avoir. »
Le roi le répéta.
Dans sa tête, les rouages d’Enkrid tournèrent à toute vitesse, prouvant qu’ils ne lui servaient pas qu’à se battre.
« Krang n’a emmené ici que la Garde royale et une partie des troupes. C’est peu pour une expédition personnelle du roi. »
Où était donc le reste ?
Il avait probablement été laissé là où se trouvait Krang au départ.
Au palais royal, dans la capitale ou sur la route qui y menait.
« Krang est venu avec peu d’hommes, mais il a fait flotter son Drapeau bien haut.
Et maintenant qu’il a gagné, il a même révélé sa position à l’ennemi.
Je n’en suis pas certain, mais laisser repartir autant de soldats ennemis mérite une place dans les livres d’histoire. »
Bien sûr, s’il gagnait, on écrirait qu’il avait été glorieux ; s’il perdait, qu’il était le roi le plus stupide du monde.
« La nouvelle que le roi d’un pays a foulé le champ de bataille va se répandre. Pas comme une rumeur douteuse, mais comme un fait avéré. »
Y avait-il seulement un ou deux témoins ?
Ils étaient plus d’une centaine.
Et parmi eux, combien de commandants dont la parole était crédible ?
Les chevaliers avaient été tués, mais l’unité avait survécu.
Son commandant était lui aussi rentré vivant. Il parlerait donc de l’homme aux cheveux blonds, aux yeux bleus et à la cape couleur crème qu’il avait vu de ses propres yeux, et raconterait aussi ce qu’il avait entendu de ses propres oreilles.
Ce que Krang avait fait revenait à jeter le gant : il déclarait que le roi était ici et les défiait de livrer bataille sur-le-champ, sans s’éterniser.
« S’il avait fait mine de leur lancer un gant de cuir à la figure, ç’aurait été parfait. »
Krang avait joué un coup gagnant.
Lihin-Stetten avait franchi la frontière de Naurillia dès le début.
Dès qu’il l’avait compris, Krang avait cherché et emprunté la meilleure voie possible.
Il voulait réduire au minimum les sacrifices de ceux qui vivaient à l’intérieur de la clôture qu’était le pays.
Quitte à se servir lui-même d’appât.
« Si tout se passe bien, je serai un roi sage ; si j’échoue, un imbécile. Je le sais, Enki. »
Krang avait déjà révélé ses intentions à plusieurs reprises et ajouta quelques explications.
La conversation fut brève, mais ils se comprirent parfaitement.
Krang hocha la tête en voyant que son ami avait saisi ses intentions.
« Une armée consomme des vivres rien qu’en se déplaçant. Puisqu’ils sont déjà partis, ils ne vont pas faire demi-tour en se disant : “Tant pis.” Il serait logique qu’ils prennent une ville et pillent ses réserves avant de rentrer. Voulez-vous envoyer Rien et Ingis, Votre Majesté ? »
Cypress posa la question.
Le chevalier aux cheveux châtain clair grisonnants affichait un calme dépourvu de toute intention meurtrière ou aura écrasante.
Il était fidèle à lui-même.
Rien n’avait changé depuis leur première rencontre.
Pourtant, ses paroles avaient le tranchant d’une lame nue.
À présent, décidez, Votre Majesté.
Ceux que vous avez laissés derrière vous se sont dressés pour barrer la route à la tempête avec une simple planche, fine comme du papier.
Suffiront-ils ?
Ou supporterez-vous leur sacrifice ?
Ou enverrez-vous, même trop tard, un moyen d’arrêter la tempête ?
Telle était la proposition implicite.
Enkrid jugea que la situation était cruelle, mais puisque Krang était le roi, il le laissa s’en charger.
Et puisqu’il était son chevalier, il se contenta de trouver ce qu’il avait à faire et de le faire.
Enkrid demanda le nom de celui qui était resté en arrière pour bloquer la route de la capitale, par témérité ou peut-être par courage.
« Qui est resté ? »
Krang répondit sans hésiter :
« Le Marquis Baisar s’est porté volontaire. »
Un homme qui aimait le thé, affichait une préférence pour l’immoralité, mais respectait son père au fond de lui.
Il avait autrefois été son commandant de bataillon.
Krang esquissa un sourire, mais il était amer.
Un sourire amer et désabusé.
Avec cette expression, Krang poursuivit :
« Je sais que c’est un pari. Je n’ai pas l’intention de chercher des excuses. Marcus risque de mourir. »
On aurait dit que celui qui parlait n’y croyait pas lui-même, tant son regard était résolu.
Il menait une partie des troupes pour bloquer une armée ennemie qui comptait des chevaliers.
Il n’avait pas besoin de les vaincre.
Il devait seulement gagner du temps.
Le roi, symbole de Naurillia, était ici, et deux piliers de la Famille royale se trouvaient également sur place.
