Chapitre 794
Depuis une petite scène étroite,
Viendra celui qui mettra fin à tout cela !
Le chevalier qui plongera la guerre et la vie dans le crépuscule !
Nous l’appellerons le Chevalier de la Fin !
Celui qui mettra enfin un terme à tout !
Le Héros qui mettra fin à la guerre !
Zhoraslav écoutait une vieille chanson transmise de génération en génération dans le village.
Dehors, sous sa fenêtre, quelques enfants chantaient, presque comme s’ils récitaient une Écriture sainte.
Sur tout le Continent, la légende s’était répandue sous la forme d’une chanson évoquant tantôt le Chevalier du cessez-le-feu, tantôt le Chevalier de l’Apocalypse, sur des mélodies et des paroles similaires.
Dans certaines régions, on le connaissait sous le nom de Chevalier du Crépuscule.
Depuis longtemps, les paroles originales étaient tombées dans l’oubli.
C’est pourquoi, dans certains endroits, on alternait entre la Fin, l’Apocalypse et le Crépuscule au fil de la chanson.
Et pour ces gens, ce n’était pas qu’une simple chanson.
« Le Chevalier de l’Apocalypse. »
Ou, comme certains l’appelaient, le Chevalier de la Fin de la guerre.
Selon la légende, une telle figure viendrait un jour les protéger.
« Tu crois vraiment que c’est le Chevalier de l’Apocalypse dont ils parlent ? »
L’Apocalypse décrite dans la chanson désignait la fin de ce monde.
Et ce monde, c’était le Domaine démoniaque.
Autrement dit, il s’agissait d’un chevalier qui causerait la chute du Domaine démoniaque.
Certains l’interprétaient ainsi, même si ce n’était pas forcément la seule vérité.
Zhoraslav observa les gens assis autour de la grande table.
Ils se trouvaient dans la salle de réunion de la Maison du village.
Plus de dix personnes, soit plus de vingt yeux en tout, étaient braqués sur lui.
Zhoraslav était un réaliste.
C’est pourquoi, jusqu’alors, il s’était toujours dit :
« Ce n’est qu’une chanson qui parle d’espoir. »
D’un point de vue pratique, cette chanson n’existait que par nécessité.
De quoi a-t-on le plus besoin pour vivre ?
De nourriture, de vêtements et d’un toit ?
On peut survivre tant bien que mal même s’il nous manque l’une de ces choses.
Mais quand le cœur se brise, tout est fini.
À quoi bon survivre dans ces conditions ?
Pour quelqu’un qui pense ainsi, recevoir de la nourriture, des vêtements et un endroit où dormir n’a aucun sens.
Y a-t-il une raison de vivre ?
Est-ce que ça vaut la peine de survivre si l’on doit devenir un Corrompu ?
Est-ce que je dois vraiment continuer à vivre comme ça ?
S’il lui posait la question, il n’aurait qu’une réponse.
Bien sûr que je veux vivre.
Il y avait des jours où l’on voyait un enfant goûter à une soupe fade, préparée avec des navets desséchés et coriaces, puis faire semblant de la trouver bonne en souriant.
Il se souvenait encore avec une netteté saisissante du jour où cet enfant était né.
Même si leur vie n’était ni prospère, ni paisible, ni confortable, ils avaient trouvé la beauté de l’existence ici, entre ces murs.
Ils pouvaient se promener au gré des saisons et, auprès de ceux qu’ils aimaient, discuter et prendre soin les uns des autres.
Ils aspiraient à vivre, voulaient continuer, aussi modestement que possible, et garder tout cela.
Et l’espoir était l’un des moyens de préserver cette vie.
L’espoir était ce dont les gens avaient le plus besoin pour vivre.
Ainsi, pour autant que Zhoraslav le sache, cette vieille chanson transmise de génération en génération n’était qu’un moyen d’insuffler de l’espoir à la communauté.
Un Héros qui mettrait un jour fin à nos souffrances et nous offrirait une vie meilleure allait venir ?
Et ce serait le Chevalier de l’Apocalypse ?
C’est ce que disaient les paroles, mais il n’y avait jamais cru.
Du moins, pas lui.
Survivre, même s’il leur fallait pour cela s’en remettre au Dieu Démon jusqu’à la fin de leurs jours : voilà la réalité qui était la leur.
C’était ce que Zhoraslav avait cru tout ce temps.
