Chapitre 822
Chapitre 820 – Alors, on t’a encore retenue
Les trois visiteurs n’ayant pas atteint leurs objectifs respectifs et ayant tous disparu, Enkrid leva les yeux vers le ciel.
À vrai dire, Rem et Dunbakel avaient eux aussi regardé en l’air.
Dunbakel l’avait senti à l’odeur, tandis que Rem avait reçu un signal du Pouvoir divin qui l’avait habité un bref instant.
Alors, y avait-il quelque chose dans le ciel ?
Rien.
À l’œil nu, on ne voyait rien.
Mais il avait vaguement aperçu quelque chose, doté d’une longue queue, qui s’éloignait en volant.
Un chevalier était une calamité à lui seul, capable d’abattre mille ennemis, mais il ne savait pas attraper cette chose informe qui traversait le ciel.
‘Non… peut-être que si je l’avais su un peu plus tôt.’
Enkrid y songea, puis ses pensées se tournèrent vers la singularité de son épée.
Était-ce étrange, ou tout à fait naturel ?
Aube possédait le pouvoir de purifier les êtres vils.
Une force informe, née de l’Argent véritable et qui parcourait la lame en réponse à la Volonté, aurait peut-être pu trancher une telle chose.
‘Enfin, il n’y a plus aucune chance, à présent.’
Même s’il était chevalier, il ne pouvait pas voler.
Rem fronça les sourcils, puis détendit son visage.
« Si ça revient, je l’abattrai. »
À ces mots, Dunbakel prit la parole.
« On ne peut pas simplement s’en occuper avant ? »
Rem répondit d’un ton détaché :
« Si tu la rates, je m’en chargerai. Espèce de bête poilue. »
Dunbakel lui fit remarquer son erreur.
« Pour une homme-bête, avoir beaucoup de poils n’a rien de honteux. C’est une fierté, non ? »
« Alors, je te les arrache tous ? »
« Ah, vas-y, essaie donc. »
Son expérience dans l’Est avait fait grandir la femme-bête.
La Dunbakel d’autrefois n’était plus.
À présent, elle savait très bien répondre à Rem.
Entre eux, Krais prit la parole.
« Pourquoi les subalternes des démons viendraient-ils ici ? »
Sa question toute simple mit fin à l’altercation entre Rem et Dunbakel.
Pour eux deux, une histoire impliquant un groupe de subalternes démoniaques méritait qu’on s’y intéresse.
Autrement dit, il leur fallait savoir pourquoi ils étaient venus.
Pourquoi s’en prendre à Enkrid, lui proposer soudain la vie éternelle ou des terres, et prétendre faire de lui un demi-dieu ?
Krais promena ses grands yeux sur l’assemblée et poursuivit :
« On devrait sans doute commencer par là, non ? »
Quand on ne sait pas, on souffre.
Et même quand on sait, on souffre.
C’était pour cela que Krais, ce lâche, imaginait toujours le pire.
Son anxiété innée le poussait à envisager toutes sortes de scénarios.
Krais serra les deux mains en poings et les cogna l’un contre l’autre devant sa poitrine.
Un claquement sec retentit.
« Je parierais qu’ils se battent entre eux. »
Les muscles des avant-bras de Krais, vêtu d’une chemise à manches courtes, saillirent.
Il pressa ses poings l’un contre l’autre ; aucun ne céda.
Dans cette position, il poursuivit :
« Même s’il y a de légères différences, imagine que le poids soit le même des deux côtés de la balance. »
Krais était un génie.
De plus, les démons étaient arrogants : ils n’avaient même pas compris qu’un humain osait percer leurs intentions à jour.
Et s’ils le savaient ?
Qu’est-ce que ça changerait ?
On pouvait très bien imaginer qu’ils avaient cette attitude-là.
« Mais si, au bout du compte, il fallait faire pencher la balance d’un côté ? »
Beelrog avait dû être une variable imprévue.
Entre-temps, ils avaient sans doute échangé diverses propositions pour l’attirer dans leur camp.
Mais cet être, qui avait erré toute sa vie sur ces terres en ne désirant que les conflits, les avait toutes refusées.
‘Et un humain a tué ce Beelrog.’
Voilà qu’apparaissait un adversaire bien plus facile à convaincre que Beelrog.
‘Alors, jusqu’ici, ils n’ont tenté de séduire aucun autre chevalier ?’
Si.
Et ceux qui avaient succombé à leurs tentations étaient devenus des Chevaliers de la Mort, avaient rallié le Royaume démoniaque et s’étaient transformés en monstres particuliers ou en véritables démons.