Au bout du compte, le combat ne prendrait fin que si l’ennemi éliminait les ordres de chevalerie et tuait ou capturait le roi.
Ainsi, pendant que Marcus gagnait du temps, Krang révélait son nom ici pour attirer toutes les forces ennemies à cet endroit.
Voilà comment se présentait la stratégie.
Fallait-il appeler ça la « fosse aux fourmis-lions » ?
« S’il avait annoncé la présence du roi après avoir été vaincu ou sous le coup de l’urgence, on aurait cru que l’ennemi avait percé ses intentions ou qu’il révélait sa faiblesse. »
Krang attendit la victoire de ses alliés au lieu de se précipiter au-devant du danger.
Il ne cria pas qu’il était là, ni ne les supplia d’épargner les habitants du royaume.
Il ne les implora pas.
« Parce qu’il ne doit pas montrer de faiblesse. »
Il devait tenir bon, même si ses entrailles brûlaient et qu’il avait l’impression qu’on lui tranchait les intestins.
Et il le fit.
C’était pour cela qu’il s’était présenté sur le champ de bataille, prenant des risques après avoir vu ce que Fel avait fait.
Et c’était pour cela qu’il fallait une provocation qui paraisse arrogante sans sembler désespérée.
Fel ignorait peut-être ce qu’il avait fait, mais les coïncidences s’étaient accumulées pour servir les desseins de Krang.
À quoi tout cela rimait-il ?
Il s’agissait de gagner du temps.
« Court et audacieux. »
Frapper comme la foudre plutôt que brûler longtemps comme une bougie : voilà le cœur de cette guerre.
Dans ces circonstances, il leur fallait des gens pour retenir l’ennemi et lui infliger des pertes, afin qu’il ne puisse pas concentrer ses forces ailleurs.
Il leur fallait des soldats pour gagner du temps et mourir plutôt que de laisser une ville tomber.
Il leur fallait un héros qui fasse le fanfaron et affirme qu’ils ne se laisseraient pas battre sans réagir.
Il leur fallait un grand homme capable d’évaluer la force de l’ennemi et de la faire connaître, même en mourant sous la lame d’un chevalier.
Tout cela était né de cette nécessité.
« “Pourquoi ? Ils croient qu’on se laissera battre parce qu’il n’y a pas de chevaliers ? Je vais leur montrer comment je me bats.” Voilà le message que Marcus m’a demandé de transmettre. »
La bravade de Marcus avait été transmise par la bouche du roi.
Cette fois, son sourire était sincère, et non amer.
Foi, confiance et loyauté s’y mêlaient à l’anxiété, à la tension et à la tristesse.
Krang rapporta les paroles de Marcus Baisar avec une expression que seul un homme accablé de tourments pouvait afficher.
« Je pense comme lui. Chacun se bat là où il se trouve, pour ce qu’il veut. »
La volonté du roi n’avait pas changé.
Il avait mis beaucoup en jeu pour livrer un combat bref et audacieux.
Sa propre vie, et celle d’un sujet qui était aussi un ami proche. Tout.
S’il perdait ici, Krang mourrait lui aussi.
C’était comme s’il réclamait une guerre de ce genre.
Pour cela, il avait épargné les forces chevaleresques.
Il devait les rassembler en un seul endroit.
Car il lui fallait gifler ici le Grand Empereur à la tête de Lihin-Stetten.
C’était la meilleure manière de combattre et de vaincre avec des forces inférieures à celles du Sud.
Cypress décida de ne pas envoyer l’Ordre des Chevaliers de la Cape Pourpre.
Rien et Ingis pouvaient partir, mais s’ils y allaient maintenant, ils ne feraient probablement que graver un nom sur la pierre tombale de Marcus avant de rentrer.
Ou peut-être devraient-ils simplement recouvrir de terre le corps de Marcus quelques fois, sans même avoir le temps de faire davantage, puis revenir aussitôt.
L’ordre de chevalerie n’avait pas d’ailes, mais disposait de quelques chevaux rapides à l’endurance préservée.
Cependant, aucune monture ne pouvait dépasser les limites physiques.
« Les historiens du lointain avenir décideront si c’était juste ou non, pas nous aujourd’hui. Pour l’instant, je soutiendrai le choix de Votre Altesse. »
Cypress savait réconforter les autres.
Il s’adressa à Krang.
Krang atténua légèrement l’anxiété, la tension et la tristesse de son expression, puis prit la parole, laissant plus de place à la foi et à la confiance.
« Ce n’est pas parce que la balance de la Déesse des Écailles a penché que ceux qui s’y trouvent ne peuvent rien faire. Leur mort n’est pas une fatalité. »
La Déesse des Écailles aimait les problèmes difficiles.
Que pouvait-on faire quand la balance penchait ?
La Déesse posait la question, et les humains se contentaient de répondre.
Si l’on ne faisait rien, on tombait de la balance inclinée et l’on mourait.
