Chapitre 792
Ni Rem ni Ragna n’avaient réellement l’intention de se battre.
S’ils l’avaient fait, Enkrid serait intervenu aussitôt.
« L’air du Domaine démoniaque, ce n’est rien. »
Rem marmonna ces mots en regardant Ragna. Plus jeune, il avait déjà parcouru le Domaine démoniaque de la région occidentale.
Ce n’était pas ça qui allait l’impressionner.
En fait, sa sorcellerie se prêtait particulièrement bien à la résistance aux environnements hostiles et aux pressions écrasantes de ce genre.
Après tout, tout ce qui régnait ici relevait plus ou moins d’une malédiction.
Il fit circuler sa sorcellerie dans tout son corps, puis la répandit. Il lui suffisait de continuer ainsi.
L’astuce consistait à saturer les alentours de sa propre énergie.
Pour le dire simplement, il laissait sa sorcellerie s’écouler vers l’extérieur, transformant l’air oppressant autour de lui en quelque chose de familier.
Ça pouvait sembler facile, mais la Volonté ne permettait pas de faire ça.
Grâce à cette méthode, qu’il soit dans le Domaine démoniaque ou à l’extérieur, il pouvait se déplacer à peu près de la même façon.
Bien sûr, cela lui coûtait toujours un peu de sorcellerie. Il serait donc légèrement limité lorsqu’il lui faudrait lancer des sorts plus puissants, mais c’était un prix raisonnable.
« Hm. »
Ragna, lui, faisait quelque chose de semblable, quoique différemment.
L’épée qu’il tenait, Lever du jour, était à la fois une Arme gravée et une arme magique.
La Volonté qui habitait Lever du jour depuis des générations communiquait avec celle de Ragna et repoussait l’air sinistre autour de lui.
Il ne pouvait pas couvrir toute la zone, mais cela lui suffisait pour se déplacer librement.
À vrai dire, ce n’était pas non plus indispensable.
Ragna s’adaptait déjà en temps réel en ajustant ses sens.
Rem faisait évidemment de même.
Alors que les deux hommes se faisaient face, une silhouette gigantesque passa sans bruit entre eux, d’un silence surprenant pour un être aussi imposant.
Ses pas légers sur le sol résonnaient presque délicatement.
« Si vous comptez continuer à vous battre, alors l’humble serviteur du Seigneur va prendre de l’avance. »
Sur le Continent, Audin passait pour le plus grand maître du pouvoir sacré.
Surmonter l’atmosphère hostile du Domaine démoniaque n’était rien pour lui.
Une radiance blanche ruisselait sur tout son corps tandis qu’il avançait.
Il portait une version simplifiée de l’Armure du Rayonnement Sacré.
En le voyant approcher, un monstre qu’on aurait davantage qualifié de géant-arbre que de monstre-arbre balança ses branches vers lui.
La branche sembla partir dans un mouvement presque réflexe.
Audin la regarda et leva le tranchant de sa main.
Une lumière d’un blanc pur se dessina le long de sa paume et s’éleva, droite et nette.
La lumière qui courait sur sa main ressemblait à une lame. Pas seulement par sa forme, comme il le démontra aussitôt.
Fchac !
Le son et la sensation n’étaient pas ceux d’une chose dure qu’on tranche ; on aurait dit qu’il coupait du tofu.
La branche vivante, brun foncé, fut sectionnée net par sa main, sans le moindre effort. De la sève jaillit dans toutes les directions.
Quelques gouttes éclaboussèrent même la joue d’Audin, mais la lumière blanche qui l’enveloppait les brûla aussitôt dans un sifflement, faisant monter de petits volutes de fumée.
« Ça épuise vraiment pas mal », remarqua-t-il.
Il était parvenu à reproduire, à plus petite échelle, le tranchant de la lame de Volonté que Ragna avait montré plus tôt.
Et même ainsi, il ne pouvait faire apparaître ce tranchant qu’au moment précis où il frappait la branche.
Ça restait remarquable, malgré la lame courte et d’une ampleur bien moindre.
Faire ça à mains nues, sans épée ?
Audin sourit, baissa la main et la referma en poing.
« Mais je dois dire que je préfère cette méthode, mes frères. »
Sur ces mots, il leva le poing devant son visage et s’approcha du tronc d’arbre d’un pas léger.
