Chapitre 796
« Qu’est-ce que c’est que ça ? »
L’une des fées à la peau indigo — une Fée corrompue — commenta le spectacle qui se déroulait au loin.
Il ne semblait pas particulièrement surpris.
Après tout, il avait vu le Pouvoir divin d’innombrables fois.
Mais le déployer sur une telle étendue pour bloquer quelque chose était une tactique plutôt inhabituelle.
Bien sûr, le Seigneur n’était pas le seul à vivre dans la Forteresse des Épines.
Plusieurs autres s’y trouvaient aussi.
Outre les monstres placés sous les ordres du Seigneur, il y avait des chercheurs qui l’assistaient dans ses études, deux mages versés en alchimie et plusieurs monstres, dépourvus d’intelligence mais aussi doués au combat que des chevaliers.
Parmi eux, trois Fées corrompues gardaient le rempart de la forteresse.
Pour être exact, leur rôle consistait à épuiser les intrus, à les affaiblir considérablement, puis à offrir ces « ingrédients » diminués au Seigneur.
Voilà quelle était leur tâche.
Pour des fées, elles exprimaient leurs émotions de manière assez ouverte.
C’était parce qu’elles avaient oublié leur nature féerique en vivant dans le Domaine démoniaque.
En contemplant le mur blanc et lumineux qui brillait au loin, elles échangèrent quelques mots.
« Ils se débattent désespérément.
— Voir des mortels s’agiter ainsi, c’est un beau spectacle.
— Ils doivent croire que tout est fini maintenant qu’ils ont arrêté les Goules de la Peste.
— Le Pouvoir divin, hein ? Quelle inutilité. »
Les trois Esprits corrompus n’étaient pas emplis de l’essence pure des fées, mais de l’énergie du Domaine démoniaque, que la plupart des gens appelaient Énergie démoniaque.
Aussi l’un d’eux avait-il acquis le pouvoir de manipuler l’esprit des monstres, tandis que les deux autres s’étaient spécialisés dans le tir à l’arc.
Naturellement, ils pouvaient imprégner leurs flèches d’Énergie démoniaque en les décochant.
Bien sûr, ils n’étaient pas aussi doués que l’Archer qui avait pris pour cible le groupe d’Enkrid en premier.
C’était précisément pour cela que ces trois-là avaient été affectés à la garde de cet endroit.
Pour autant, la corruption ne leur avait pas fait perdre leurs talents innés de fées.
Leurs corps restaient rapides et agiles.
« Cette femme qui possède le Pouvoir divin… Je vais devoir lui enlever la peau pour voir ce qu’elle cache dessous. Je me demande si la peau du Géant sang-mêlé est aussi résistante. Si c’est le cas, elle fera un excellent matériau pour une chimère. »
La peau des géants était dure comme la pierre.
Si celle de cette femme l’était aussi, on pourrait en faire bien des choses.
Ces Fées corrompues possédaient également une cruauté qu’on ne rencontrait jamais chez les véritables fées.
Personne ne pouvait dire si cela venait de l’influence du Domaine démoniaque, du temps qu’elles y avaient passé, ou des deux.
Ce qu’on savait, en revanche, c’était qu’après avoir renié leurs origines d’enfants des forêts et des fleurs et s’être fait « adopter » par le Domaine démoniaque, elles se jugeaient supérieures — plus fortes et plus habiles que les fées ordinaires.
Aux yeux de n’importe quel humain les observant, elles se distinguaient à l’évidence des fées normales.
Insensibles.
Comparées à des fées comme celles de Shinar ou à celles qui avaient quitté la Cité des Fées pour rejoindre la Garde-frontière, la différence sautait encore davantage aux yeux.
Les fées d’origine ne feraient pas de mal au moindre brin d’herbe sans raison valable et prenaient soin avec amour de tout ce qui poussait.
Elles pensaient que leurs émotions exacerbées risquaient de finir par les blesser si elles ne les maîtrisaient pas. Aussi s’efforçaient-elles de les contenir et de garder le contrôle.
Mais celles qui se tenaient là n’avaient plus rien à voir avec elles.
Elles affichaient leurs émotions sans retenue et se livraient sans hésiter à d’ignobles expériences biologiques.
Il ne leur restait plus rien de délicat ni de sensible.
Bien sûr, Jaxen ignorait tous ces détails.
Tout ce qu’il comprenait, c’était que les êtres qu’il percevait étaient bien plus insensibles qu’il ne l’aurait cru.
Et cela lui suffisait.