Il ne s’accrochait pas à une vieille chanson populaire ; il regardait la réalité en face et l’acceptait.
« Je ne peux pas m’empêcher de penser qu’il est peut-être vraiment ce genre de personne », dit-il.
C’était un ami à lui qui venait de parler, les yeux brillants. Autrefois, il était encore plus durement réaliste et cynique que Zhoraslav.
Les yeux de ceux que personne n’avait jamais regardés en retour, qu’on avait ignorés et abandonnés, commençaient à s’emplir d’espoir.
La chanson transmise de génération en génération, cet homme qui avait abattu sans la moindre hésitation le symbole du Dieu Démon, massacré tous les monstres et toutes les bêtes alentour, puis tourné le dos au carnage.
Un homme qui était entré dans le Domaine démoniaque sans rien attendre en retour.
Pour Zhoraslav, il ressemblait véritablement au Chevalier de l’Apocalypse.
Une main, dont la bonté était une armure, s’était tendue vers ceux qui n’avaient jamais goûté au moindre espoir.
Pouvaient-ils vraiment la rejeter ?
Non, ils ne le pouvaient pas.
Car eux aussi aspiraient à une vie meilleure.
Tous les villageois prièrent pour celui qui était entré.
***
Teresa se tenait sur la petite scène étroite qu’elle s’était fabriquée.
Elle n’avait pas dégainé son épée ; pour l’instant, elle n’en avait pas besoin.
« Alors, j’ai recueilli une fille qui ne sait que se battre, et voilà comment tu me remercies : avec de l’ingratitude ? »
Pourquoi ce souvenir lui revenait-il maintenant ?
C’était lorsque l’évêque du Culte avait pris tout ce qui la concernait en otage.
Une époque où le monde n’était plus qu’un assemblage de fragments noirs et gris.
C’est alors qu’elle avait rencontré Enkrid.
Et, pour la première fois, elle avait éprouvé de la joie à manier son épée, dans ce qui n’avait toujours été pour elle qu’un geste dépourvu de sens.
C’était la première fois.
« Je me battrai, encore et encore, pour faire mes preuves. »
Voilà la réponse qu’elle avait donnée à Enkrid.
Un jour, il lui avait demandé comment elle voulait vivre si elle renaissait.
Tout ce qui s’était passé à partir de cet instant lui revenait encore avec une clarté saisissante.
L’air, la température : elle se souvenait de tout.
Elle avait poussé un long souffle brûlant, et une version d’elle-même s’était retournée sur son passé avec regret.
Ainsi, la Teresa du Culte était morte, et elle était renée sous le nom de Teresa l’Errante.
Au début, elle avait essayé de se cacher derrière un petit masque, mais elle n’avait pas tardé à comprendre que c’était inutile.
« Je continuerai à me battre jusqu’au bout. »
Ces mots ne s’adressaient pas seulement au sang de géant qui coulait dans ses veines.
Ils s’adressaient à celle qu’elle avait été, et à celle qu’elle deviendrait le lendemain.
Après tout, se battre ne signifiait pas toujours échanger des coups ou faire couler le sang.
Teresa avait lutté contre son ancienne version, accueilli un nouveau dieu et appris les enseignements de l’Écriture sainte.
Debout sur la petite scène formée par son bouclier, elle tourna la tête pour regarder derrière elle.
Le Héros qui l’avait sauvée l’observait attentivement.
Elle croisa son regard et entrouvrit les lèvres.
« Ah… »
Un son rauque, étrangement captivant quelle que soit la manière dont on l’entendait, vibra dans sa gorge.
Elle se retourna, puis, voyant les monstres qui approchaient en suintant le pus et les remparts de la forteresse au loin, d’où s’élevaient des cris sinistres, elle se mit à chanter à pleine voix.
Sa voix se mit alors à monter et à descendre, parfois s’enchaînant, parfois marquant une pause, tandis que même sa respiration se fondait dans la mélodie.
Autrement dit, elle se mit à chanter.
Bientôt, son hymne de louange au Seigneur s’éleva jusqu’au ciel et fit trembler la terre.
Éveiller le Pouvoir divin était un don accordé à une poignée d’élus seulement.
Le talent de toucher le cœur des autres par le chant était tout aussi rare.
Autrement dit, éveiller le Pouvoir divin et exécuter correctement des chants exigeaient chacun un talent différent.
Si, par chance, quelqu’un naissait avec ces deux dons et travaillait sans relâche pour les perfectionner, il pouvait manier le Pouvoir divin en chantant.