L’elfe corrompu par la magie, à la Forteresse des Épines, devait avoir connu le même sort.
Enkrid lui en avait parlé.
Sans même approfondir la question, Krais avait compris la position et la valeur d’Enkrid à partir de quelques indices.
Bien sûr, il pouvait se tromper complètement, mais imaginer le pire était dans sa nature.
‘Une proie si appétissante.’
N’était-ce pas ainsi qu’Enkrid devait apparaître aux démons tapis dans le Royaume démoniaque ?
Krais ouvrit la main gauche et enserra son poing droit.
« Ou alors, ils veulent peut-être quelque chose comme ça. »
Que l’un dévore l’autre.
Ne chercheraient-ils pas à faire pencher la balance, puis à la briser, pour dévorer la force adverse ?
Ces trois subalternes étaient-ils venus parce que les démons étaient tout près ?
Ou s’étaient-ils déplacés de leur propre chef ?
Il y avait trop de questions auxquelles de simples suppositions ne pouvaient répondre.
« Pourquoi ces démons se battent-ils ? »
Rem avait lui aussi l’esprit vif.
Il avait relevé le point aveugle dans le raisonnement de Krais.
Dunbakel cligna plusieurs fois des yeux.
Elle se demandait de quoi ils parlaient.
« Ça, je n’en sais rien. »
Krais haussa les épaules.
Ce qu’il ne savait pas, il ne le savait pas.
Tout comme les nations du continent luttaient pour l’hégémonie, les démons se battaient eux aussi entre eux.
C’était sur cette prémisse que reposaient ses propos.
La raison ?
Inconnue.
Le but ?
Inconnu.
Il avait l’impression de savoir une chose.
Leurs désirs dépassaient ce qu’on pouvait comprendre en les entendant simplement.
Il était difficile d’oser deviner les intentions d’un démon.
Et c’était vrai pour tout le monde.
Même Esther, que Enkrid tenait dans ses bras, n’y échappait pas.
Dunbakel, qui réfléchissait à ce qu’elle allait manger pour dîner, prit la parole.
« Peut-être qu’ils ont faim ? »
Dans les profondeurs de l’Est, il était fréquent de se battre pour de la nourriture.
« Franchement, ce qu’il ne faut pas entendre… »
Rem lui fit la leçon.
Les deux finirent par en venir aux mains.
Le Compagnon porteur de chaleur avait d’abord été un Démon parasite ; il avait transcendé sa nature monstrueuse pour devenir un démon.
Peut-être à cause de ses caractéristiques innées, il pouvait diviser sa pensée et sa Volonté en dizaines, voire en centaines de fragments.
Beelrog avait appris à scinder son âme en observant en cachette le tour de force du Compagnon porteur de chaleur.
***
C’était là l’origine.
Quoi qu’il en soit, la pensée-Volonté franchit la chaîne de montagnes.
La Volonté gravée dans cette pensée-Volonté était limpide.
‘Si je ne peux pas le dévorer, personne ne le pourra.’
Alors, il fallait le détruire ici.
La pensée-Volonté prit la forme d’un serpent unique, auréolé d’une lumière rouge, et tomba au sol.
***
« Maudite garce. »
Le magicien qu’on appelait le Guide de la Vague noire avait perdu son clone, et les rides de son visage s’étaient creusées.
Le clone, créé au prix de sa jeunesse et de plusieurs années de vie, avait disparu.
« Rassemblez-vous tous. »
Il convoqua ses disciples et ses esclaves.
Un esclave s’approcha pour recevoir ses ordres et s’inclina.
Les magiciens et les sorcières étaient des gens solitaires, mais, bien sûr, ils s’entraidaient ou se mettaient des bâtons dans les roues quand la situation l’exigeait.
« Prévenez la meute de bêtes avides de proies que l’Enfant des étoiles est apparue. »
Si ses instructions manquaient de clarté, l’esclave risquait de mal accomplir sa tâche.
Voilà pourquoi il lui avait précisé exactement quoi dire et à qui.
Après avoir transmis son message, le magicien toucha son pouce droit à son index, puis successivement à chacun de ses doigts, tout en réfléchissant.
Les magiciens se conforment au monde, mais ne suivent pas l’ordre naturel.
À vrai dire, ils rêvent d’un monde opposé à la volonté du ciel, à celle des astres.
« Seule la vérité mérite d’être appelée un dieu. »
C’était ce qu’ils proclamaient ouvertement.
Leur position différait donc de celle des Marchands et des guerriers.
Devenir le subalterne d’un démon ne signifiait pas qu’ils lui avaient tout offert.
Et le monde n’était pas simple.
Pas plus que les relations entre les gens.