Dès qu’il eut abattu quelques Goules de la Peste, Jaxen se mit à remonter le flot, droit vers l’endroit d’où déferlaient les monstres.
Même Enkrid n’aurait pas pu se faufiler sans bruit au milieu d’une horde de monstres prêts à mourir, au point de se coudre la bouche ou de s’ouvrir le corps.
Mais Jaxen, lui, le pouvait.
« L’air d’un Domaine démoniaque est différent. »
Une fois qu’on avait compris cette différence, il ne restait plus qu’à s’y adapter.
L’Assimilation, une technique réservée aux chevaliers, et l’art que la Dague de Georg appelait « Flou ».
Ce nom désignait la manière dont cette technique permettait de rendre sa présence floue et indistincte.
Mais après tout, quelle importance avait le nom ?
« Inutile de tout séparer et de donner un nom à chaque chose. »
Il l’avait compris depuis longtemps.
Jaxen dissimula aisément sa présence et remonta le courant des goules, agile et accroupi, en bondissant le long des flancs de la horde.
Puis, apercevant au sommet du Rempart de la Forteresse des Épines la gueule béante et rayonnante du linceul, il prit appui et bondit vers le haut.
Quelques mauvais esprits tendirent les bras pour l’arrêter, mais en vain.
Jaxen se servit même de leurs mains agrippées comme de prises et escalada le rempart.
Des spectres émergèrent à moitié du mur, tentant de l’agripper en poussant des cris aigus et plaintifs. Mais Jaxen dégaina simplement sa dague imprégnée de Pouvoir divin et les balaya de coups rapides, les dispersant.
« Siii ! »
Un mauvais esprit poussa un cri perçant en mourant, mais sa voix fut vite noyée par le chant des Esprits agités, qui résonnait contre le Rempart de la Forteresse des Épines.
Seuls quelques êtres aux sens particulièrement aiguisés réagirent.
Et Jaxen passa ainsi même inaperçu aux yeux des Esprits agités.
Pour lui, c’était naturel : après tout, c’était l’art qu’il avait pratiqué toute sa vie.
Si ces esprits avaient été aussi sensibles que les fées, même lui aurait été repéré.
En vérité, cette situation résultait de l’accumulation de nombreux facteurs.
Les esprits étaient insensibles, et la Forteresse des Épines — une forteresse du Domaine démoniaque — n’avait jamais connu d’intrusion à grande échelle.
Quelques chevaliers qui avaient entendu parler de cette forteresse et l’avaient vue par le passé avaient décidé qu’ils ne pouvaient rien faire contre elle pour le moment.
Se précipiter seuls à l’assaut aurait été du suicide ; attaquer en groupe aurait exigé des effectifs qu’ils n’avaient pas.
Surtout, ces êtres n’avaient causé aucun problème majeur — du moins, pas en apparence.
De l’extérieur, on aurait dit qu’ils se contentaient de rester à l’écart, dans le Domaine démoniaque.
Tout cela avait conduit à la situation présente.
Jaxen avait instinctivement exploité toutes leurs faiblesses, s’en servant pour escalader le rempart et arriver jusqu’ici.
Il repéra trois sentinelles qui surveillaient les environs depuis le rempart, se glissa derrière elles et enfonça la pointe d’un Stilet dans la nuque de deux d’entre elles, une lame dans chaque main.
De leur point de vue, le choc avait dû être terrifiant.
« … ! »
La dernière, incapable d’émettre le moindre son, se retourna, les yeux écarquillés de stupeur.
De son point de vue, une ombre s’était soudain dressée pour poignarder ses deux compagnons.
Elle balança son grand arc comme une massue.
Jaxen se mouvait avec la fluidité de l’eau.
Alors qu’il reculait, les deux victimes qui auraient dû succomber à leurs blessures se figèrent soudain.
Le regard de Jaxen se posa sur elles.
Ce n’était pas une réaction normale chez des hommes qu’on venait de poignarder.
Il n’en fut pas particulièrement surpris pour autant.
C’était le Domaine démoniaque.
Ici, tout pouvait arriver, même l’inattendu.
Les deux blessées s’immobilisèrent, le dos à moitié courbé, puis relevèrent lentement la tête.
Un craquement grotesque retentit tandis que les os de leur nuque se déboîtaient.
Leurs mouvements étaient raides, comme ceux de poupées brisées, et leurs yeux avaient perdu toute expression : on ne voyait plus que le blanc, leurs pupilles ayant complètement disparu.
Puis, à la base de leur nuque — plus précisément dans les trous que Jaxen avait percés —, quelque chose se mit à gonfler et à s’agiter à la place du sang noir, formant de nouveaux membres.
