Chapitre 841
Chapitre 839 – Pourfendre le sortilège
« Que peut faire un chevalier ? »
Krais ne réduisit pas cette question à une seule réponse.
« Chacun a ses spécialités. »
Et s’il confiait une mission d’infiltration à Audin ?
« Ça ne tournerait pas à l’assaut presque frontal ? »
Au besoin, Audin pouvait se déplacer sans bruit, mais sa carrure était remarquablement imposante.
On ne le surnommait pas Homme-bête ours pour rien.
« Et s’il confiait une mission de filature à Ragna ? »
Éliminer la cible poserait déjà problème, mais rien ne garantissait qu’il pourrait seulement revenir.
Fel était spécialisé dans les combats singuliers, tandis que Ropord se battait avec talent à la tête d’une unité.
Bien sûr, ils pouvaient aussi se débrouiller si on intervertissait leurs rôles.
C’était ça, un chevalier.
« La spécialité n’est pas le seul problème. Le tempérament compte aussi. »
Par exemple, s’il demandait à Enkrid d’abattre mille soldats ennemis en une nuit ?
Il ne le ferait pas.
Être capable de faire quelque chose et en avoir la volonté, ce sont deux choses différentes.
« Il chercherait la voie qui causerait le moins de morts. »
Ça ne voulait pas dire qu’il éviterait les batailles, ni qu’il détournerait le regard devant les horreurs de la guerre.
Le chemin parcouru par Enkrid avait été bien trop rude pour cela.
Il savait à quel point la lame de la réalité était acérée.
Et cette lame déchirait la chair, entamait les muscles et tranchait les entrailles là où on ne l’attendait pas.
Il tuerait si nécessaire.
Il se battrait si c’était justifié.
Enkrid agirait ainsi.
Il fallait prendre en compte ses spécialités comme son tempérament.
Et c’est ce que fit Krais.
« Alors, si on se limite à tuer plutôt qu’à combattre, peu importe que l’adversaire soit magicien ou non ? »
Jaxen ne pouvait garantir la victoire contre qui que ce soit lors d’un affrontement frontal.
Mais s’il s’agissait de tuer, c’était une autre histoire.
Il ne dévoilait pas son véritable talent.
C’était une habitude profondément ancrée, depuis qu’il vivait en assassin depuis son enfance.
Que se passait-il quand Jaxen décidait de prendre quelqu’un pour cible ?
Personne ne répondrait honnêtement, mais personne ne pouvait vraiment faire comme s’il n’existait pas.
« Des renseignements. J’ai besoin de tout ce que tu sais sur l’adversaire. »
Krais avait confié un rôle à Jaxen et lui avait demandé cela comme si c’était parfaitement naturel.
« Je ne sais pas. C’est justement parce que je ne sais pas que tu dois t’en charger, Jaxen. »
Pourtant, Krais ne connaissait qu’une infime partie de ce qu’il aurait dû savoir à leur sujet.
« Voilà ce que je sais. Parmi ceux qui appartiennent à ce groupe, pas un seul n’a jamais mené d’expériences sur des humains. Il fut un temps où ce genre de pratique était très répandu chez eux. »
« Une pratique répandue ? »
« Ils cherchaient à implanter une étoile dans le corps d’une personne. »
Rien que d’en entendre parler, on en avait la nausée.
« Ils greffent dans un corps humain un outil qui a accumulé de la Volonté ou de la magie. Pour le dire plus simplement, ils ont essayé de transformer un corps humain en quelque chose qui ressemble à un Objet de sortilège, pour s’en servir comme d’un outil. »
La raison ?
Esther la connaissait bien.
Krais rapporta ses paroles.
« C’est le même principe qu’en cuisine : ils utilisent le corps humain comme un ustensile. »
Ils faisaient cela sans épargner les adultes, les vieillards ni les enfants.
Et ce n’était pas tout.
Astrail, ce groupe au nom grandiose, ne considérait pas les autres êtres intelligents comme des personnes.
D’une certaine façon, ses membres étaient plus cruels que les démons.
Était-ce parce qu’ils étaient humains qu’ils pouvaient se montrer plus cruels envers les leurs ?
Parce que les humains étaient l’espèce la mieux adaptée à s’adapter ?
« Dans la vie, il arrive parfois que des choses insensées se présentent sans la moindre honte. »
Après avoir écouté Krais, Jaxen hocha la tête.
Un signe d’assentiment.
Quand il se trouvait face à quelque chose qui dépassait l’entendement, Jaxen réagissait toujours de la même façon.
Cette fois encore, Krais voulait voir cette réaction.