‘Je ne savais pas que l’Enfant des étoiles était là.’
Cela pourrait même être utile.
Il tenta alors de contacter par télépathie celui qui se proclamait son maître, puis lui parla.
« J’ai échoué, mais il reste encore une marge de manœuvre. »
Après avoir transmis son message, le magicien se perdit un instant dans ses pensées.
‘Alors, ils sont fous.’
La vie éternelle, des terres, la vérité.
S’il ne désirait rien de tout cela, que voulait-il donc ?
Pour lui, cette question resterait à jamais sans réponse.
***
Les démons du Royaume démoniaque apprirent la nouvelle et, incapables d’agir eux-mêmes, recrutèrent plusieurs subalternes.
Parmi eux, le « Destructeur blanc pur », qui possédait le subalterne le plus puissant, passa lui aussi à l’action.
La relique télépathique frémit et demanda :
« Puis-je agir à ma guise ? »
Le Destructeur blanc pur avait fait de lui sa pièce et lui avait promis des terres.
Il lui avait promis de faire de lui le souverain ultime de ces terres une fois son « ascension » achevée.
C’est pourquoi il avait acquiescé.
Fais comme bon te semble.
À ces mots du Destructeur blanc pur, le subalterne hocha la tête.
« Commençons. »
On disait que le Sud était un grand royaume.
Le Grand Roi de Lihin-Stetten avait appris que le parasite qui rongeait depuis plus de dix ans les forces de son royaume à la frontière avait disparu.
Il n’y avait donc plus aucune raison d’hésiter.
Sur ses épaules reposait une cape de cuir, faite de la peau d’une bête qui avait autrefois porté le titre de « Maître de ces terres ».
Cette cape et une couronne composaient sa tenue habituelle.
Il existait un arbre considéré comme une relique à part entière.
Il s’appelait Yggdrasil.
On disait qu’il accordait la sagesse, permettait d’échapper à la mort et ouvrait la voie du destin.
C’était également une relique qui ne subsistait que dans les mythes et les légendes.
En réalité, la valeur de cet arbre de classe relique était sans égale.
Il annulait tous les sorts visant l’esprit, ainsi que toutes les malédictions.
Une couronne dont l’armature était faite des branches d’Yggdrasil et les épines d’or était son emblème.
Il la gardait à ses côtés, même lorsqu’il dormait.
« Je vais empaler le cul de ces pingres du continent et m’en servir comme Drapeau. »
Des escarmouches locales les avaient déjà opposés à Naurillia.
Nul besoin de déclaration officielle.
Ce ne serait pas encore une guerre totale, mais le moment était venu de lancer l’estocade qu’ils préparaient.
Le Grand Roi en était certain.
***
L’Enfant des étoiles.
Il fut un temps où on l’appelait ainsi.
Le titre de « Sorcière des conflits » ne vint que plus tard.
« Tu as du talent. »
C’était la première fois qu’elle découvrait la magie, et ce furent les premiers mots qu’elle entendit.
Son maître était une personne sans odeur.
Plus précisément, elle ne désirait pas grand-chose.
« Certains trouvent de la joie à manger de bons petits plats. Moi, je me contente de regarder les étoiles dans le ciel, jour après jour. »
Son maître tenait moins de la sorcière que de la personne détachée des affaires du monde, qui lisait les astres et comprenait le mouvement des étoiles.
Bien qu’elle fût sorcière, il lui arrivait de soigner des chasseurs blessés et d’aider ceux qui avaient des ennuis.
C’était peut-être une part de chance, une bénédiction ou, à défaut, un simple hasard.
Pour Esther, son maître était de cette nature-là.
‘Un rêve.’
Esther savait qu’elle revivait une partie de son passé.
Le temps fila, éclairant les souvenirs de son enfance.
C’était une époque où elle apprenait peu à peu à comprendre les principes et à explorer la vérité.
« Ça te plaît ? »
Son maître lui avait posé la question. La sueur perlait sur l’arête et le bout de son nez lorsqu’elle avait répondu :
« Oui ? »
Son ton semblait demander pourquoi son maître posait une question aussi évidente.
Dans les yeux de son maître, il y avait alors de l’inquiétude.
La jeune Esther ne le savait pas.
Le temps passa. Puis vint à elle une rencontre fatidique, qui ressemblait à un malheur ou à une malédiction.
« Enfant des étoiles. »
C’était un surnom.
Il désignait la bénédiction d’être née avec un pouvoir magique aussi vaste que les étoiles dans le ciel.
Pour certains explorateurs de la magie, ce Talent était une proie fort appétissante ; on le disait aussi l’essence même du mana.