De longues masses de chair se déroulèrent et pendirent jusqu’au sol comme d’immenses serpents.
Impossible d’appeler ces choses des queues ou des bras sortant de leur nuque. Alors, qu’est-ce que ça pouvait bien être ?
Nul ne le savait.
Des mains-nuques ?
Des queues-nuques ?
Quel que soit le nom qu’on leur donnait, le nouvel organe difforme de l’esprit corrompu pendait jusqu’au sol, ses muscles — si c’en était — s’enroulant et se déroulant au gré de ses mouvements.
En un instant, l’extrémité de la masse de chair s’affina comme une lame et fusa vers Jaxen.
Elle était aussi rapide qu’une flèche.
Jaxen examina le nouvel organe tandis qu’il l’attaquait.
De grosses veines sombres saillaient sous la chair bleu marine.
À certains égards, cela ressemblait à un ver de terre démesuré.
Jaxen esquiva et trancha avec son Stilet.
« Fssht. »
Même cet organe grotesquement transformé semblait avoir une articulation. Jaxen trancha à cet endroit.
Il se servit de la force de l’élan de la créature — une technique de l’Épée Fluide.
Peut-être le sommet de l’Épée de la Chance.
Sa lame se mouvait avec calme, comme s’il avait anticipé chaque geste.
Si Enkrid avait été là, il aurait applaudi l’œil acéré de Jaxen, incapable de cacher son admiration devant la façon dont il retournait l’élan de son adversaire contre lui.
Du sang noir éclaboussa le sol sous le coup de Jaxen, mais l’étrange organe ignora sa blessure, tournoya comme un serpent et se jeta sur l’arrière de sa tête.
« Espèce d’enfoiré. »
À cet instant, la troisième Fée corrompue, relativement épargnée, encocha une flèche dans son grand arc.
Mais au moment où elle le fit, une lame lui frappa le front.
Crac !
Le couteau s’enfonça sans difficulté dans son crâne.
C’était la Dague du Silence que Jaxen avait lancée en esquivant.
Tandis qu’il évitait les deux appendices charnus semblables à des vers qui fonçaient dans son dos, la Fée corrompue touchée au front vit ses pupilles se relâcher ; la lumière s’éteignit dans ses yeux et son corps se mit à trembler violemment.
Il était temps d’observer à nouveau.
« Une malédiction ? Ou la mort déclenche-t-elle quelque chose ? »
On aurait dit qu’on avait implanté quelque chose pour provoquer précisément cette réaction.
L’obscurité tomba et limita son champ de vision, mais Jaxen, lui, se sentait à l’aise dans le noir.
Même dans une obscurité totale, il percevait son environnement sans difficulté.
Ses autres sens compensaient aisément ce qui lui manquait en vision.
Alors qu’il continuait à observer, écouter et percevoir ce qui l’entourait, la Dague plantée dans le front de la créature se dégagea d’elle-même.
« Clac. Toc. »
La Dague tomba au sol.
Puis, de la plaie à son front, une nouvelle chair poussa et forma un autre organe mutant, identique à ceux qui l’attaquaient encore.
Même alors, Jaxen ne cessa ni d’observer, ni d’écouter, ni de percevoir son environnement. Soudain, il remarqua quelque chose d’étrange.
Il avait cru que les lignes saillantes à la surface de ces organes vermiformes étaient des vaisseaux sanguins, mais il s’était trompé.
Ces épaisses lignes traversèrent la couche supérieure de la peau, et une fleur noire s’épanouit par-dessus.
« Ils ont implanté quelque chose comme une graine maudite. »
Alors, qu’est-ce qui les fait vraiment bouger, maintenant ?
La Volonté entra en action.
La Volonté de Jaxen empruntait une voie différente de celle du reste de l’ordre de chevalerie.
À mesure que sa Volonté aiguisait ses sens, elle dépassait la simple observation : elle plongeait en profondeur, et sa conscience pénétrait leurs corps pour en examiner l’intérieur.
Si ça bouge encore alors que la vie l’a quitté…
Alors c’est devenu un mort-vivant ou bien un mauvais esprit en a pris possession.
Après avoir affronté les Goules de la Peste en contrebas, il avait une idée des méthodes de l’ennemi.
Ils avaient implanté des mauvais esprits de la peste dans les goules.
Mais cette fois, ils avaient planté une étrange plante qui poussait dans le Domaine démoniaque.
Les sens aiguisés de Jaxen étaient extraordinaires, presque magiques de précision.
Pour lui, c’était normal ; n’importe qui d’autre en aurait été stupéfait.