« Alors, vous saviez que nous venions. Ce n’était pas une détection magique. Comment avez-vous fait ? »
La robe blanche brodée de fils d’or scintillait.
La magie imprégnée dans les fils eux-mêmes constituait les préparatifs du magicien.
Il n’aurait eu aucun mal à tuer quelques chevaliers avec les sortilèges enchâssés dans sa robe.
Du moins, c’était ce qu’il croyait.
Il ne l’avait jamais vérifié.
Il jugeait simplement cela évident, puisqu’il en connaissait les principes.
Aussi estimait-il qu’il était plus contrariant de devoir tuer seulement les larbins devant lui, tout en épargnant l’Enfant des étoiles.
Combattre tout en gardant l’Enfant des étoiles en vie était encore plus encombrant.
Leurs regards se croisèrent.
Esther, aux yeux bleus, prit la parole.
« C’était bien une détection magique. »
« Vous avez étendu votre détection au-delà de toute la ville, jusqu’ici ? »
Cela dépassait son entendement.
Le magicien fronça les sourcils.
Au même instant, sa robe s’illumina brusquement.
Son disciple et subordonné, qui se tenait juste derrière lui, venait de se jeter à l’attaque.
Le magicien se retourna.
Il aperçut une lame surgir d’une robe grise.
« Où crois-tu aller ? »
Une lumière blanche jaillit de la robe du magicien et un sort de protection s’activa.
Ce sort avait trois effets.
Le premier augmentait la gravité dans un rayon de trois pas autour de lui.
Le deuxième était un sort de renvoi : si une épée le transperçait, une épée de lumière apparaissait pour frapper en retour.
Une flèche, elle aussi, se changeait en flèche et repartait vers son tireur.
Enfin, le troisième était un sort appelé Restauration de lumière, qui guérissait le lanceur de toute blessure non mortelle.
C’était un monde de sortilèges calqué sur le Pouvoir divin.
Il croyait que ce sort de protection lui sauverait la vie au moins trois fois.
Or, une dague longue de deux empans lui trancha la carotide et l’arrière des vertèbres cervicales.
Fss.
Malgré l’os tranché, le bruit fut à peine audible.
La dague qui lui avait sectionné les vertèbres cervicales n’était pas si rapide, et ne déchirait pas le silence.
Son cou s’ouvrit, le sang jaillit, et sa tête, à moitié détachée, pendit avant de basculer sur le côté.
On ne qualifie pas une tête tranchée de blessure mortelle.
C’était tout simplement la mort.
Un instant, et tout était fini.
Il avait reçu le baiser de la Faucheuse en un seul coup.
Jaxen s’était déguisé, on ne savait quand, en subordonné vêtu d’une robe grise. D’un seul coup, il avait tranché la gorge d’un magicien d’Astrail.
Krais lui avait demandé de trancher la gorge d’un magicien dès qu’ils se retrouveraient face à face.
Profiter de leur inattention pour frapper le premier, voilà quel était le rôle de Jaxen.
La peau qui retenait encore le cou par un fil était mince.
La tête tranchée, elle, était lourde.
La peau, qui tenait à peine, céda et la tête tomba au sol.
Après avoir un instant craché le sang à flots, le corps bascula à son tour et s’effondra.
Ziiing, ziiing, ziiing.
La lumière de la robe du magicien à terre vacilla, puis s’éteignit.
Un sortilège n’existait que tant que son lanceur était en vie.
Un monde de sortilèges venait de prendre fin.
Certains subordonnés clignèrent des yeux, incapables de croire ce qu’ils voyaient.
Quelque chose qu’ils n’auraient jamais imaginé venait de se produire.
Qu’est-ce que c’était que ça ?
Leur maître était mort, d’un coup.
Leur réalité venait de voler en éclats.
« Ils sont tous pareils », dit Esther en agitant la main.
À son geste, des lames de blizzard se formèrent.
C’était un sort de création qui infusait la puissance des terres gelées dans la faux de D’Mulle.
« Bourrasque de la toundra. »
À son appel, la magie s’écoula et se heurta au monde des sortilèges.
Le mystère qu’était un sortilège frappa les cous des subordonnés restants.
Quelques-uns levèrent leur bâton pour résister, mais en vain.
Un bouclier de lumière brûlante apparut, mais il ne put arrêter les lames des terres gelées.
Fss, fss, fss.
Des bruits semblables retentirent les uns après les autres, et tous les subordonnés restants s’effondrèrent, le cou ou la tête tranchés.
« Eh bien, on dirait qu’on n’a même pas pu avoir une vraie conversation », dit Enkrid. Rem lui répondit :
« On pourra finir de discuter avec ceux qui arrivent. »
Astrail était un groupe.