Au sein de l’ordre des Chevaliers saints, ces personnes étaient respectées et honorées du titre de Chantre sacré.
On les appelait parfois aussi Chantres saints.
Audin avait entrevu les traces de ce talent chez Teresa et l’avait guidée pour qu’elle l’éveille.
C’était aussi pour cette raison que Luagarne était restée derrière lorsque Enkrid était parti pour Yohan, afin de lui prêter main-forte.
Elle pouvait entonner un chant de bataille unique, le Chant de Frog, et ses cris avaient un effet sur tous ceux qui se trouvaient à proximité.
En un sens, le principe était le même que celui d’un chant sacré.
La Géante de sang-mêlé plantait son bouclier dans le sol pour s’en faire une petite scène, puis montait dessus et chantait.
La mélodie tissée par sa voix était à la fois belle et revigorante.
Chaque fois qu’elle montait dans les aigus, elle s’élevait avec une telle puissance qu’on aurait dit que l’air lui-même éclatait.
Ah… ah !
Rien que l’entendre vous redonnait des forces.
« Ça… »
Enkrid murmura.
Alors que Teresa chantait, quelque chose prenait forme devant elle. En le voyant, il en resta bouche bée.
Ah… ah.
L’art de Teresa, qui faisait de sa respiration même une partie du chant — des paroles sans mots — lui donna la chair de poule.
On dit qu’un barde accompli sait jouer d’instruments, et qu’un grand barde chante aussi.
La mélodie était profonde, portée par une puissance résonnante qui se répandait au loin. Elle était majestueuse, chaleureuse et réconfortante.
Une brise douce enveloppait Enkrid et tous ceux qui se trouvaient près de lui. Elle était si apaisante qu’on avait du mal à croire qu’ils se tenaient au cœur du Domaine démoniaque.
« Que le Seigneur nous protège », murmura Audin dans une prière.
Cette paix n’était pas qu’une impression.
Sa voix n’était pas forte, mais l’hymne de Teresa, imprégné de Pouvoir divin, prit une forme matérielle et bloqua la charge des Goules.
Un mur de lumière blanche apparut. Il ne dépassait pas le bouclier sur lequel se tenait Teresa, mais s’élevait facilement au-dessus de la tête d’un homme adulte.
La barricade de lumière blanche s’étendit de part et d’autre, repoussant les ténèbres du Domaine démoniaque.
Rien que ce spectacle était à couper le souffle.
« Elle m’a dit que ce que tu as fait l’avait inspirée, Capitaine-frère. »
« Oh. »
À ce bref son admiratif, Enkrid comprit ce qu’elle voulait dire.
Le mur qu’il avait dressé autrefois pour arrêter les soldats d’Aspen : voilà ce qui l’avait inspirée.
À cet instant, Enkrid se rappela qu’il avait lui aussi mêlé la voix de la Volonté à la sienne, et que cela avait également influencé Teresa.
Audin lui avait toujours dit de ne pas s’inquiéter pour Teresa.
Malgré tout, il ne s’était pas attendu à ce qu’elle leur montre quelque chose comme ça.
« Ce n’est pas parfait. Elles passent par les ouvertures. »
Luagarne roula ses grands yeux avant de prendre la parole.
Elle avait raison.
Par une brèche dans le mur façonné de Pouvoir divin, une Goule tentait de se faufiler.
Sa chair sifflait et grésillait au contact de la lumière blanche, tandis que la fumée s’élevait de son corps en train de brûler. Pourtant, elle se fraya de force un passage au-delà du mur.
Dans un bruit sourd, elle posa un genou à terre, replia les doigts et les enfonça dans le sol, essayant de ramper en avant coûte que coûte.
Juste devant elle se tenait un humain qui abattit froidement son épée courte sans hésiter.
Chlac.
Les monstres aussi étaient faits d’os, de chair et de muscles.
Pour Jaxen, qui savait exactement sous quel angle poignarder et taillader pour tuer, les abattre ne demandait presque aucun effort.
Mais les réactions des Goules blessées étaient tout sauf normales.
Brrrrt.
Du pus jaune commença à gonfler autour de la plaie béante.
Poc.
Le pus éclata dans un bruit humide.
Normalement, l’explosion aurait dispersé des spores de la peste, mais le Pouvoir divin de Teresa les écrasa et les réduisit à néant.