Son approche était mesurée et retenue, comme auparavant ; tout chez lui respirait la précision et la maîtrise.
Rapide et agile, il baissa le corps, prit appui sur le sol et fondit soudain sur l’arbre hostile.
Son pied droit glissa sur le côté tandis que son bras gauche balayait l’espace dans une frappe venue de l’extérieur.
Un poing qui décrivait une courbe vers l’intérieur, presque comme un uppercut.
Dans sa main gauche, la radiance blanche se condensait en une forme arrondie, presque semblable à une masse d’armes.
Ses pas étaient légers comme ceux d’un papillon, mais son poing frappait avec la rapidité et la précision d’une piqûre d’abeille.
Ses coups étaient, bien sûr, d’un tout autre ordre qu’une piqûre d’abeille.
Son poing, chargé d’une puissance condensée, s’abattit sur l’écorce de l’arbre.
Boum !
Le coup ne se contenta pas de briser la surface : il fit éclater le tronc tout entier.
Le bois se tordit de façon grotesque et un liquide sombre jaillit de la brèche.
La sève noire éclaboussa les alentours.
Quelques gouttes tombèrent même aux pieds d’Enkrid.
Quelle force fallait-il pour frapper quelque chose de cette manière ?
Audin était le seul à pouvoir le savoir.
« Seigneur Père ! Je vous envoie ces serviteurs qui vous assisteront ! »
Il cria.
À son appel, la lumière qui jaillissait de tout son corps brilla encore plus fort.
Au même instant, ses mouvements devinrent plus légers, presque dépourvus de poids.
Des traînées lumineuses s’étiraient derrière lui tandis qu’il se faufilait entre les arbres.
Boum ! Boum !
À chaque coup, un autre monstre-arbre s’effondrait, projetant de la sève noire comme un feu d’artifice qui éclate.
Avec application, il convertissait les monstres, les envoyant un à un auprès du Seigneur d’un seul coup.
Bien sûr, restait à savoir si les monstres eux-mêmes comprenaient la signification profonde de ces poings.
À vrai dire, après avoir reçu un tel coup, il leur faudrait méditer sur ce sens là-haut, au Paradis.
Auraient-ils seulement le temps de remarquer autre chose que la douleur, dans leur dernier instant, avant d’être envoyés au Paradis d’un seul coup ?
Boum !
À cet instant, une autre flèche fila vers eux, mais Rem et Ragna la frappèrent simultanément.
Avant même que la flèche ne leur fonce dessus, tous deux avaient brusquement tourné la tête vers l’avant, alertés par leur instinct.
Leur instinct était incroyable.
La trajectoire de la flèche semblait calculée pour les transpercer tous les deux d’un seul trait.
Peu auparavant, ils se montraient encore hostiles l’un envers l’autre. À présent, leur hache et leur épée fendirent la flèche par l’avant et par l’arrière, la coupant en deux.
Clang !
Dans un grand fracas métallique, la flèche d’acier se brisa en son milieu et ses morceaux ricochèrent de part et d’autre.
« Je m’occuperai de toi quand ce sera fini, pauvre type complètement barré », lança Ragna.
« On peut régler ça tout de suite », répliqua Rem.
Aucun des deux ne voulut céder. Ils partirent chacun de leur côté.
Des bruits de craquement, de bois qui éclate et de branches qui se brisent retentirent bientôt : ils s’acharnaient délibérément sur les monstres-arbres.
« C’est impressionnant d’avoir réussi à diriger une unité pareille dans un ordre de chevalerie », remarqua Luagarne, sincèrement admirative.
Elle trouvait remarquable qu’un groupe d’originaux aussi disparates ait pu se réunir.
« On n’a jamais pu les maîtriser, alors on les a mis dans la même escouade. C’est comme ça que je suis devenu leur chef d’escouade », répondit Enkrid.
C’était la vérité.
Mais sans lui, chacun serait parti de son côté, en faisant ce qui lui chantait.
Et peut-être qu’ils ne mèneraient pas cette vie aujourd’hui.
Rem serait probablement encore en train d’éclater le crâne de nobles, et Ragna aurait peut-être perdu sa voie pour finir chevalier d’Aspen, ou Chevalier impérial, d’une manière ou d’une autre.
Ou bien il aurait été engagé dans la région méridionale.