Ses membres n’agissaient pas seuls.
Mais, pour un groupe, ils n’étaient pas non plus très liés les uns aux autres.
Esther avait vu venir quelqu’un, forcément attiré par l’appât du gain, en premier.
De l’imprudence ?
En réalité, à bien y réfléchir, ce n’était même pas de l’imprudence.
Jaxen était simplement impressionnant.
Jaxen fit jouer son épée et vint se placer à côté d’Enkrid.
La technique qu’il venait de montrer était plutôt surprenante.
Voyant le sort de protection s’activer, il avait ajusté la vitesse de son attaque, esquivé l’épée renvoyée qui le visait, puis profité du bref intervalle pendant lequel le sort de renvoi ne pouvait pas se déclencher de nouveau pour s’approcher et ne trancher que le cou de son adversaire.
À première vue, il semblait avoir porté un seul coup d’épée, mais en y regardant de plus près, il en avait asséné trois.
Seuls Enkrid, Rem et le Dragonkin avaient naturellement compris ce qui s’était passé.
« Il a compris la forme du sort avec sa main gauche. »
Son épée était dans sa main droite.
Jaxen avait agité la main gauche pour découvrir les effets du sort de protection.
Puis il avait ajusté sa vitesse de réaction tout en maniant son épée.
Ça avait l’air simple, mais le résultat était saisissant.
Du moins, du point de vue de son adversaire.
Sans même être essoufflé, Jaxen se tenait à côté d’Enkrid, les bras ballants.
Le sang du magicien mort avait teint le sol de rouge.
Derrière eux, un deuxième magicien s’approcha.
Il volait sur une sorte de plateau noir, à environ deux empans du sol.
Il se trouvait juste en face d’Enkrid.
À droite, un autre magicien apparut.
C’était une femme.
Elle portait un chapeau à larges bords et de minces serpents s’enroulaient autour de ses deux avant-bras.
Un autre magicien surgit encore, cette fois sur la gauche.
Il était si petit qu’il n’atteignait même pas la moitié de la taille d’Enkrid, et portait une armure complète qui brillait d’un éclat argenté.
Esther connaissait les trois depuis longtemps.
« On dirait que tous les hommes que j’ai éconduits sont venus », lança Esther sur le ton de la plaisanterie. Naturellement, elle voulait qu’Enkrid l’entende.
« Il y a aussi une femme », répliqua Enkrid.
« On dirait que tous ceux que j’ai éconduits se sont rassemblés. La Sorcière démoniaque de la Séduction, c’est moi. »
« … Ce ne serait pas plutôt Rem ou Shinar qui devraient dire ça ? »
demanda Enkrid.
Évidemment, ce n’était ni l’un ni l’autre.
« Pourquoi tu me mêles toujours à ça ? Tu cherches les ennuis ? Hein ? » lança Rem en sortant sa fronde et en la laissant pendre.
Esther avait dit cela par un mélange d’excuses et de gratitude.
Elle avait beau être une sorcière au cœur froid, elle restait humaine.
Tout le monde faisait des erreurs.
À peine avait-elle parlé qu’elle aurait voulu remonter le temps.
Aux yeux d’Enkrid, Esther n’avait aucune raison de s’excuser.
D’après ce qu’il avait entendu, tous ceux qui appartenaient à ce groupe appelé Astrail méritaient de mourir.
Les Chasseurs d’étoiles.
Certains des magiciens à l’origine de l’incident de l’invocation d’un démon dans la Tour de la Sagesse appartenaient autrefois à ce groupe.
C’étaient des gens prêts à réduire le continent en cendres pour mener une expérience.
Ils étaient aussi capables de déclencher une guerre pour servir leurs propres desseins.
Enkrid ouvrit la bouche et parla du fond du cœur.
« Tu voulais souligner que tu avais beaucoup de prétendants, c’est ça ? Si tu envies mon titre de “démon”, je tiens à te dire que ce n’est pas un surnom très agréable. »
Les joues de la sorcière, qui faisait du sang-froid son arme, s’empourprèrent.
« La Sorcière démoniaque de la Séduction, c’est moi », répéta Rem en l’imitant.
« La Sorcière démoniaque de la Séduction. Je devrais demander à la Guilde du renseignement de répandre quelques rumeurs ? » Jaxen lui témoigna sa faveur.
« Cette sorcière a honte, en ce moment », lut le Dragonkin dans les pensées d’Esther.
Ces abrutis ne s’entendaient bien que dans des moments pareils.