Un élixir vivant qui, une fois raffiné, surpassait l’Élixir légendaire.
Telle était la raison, et tout le sens, de son surnom d’Enfant des étoiles.
« Tu l’as bien caché, mais tu ne peux pas tromper mon regard. »
Même aujourd’hui, elle ne pouvait l’oublier.
On disait de lui que c’était un magicien qui, au cours de ses recherches sur les sorts, avait perdu par accident ses expressions et ses émotions.
Il portait le titre de « Maître de la Lame impassible ».
Ses sens étaient extrêmement aiguisés. Il avait percé le secret d’Esther, surmontant les nombreuses couches de protections que son maître avait dressées.
Puis il avait lancé une attaque surprise contre son maître.
Son maître, qui avait exploré la vérité tout en se contentant de savourer chaque jour, avait tout sacrifié pour protéger Esther.
« Vis, Esther. Vis en faisant ce que tu veux. »
Les paroles de son maître étaient devenues des chaînes.
Esther ignorait ce qu’elle voulait faire.
‘La vérité.’
Elle désirait explorer les sorts.
Le moyen était devenu une fin.
Elle avait cru pouvoir tout faire pour élargir l’univers des sorts.
Esther était en train de devenir non pas comme son maître, mais comme celui qui l’avait tuée.
Pourtant, au lieu de sacrifier les autres, elle s’était contentée d’explorer la magie en s’exposant elle-même au danger.
« Ça fait longtemps. »
Entre-temps, elle avait traqué et combattu le magicien qui avait tué son maître.
Comme il avait été heureux en entendant Esther le saluer !
« Tu es venue te faire dévorer ! »
Elle avait déchiré de part en part la bouche de l’homme qui avait prononcé ces mots.
Elle l’avait fait au moyen du sort qui faisait sa spécialité.
La Faux de Demüller était la spécialité de cet homme.
C’est alors qu’on avait commencé à l’appeler la Sorcière des conflits.
« C’est l’Enfant des étoiles ! »
Elle avait appris à se battre en affrontant ceux qui l’avaient reconnue, et, pendant son temps libre, elle avait continué à explorer les sorts.
Elle ignorait où ce chemin la mènerait.
Elle avançait sans le savoir.
Il y avait un chemin, mais pas de destination.
Puis un sort l’avait dévorée et une malédiction l’avait enfermée dans le corps d’un léopard.
À l’époque, elle avait cru qu’un nouveau malheur s’abattait sur elle. Avec le recul, cela ressemblait plutôt à un coup de chance.
‘Ce que je désire…’
Elle l’ignorait.
Elle avançait sans le savoir.
Elle avait simplement voulu devenir une étoile dans le ciel.
Une étoile dans le ciel, comme l’avait souhaité son maître, qui l’avait sauvée d’un destin où elle serait morte après avoir vendu son corps dans la rue.
Ce n’était pas sa vie à elle, mais celle de son maître.
Elle n’avait fait que poursuivre la vie que son maître avait menée.
Et maintenant ?
« Tu es réveillée. »
La voix de l’elfe était-elle semblable à la rosée limpide qui coule le long d’une feuille ?
Elle était d’une beauté saisissante.
Esther était nue, le corps plongé dans l’eau chaude.
Les elfes possédaient plusieurs sources.
Celle-ci était la Source de la chaleur, réputée idéale pour remettre le corps sur pied.
Des pierres entouraient la source et composaient un décor d’une grande sérénité.
Les yeux verts de l’elfe, intégrés à ce tableau, se posèrent sur Esther.
Esther ouvrit la bouche.
« Oui. »
L’elfe lui demanda :
« Alors, on t’a encore retenue ? »
Esther trouva la question plutôt amusante.
« Oui. »
À sa réponse, l’elfe hocha la tête, toujours impassible.
Impossible de lire ses pensées sur son visage.
Puis, brusquement, elle demanda :
« Tu as l’air très préoccupée. »
L’elfe poursuivit :
« Tu n’es pas obligée de régler ça toute seule. »
Les conseils de cette elfe à la longue vie étaient précieux.
Esther savait désormais, même vaguement, quel genre de vie elle désirait.
Elle comprenait aussi le souhait de son maître.
‘La paix.’
Et elle y ajoutait son propre souhait.
‘La joie.’
Elle éliminait ce qui la gênait.
Si des expériences inutiles la gênaient parce qu’elles causaient la mort de gens, elle y mettait fin.
Si les manigances des démons du Royaume démoniaque la gênaient, elle y mettait fin.
Et puis…
‘Même si une bande d’avidités vaines venait m’attaquer…’
Elle s’en débarrasserait.
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