Si l’on luttait et tenait bon, on pouvait peut-être s’accrocher à la balance et vivre un peu plus longtemps.
Dans la Grande Chapelle de Naurill, la capitale, un tableau symbolisant le dilemme de la Déesse était accroché au mur de gauche.
On y voyait une personne qui s’accrochait à la balance et tenait bon, tandis qu’une forme peinte en noir appuyait de tout son poids sur l’autre plateau.
Cypress plongea son regard dans celui du roi.
La volonté qui s’y reflétait brillait.
« La guerre donne au vainqueur le droit de réécrire l’histoire. »
S’ils perdaient, le sacrifice de Marcus pourrait ne servir à rien.
Alors il gagnerait ici et garderait en mémoire le courage dont ils avaient fait preuve.
Enkrid découvrit l’une des manies de Cypress.
Il s’exprimait de manière compliquée.
C’était peut-être une habitude liée à son âge avancé.
Après tout, il avait plus de soixante-dix ans.
« Est-ce qu’on vous dit parfois que votre regard est insolent ? »
Cypress posa soudain la question à Enkrid.
« On ne m’a jamais dit ça. »
Enkrid n’était pas un elfe. Il pouvait donc mentir autant qu’il le fallait.
Krang gloussa.
Cypress sortit avec un léger sourire.
« Marcus n’est pas du genre à se laisser battre sans réagir. »
Enkrid poursuivit sans s’interrompre.
Il avait une solide expérience du combat à ses côtés.
Il connaissait Marcus comme commandant de bataillon et savait qu’il avait la drôle d’habitude de mettre de l’alcool dans son thé.
C’était un homme qui utilisait son surnom, cachait sa force et ferait n’importe quoi pour gagner.
On ne pouvait pas dire qu’il excellait en stratégie ou en tactique.
« Mais ce n’est pas un imbécile. »
Krang acquiesça.
« Bien vu, Enki. »
Enkrid entendit parler de la stratégie que Marcus avait préparée.
C’était une histoire intéressante.
« En effet. »
Fallait-il l’appeler Marcus le Fou de guerre ?
Par le passé, n’avait-il pas souvent agi conformément à son surnom ?
« Fou de guerre » était un surnom que Marcus s’était donné.
À l’origine, sa spécialité consistait à profiter de sa réputation d’amateur de guerre pour exploiter les failles de ses adversaires.
Cette fois-ci, c’était un peu pareil.
« Mais les chevaliers, c’est autre chose. »
Pouvait-il les arrêter ?
Probablement pas.
Il le savait sans avoir à se creuser la tête.
« Je pourrais y aller un moment. »
Enkrid prononça ces mots d’un ton léger, comme s’il disait qu’il allait chercher un verre d’eau.
« Il est déjà trop tard. C’est un combat calculé. »
Krang répondit.
Ils avaient envisagé de diviser l’ordre de chevalerie pour riposter aux mouvements ennemis, mais cela réduirait la taille de l’appât sur ce front.
La situation actuelle était le fruit des réflexions de dizaines de stratèges du palais royal.
Enfin, si les choses ne se déroulaient pas comme prévu, il comptait emmener tout l’ordre de chevalerie de l’autre côté de la frontière sud et déclencher une guerre d’anéantissement en lançant : « Mourons ensemble. »
Autrefois, appelait-on ce genre de bataille entre royaumes une guerre d’extermination ?
Autrement dit, c’était un défi écrit et une menace adressés à l’armée ennemie.
Si vous nous laissez ici et vous éparpillez pour combattre, nous marcherons sur le palais royal du Sud et le brûlerons ?
Peut-être une menace de ce genre.
Il ne leur restait donc pas assez de temps pour frapper l’armée du Sud, qui s’était largement dispersée sur le territoire.
La distance était grande et le terrain accidenté.
Enkrid répondit avec le même détachement :
« Pas trop tard. À cheval, j’y serai vite. »
Il répondit, puis sortit de la tente pour retrouver son ami, dont l’excitation ne s’était pas dissipée.
« Avec autant de gens pour en parler, les rumeurs vont vite circuler. Hein ? »
Dès qu’il ouvrit l’entrée de la tente, il aperçut le visage de Rem.
Il ne savait pas depuis quand il était arrivé.
« Tu comptes monter Rem ? Tu crois que ce sera plus rapide que d’y aller en courant ? »
demanda Krang.
C’était une plaisanterie bien sentie.
Cypress, qui était sorti le premier, ne put se retenir et esquissa un sourire narquois.
Un fou chevauchant un barbare… c’était tout de même assez drôle à voir, non ?
« Non, viens dehors. Qu’est-ce que tu fais là ? »
Enkrid poussa Rem.
« Je suis venu quelque part où je n’aurais pas dû ? »
Rem répliqua d’un ton grincheux, et Enkrid désigna un autre camarade qui folâtrait encore dans le ciel derrière lui.
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