Quiconque aurait vu ses talents aurait voulu l’avoir à son service.
Audin aurait peut-être continué à vivre en scellant son pouvoir divin, hanté par des visions qui ne faisaient qu’attiser le ressentiment qu’il éprouvait envers lui-même.
Mais à présent, ils étaient tous là, en ce lieu même.
Au centre de toutes leurs expériences et de tous les changements… se trouvait un fou.
« Éliminons-les », lança ce fou aux cheveux noirs éclatants et aux yeux bleus, sans quitter l’horizon des yeux.
« Oui. Et si d’autres flèches arrivent, faites comme si vous ne les voyiez pas. On peut encaisser ça. Compris ? »
Fel marmonna quelques mots et s’avança d’un pas lourd, tandis que Ropord baissait simplement la tête avant de partir dans la direction opposée.
Fchac !
En les regardant, Luagarne dégaina elle aussi son fouet.
« On dirait que c’est à mon tour de m’amuser un peu. »
Les grenouilles étaient moins féroces que les géants, mais elle ne manquait pas d’ardeur au combat.
C’était simplement sa curiosité qui l’emportait sur son agressivité.
Pour la première fois depuis un moment, Luagarne laissa son fouet s’embraser.
Si elle se souvenait bien, elle avait appris à enflammer son fouet en regardant un fragment de Beelrog se battre.
Enkrid s’avança pour protéger Shinar.
« Ça va ? »
Shinar avait l’air plus mal en point que jamais.
Elle avait dégainé sa Lame de Feuille, mais à vrai dire, rien ne l’obligeait à se forcer et à gaspiller son énergie ici.
« Tu peux te reposer, si tu veux. »
Enkrid lui dit ces mots.
Shinar prit plusieurs respirations courtes et silencieuses.
Puis elle releva la tête et, les yeux fixés sur la forêt dense qui se dressait toujours devant eux comme un rempart, derrière les monstres-arbres, répondit :
« Tu es vraiment gentil. »
« Pardon ? »
« Je crois que je retombe amoureuse de cette gentillesse. »
À vrai dire, Enkrid aurait voulu s’avouer vaincu.
« Tu n’en as pas assez de ces plaisanteries ? »
Le démon qui avait tenté de s’emparer de la Cité des Fées était mort.
Ou, plus exactement, la créature qui avait failli devenir un démon.
Shinar n’avait donc plus aucun fardeau à porter.
Elle n’avait plus aucune obligation.
Même si plus personne ne lui demandait sa main, Shinar n’avait pas cessé de lancer ces plaisanteries devenues une habitude.
« Tu crois vraiment que je plaisante ? »
demanda Shinar, le visage parfaitement sérieux.
Elle se tourna vers Enkrid et le regarda droit dans les yeux de son regard vert en parlant.
« Admettons que tu ne plaisantes pas. Dans tous les cas, reste en arrière et regarde. »
Enkrid renonça.
C’était peut-être à son tour de taquiner un peu cette vieille Fée.
Tout en parlant et en avançant, il leva son épée, dont la lame était toujours intacte et sans la moindre égratignure.
Baaam !
Des flèches fendaient parfois les airs.
Elles étaient toujours aussi meurtrières, mais plus personne ne se faisait toucher.
C’était probablement à cause de ce que Rem avait dit un peu plus tôt :
« Celui qui se fait toucher par une flèche a perdu ! »
Alors, maintenant, tout le monde se battait avec encore plus d’acharnement.
L’Ordre des Chevaliers Fous esquivait les flèches qui leur arrivaient de temps à autre et continuait à se battre avec férocité.
Un peu plus loin, Teresa, l’épée et le bouclier en main, poussa un cri sauvage.
« Aaaaaaaaah ! »
Le sang de la géante qui coulait dans ses veines commençait à bouillir juste ce qu’il fallait.
Le nombre de monstres-arbres diminuait à vue d’œil.
Enkrid n’avait même pas besoin d’intervenir.
À bien y réfléchir, c’était logique.
À eux seuls, ils représentaient la force militaire d’un pays entier.
Un seul Chevalier pouvait déjà provoquer un désastre, et ils étaient neuf de ce calibre.
« Même sans moi, Shinar et Jaxen. »
Il en restait six.
Ces six-là suffisaient à renverser facilement un pays.