Ses yeux distinguaient, dans les corps mutants en mouvement des trois créatures, des formes ovales sombres qui palpitaient.
Une poudre noire s’élevait des fleurs qui s’épanouissaient sur les organes déformés jaillis de la gorge des Esprits corrompus.
Inhalée, elle pouvait mettre un chevalier hors de combat ; pour une personne ordinaire, il suffisait qu’elle touche sa peau nue pour entraîner une mort certaine.
Mais Jaxen avait entraîné son corps depuis l’enfance et enduré des dizaines, voire des centaines de poisons différents.
Ça ne voulait pas dire pour autant qu’il était assez téméraire pour respirer une toxine inconnue.
Il sortit une petite cagoule et se couvrit la bouche.
C’était un objet magique fabriqué dans la Cité des Fées, conçu pour purifier l’air qui entrait par la bouche ou le nez.
À l’époque de l’Escouade des Fous, il avait tissé des réseaux commerciaux dans des contrées lointaines.
Même dans la Cité des Fées, il avait le don d’obtenir ce dont il avait besoin.
Personne — pas même Enkrid — ne le savait.
Grâce à l’objet magique, il protégea donc sa respiration, et la faible quantité de poison qui toucha sa peau ne lui fit rien.
Les convulsions frénétiques des vers de chair — qui se tordaient, répandaient du poison partout, frappaient le sol et balayaient l’air — n’étaient pas plus dangereuses qu’un barbare déchaîné brandissant une hache.
Au fil de ses innombrables combats contre ces fous, il était devenu bien meilleur pour affronter ses adversaires de front.
Il détestait l’admettre, et ne le dirait jamais à voix haute, mais oui, ces dingues l’avaient vraiment aidé.
Jaxen se glissa entre les attaques et frappa les graines à l’intérieur des corps des trois créatures.
Maîtriser l’information est le fondement de la bataille : sur ce point, il était tout à fait d’accord avec Luagarne.
Il avait agi précisément pour cette raison : quoi qu’il se passe devant la forteresse, cela mettrait un peu plus de temps à parvenir jusqu’à ceux qui se trouvaient à l’intérieur.
Jaxen en était satisfait.
Ce n’était pas la première fois qu’il mettait ses compétences au service d’autre chose que des kronas ou du meurtre, mais il ne nierait pas qu’il y prenait plaisir, cette fois.
Quelqu’un profitait de ses efforts, et cette personne avançait vers un idéal grandiose.
La voix de son maître résonna en lui, comme une illusion.
« C’est ça, gamin, ça te va bien. Sers-toi des talents avec lesquels tu es né. Mais seulement pour ce que tu crois vraiment juste, compris ? Je te l’ai répété des centaines de fois — tu n’en as pas les oreilles qui saignent, à force ? »
Le ton de son maître avait toujours été si léger et désinvolte.
À présent, Jaxen comprenait que c’était parce que lui-même avait toujours été si sombre.
« Je sais. »
Ces mots qu’il avait entendus tant de fois qu’ils auraient dû lui faire saigner les oreilles ne s’installaient dans son cœur que maintenant.
Depuis quand tout cela avait-il commencé ?
Jaxen avait appris ce qui était juste en observant Enkrid.
Pour cette raison, tout ce qui se dressait sur le chemin d’Enkrid était son ennemi.
Et maintenant, ce sens du juste — ainsi que tout le reste — s’approchait du front de la forteresse.
L’air autour d’eux aurait dû être si vicié par l’explosion des Goules de la Peste qu’il aurait normalement été impossible de s’approcher autant. Mais l’Hymne de Teresa purifiait le chemin qu’ils empruntaient.
Enkrid leva les yeux.
Il vit plusieurs ombres qui se tapissaient là-haut s’effondrer soudain l’une après l’autre.
De prime abord, on aurait dit qu’elles s’étaient mises à convulser avant de tomber au sol, mais nul besoin de le préciser : la cause de ces spasmes était forcément Jaxen.
« Qu’est-ce que c’est encore que ça ? »
Quand les créatures tombées commencèrent à se transformer, le combat s’engagea.
Ce ne fut qu’alors que l’ombre de Jaxen devint visible.
Devait-il l’aider ?
Cette pensée ne dura qu’un instant, et Enkrid ne bougea pas.
Ce n’était pas nécessaire.
Très vite, ces trois créatures bizarres s’effondrèrent à leur tour.
Il ne savait pas pourquoi quelque chose qui ressemblait à un serpent jaillissait d’un être à forme humaine, mais peu importait.