Celui qui la taquinait à coups de paroles, celui qui répétait ses mots avec un sourire en coin, celui qui prétendait lui témoigner sa faveur en proposant de répandre des rumeurs, et celui qui parlait de sa honte sans sourciller.
Esther, les joues légèrement rouges, s’adressa aux trois magiciens qui approchaient : « Je suis là. »
Elle voulait dire que la sorcière qu’ils convoitaient tant se trouvait devant eux.
Elle avait tenté de ne pas se laisser atteindre par leurs moqueries, mais comment s’attendre à autre chose de ces fous ?
« La Sorcière démoniaque de la Séduction, c’est cette femme. »
« Là-bas. »
« Ce n’est pas un surnom très agréable, mais si tu le souhaites, je suppose que je pourrais moi aussi t’appeler comme ça. »
« Quelle honte. Quelle honte, vraiment. On dirait que tu répètes ces mots dans ta tête. »
Dans l’ordre : Rem, Jaxen, Enkrid et le Dragonkin.
Ah, si je les tuais tous, tout simplement ?
Esther se demandait encore si elle devait les inclure dans la zone d’effet de son sort.
Elle n’éprouvait aucun sentiment de danger.
Pourquoi ?
« Si l’un de vous trois est venu ici, en ce moment même, pour faire le bien et sauver des gens, qu’il le dise. »
Tout devait venir de cet homme.
Enkrid parla en croisant le regard de chacun des trois.
Seule Esther connaissait toute la vérité.
Enkrid pourfendait les sortilèges.
Un sortilège ordinaire n’avait aucun effet sur lui.
Jaxen recula de quelques pas.
À l’endroit où il s’était tenu, la terre vola en éclats et quatre vipères de la taille d’un doigt dressèrent la tête.
« Il a esquivé ? » lança la sorcière à droite avec un sourire.
Elle avait maîtrisé l’art de commander aux serpents et bâti son monde de sortilèges autour de ce pouvoir.
De plus, elle avait greffé dans son propre corps le sang d’une Méduse, qui vivrait dans le royaume démoniaque.
Son sourire était empreint d’une folie manifeste.
« Tu tiens à ces gens ? Alors je les épargnerai. Suis-moi. » Le magicien sur le disque, en face, prit la parole.
Sa spécialité était le minerai noir.
Il façonnait de la poudre de fer noir et l’associait à des sortilèges.
Ce n’était pas un adversaire facile.
Enfin, le talent du petit magicien, né sous le coup d’une punition divine, était lui aussi remarquable.
Enkrid s’élança.
Esther fit signe à droite, et Rem pivota sur le côté.
Tous les mouvements furent simultanés.
Comment les yeux d’un magicien auraient-ils pu suivre les mouvements d’un chevalier ?
Comme ils en étaient incapables, ils s’étaient préparés à fond.
Mais leurs préparatifs restaient un peu insuffisants.
Non, pour être exact, ils avaient sous-estimé l’Ordre des Chevaliers Fous de la Garde-frontière.
Un mur de fer noir se forma devant Enkrid et l’enveloppa.
« Dors dans le cercueil noir ! » cria le magicien.
Il en était arrivé au stade où le sortilège se lançait sans parole, mais il dut quand même le prononcer.
La charge d’Enkrid l’avait tant acculé et surpris.
Et pourtant, il s’était préparé à l’affrontement.
Enkrid vit le mur tenter de l’engloutir et accéléra encore.
Le sortilège ne put le suivre.
Le regard du Dragonkin s’emplit d’intérêt.
« Il ne l’avait jamais montré auparavant. »
Il venait d’utiliser une technique que le Dragonkin n’avait jamais vue lors de leurs entraînements.
Mais ce n’était pas la technique elle-même qui l’intéressait : c’était d’avoir pu saisir l’intention de cet humain à la Volonté éclatante.
Le Dragonkin, qui observait la scène, frappa le sol du pied.
BOUM.
Les serpents qui visaient ses pieds depuis sous terre périrent tous.
C’était une technique qui consistait à manipuler et à projeter la Volonté.
Plus d’un demi-mois s’était écoulé depuis son réveil.
Le Dragonkin retrouvait peu à peu les compétences et la force qu’il avait oubliées.
Enkrid, qui s’était extirpé du domaine du sortilège grâce à une double accélération, trancha le sort.
Le sort préparé, une masse noire qui avait volé à sa suite, fut déchiqueté comme une pelote de laine emmêlée.
Le sortilège, qui aurait dû exploser et libérer une poudre mortelle pour les voies respiratoires, ne se déclencha pas.
Il pourfendait les sortilèges.
La scène donnait tout son sens à ces mots.
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