À mesure que le chant montait dans les aigus, la lumière blanche s’assembla et s’abattit sur la Goule qui venait d’éclater.
Audin se mit lui aussi en mouvement.
Il y avait plusieurs brèches.
Lorsqu’il fila sur le sol, on aurait dit qu’il se trouvait à trois endroits à la fois.
Ce n’était que l’image rémanente laissée par ses mouvements rapides, une agilité qui démentait son imposante carrure.
Après avoir virevolté ainsi, il pulvérisait la tête d’une Goule d’une simple pichenette du poing.
Là où les têtes éclataient, le pus jaune gonflait comme une vessie de porc trop tendue, puis éclatait à son tour.
Audin n’attendait pas que Teresa lui vienne en aide.
Il ne pouvait pas chanter l’Hymne, mais pour manier le Pouvoir divin, il était deux fois plus doué qu’elle.
Il tendit la main au-dessus de la tête d’une Goule qu’il venait d’abattre.
Dans le prolongement de son geste, un voile de lumière blanche se déploya et retomba comme le pan d’une cape.
Même l’éclatement du pus ne put traverser cette lumière.
Ploc…
Tout ce qu’il parvint à produire, ce fut un bruit sourd.
« Tu as du talent », remarqua Luagarne avec admiration en sortant son fouet.
Plus longue qu’une épée, son arme était destinée aux combats à moyenne et longue portée.
C’était aussi une relique capable de faire apparaître du feu à volonté.
Une Goule de la Peste s’efforça de se frayer un passage, mais son crâne fut pulvérisé par le fouet enflammé.
Le poids à l’extrémité du fouet était en or noir, et, entre les mains d’un utilisateur habile, l’arme permettait de porter des coups à grande vitesse, même avec la force d’un adulte ordinaire.
Mais celle qui le maniait à présent était Frog, parfaitement entraînée.
Le fouet était tressé avec la peau d’une Bête.
Comme la vitesse augmentait avec la force, inutile de préciser à quel point sa puissance était redoutable.
Crac ! Crac !
Le fouet fendit l’air et brûla les têtes des Goules.
Pour seulement suivre son mouvement, il fallait avoir les réflexes d’un Chevalier au moins.
Quand le crâne ou le corps d’une Goule éclatait en répandant du pus sous le coup du fouet, cela ne faisait qu’alimenter les flammes.
Ragna entra à son tour dans la mêlée.
Démarche nonchalante, pas erratiques, comme s’il avançait dans un état second, il se dirigea vers les Goules de la Peste.
À un moment, il avait dégainé son épée à deux mains, qui brillait d’une faible lueur rouge.
Le soleil commençait à se coucher, mais la lumière ne manquait pas ici.
Ragna mania son épée à deux mains comme un paysan fauchant des épis d’orge avec une faucille.
Il gardait la trajectoire de la lame serrée, se fiant uniquement aux mouvements secs de son poignet tandis qu’il avançait les pieds : des gestes simples et répétitifs, encore et encore.
Tap, tap, tap, tap, tap, tap.
Par ces mouvements simples, ce n’étaient pas des épis d’orge, mais des têtes de Goules de la Peste qui jaillissaient avant de rouler à terre.
Du pus gonflait également sur les plaies de celles que Ragna avait terrassées, mais les bulles étaient bien plus petites qu’avant.
Floc
Elles n’éclataient même pas correctement.
Le Lever du jour rejette tout ce qui est impie.
On l’appelle le Lever du jour parce que c’est une épée imprégnée du Soleil.
C’est une arme transmise de génération en génération dans la famille Yohan.
Un tel résultat était donc tout à fait prévisible.
Comme les Goules chargeaient en si grand nombre, plusieurs d’entre elles réussirent à passer une par une.
Non, à ce stade, Teresa les laissait peut-être passer exprès.
Elle rassembla le peu de Pouvoir divin qui lui restait et en brûla la plupart.
Les Goules à la bouche cousue ne pouvaient même pas crier.
En voyant les Goules se faire balayer ainsi, Rem sourit et lança :
« Hé, vous deux, vous pourriez aider un peu plus ! »
Il s’adressait à Ropord et Fel.
L’Hymne de Teresa avait formé un mur de Pouvoir divin, mais celui-ci ne montait pas assez haut pour protéger le dessus.
Craaa !
Il restait donc à s’occuper du gigantesque oiseau qui plongeait du ciel.
Mais était-ce vraiment un problème ?
Probablement pas.