[Note du traducteur : on dirait qu’ils considèrent Luagarne comme une chevalière. On n’a pas beaucoup parlé de ses capacités, alors je ne ferai pas de commentaire. C’est ce que dit le texte, alors qu’il en soit ainsi : Luagarne est une chevalière.]
Crac, boum ! Clang !
Dans cette cacophonie étrange, seule de la sève noire éclaboussait partout.
Personne ne saignait rouge.
Enfin, il y avait une exception.
Emporté par l’excitation, Fel s’était jeté au milieu de trois monstres-arbres.
En esquivant une flèche qui arrivait, il se fit érafler l’avant-bras par une branche en forme de lame appartenant à l’un des monstres.
Heureusement, il portait des brassards qui lui couvraient tout l’avant-bras et n’avait donc pas été gravement blessé.
Juste un peu de malchance.
Le brassard lui-même n’avait pas été percé.
Il était fait de trois couches : du cuir de harpie et de troll superposés, avec une mince plaque de fer du Mont Noir entre les deux.
Mais les articulations devaient être plus fines, au prix d’une partie de leur résistance, pour rester souples. C’était donc là qu’il s’était éraflé et que quelques gouttes de sang avaient perlé.
Ça ne restait qu’une petite égratignure.
« Fel, tu as perdu. »
Ropord s’approcha en esquivant les racines acérées comme des piques d’un monstre-arbre.
Il avait des réflexes encore plus rapides qu’un chien à visage humain qui n’aurait pas mangé depuis trois jours.
Il esquivait avec agilité les attaques des monstres-arbres qui fondaient sur lui, presque comme un acrobate.
À ce stade, le mot « fou » allait parfaitement à Ropord.
Si ses anciens camarades de l’Ordre de la Cape Écarlate le voyaient ainsi, ils auraient du mal à croire qu’il s’agissait bien de la même personne.
Il risquait sa peau juste pour avoir l’occasion de taquiner Fel.
Le prudent écuyer Ropord avait disparu depuis longtemps.
« Ça compte pas ! Je ne me suis pas fait toucher par une flèche », protesta Fel.
« Se faire couper au point de devoir être envoyé à l’arrière, ça ne compte pas ? »
Ce n’était qu’une égratignure : une goutte de sang avait jailli à l’impact, puis le saignement s’était arrêté.
En pressant la plaie, il en tirerait peut-être quelques gouttes de plus.
S’il fallait l’envoyer à l’arrière pour ça, alors quiconque se tordrait la cheville serait considéré comme à l’article de la mort.
« Tu t’es mis de la sève de monstre dans les yeux ou quoi ? » répliqua Fel.
Ropord se contenta de rire un peu et s’éloigna de nouveau.
« Imbécile », réprimanda Rem.
« Tout le monde connaît des revers », tenta Ragna pour le réconforter.
Mais c’était encore plus désagréable.
Fel était désormais convaincu qu’il devait absolument s’entraîner davantage à se défendre.
Il passa sa frustration sur la horde de monstres-arbres, qu’il abattit à coups d’épée.
À cet instant, un éclair noir fila devant eux et disparut. Jaxen surgit alors de l’orée de la forêt, qui leur avait paru infranchissable.
La sève noire couvrait le sol et, pour une raison ou une autre, la lumière du soleil qui filtrait à travers la forêt du Domaine démoniaque semblait à présent presque grise.
Elle était terne et sans vie.
Pourtant, tout le monde faisait comme si de rien n’était.
Certains d’entre eux peinaient encore à supporter l’atmosphère oppressante du Domaine démoniaque, mais ce n’était qu’une question d’adaptation, plus ou moins lente.
Quoi qu’il en soit, tout le monde était couvert de sève noire.
Jaxen était le seul à en être ressorti indemne.
Rem allait faire une remarque, mais Jaxen prit la parole le premier.
« J’ai ouvert un passage par ici. Et il y a quelque chose d’“intéressant” plus loin. »
Rem et Jaxen avaient tous deux tendance à présenter les choses ainsi.
En d’autres termes, il y avait quelque chose de dangereux devant eux ?
Mais s’ils qualifiaient ça d’« intéressant », c’était sans doute d’autant plus dangereux.
« Allons-y », dit Enkrid.
Il n’attendit pas que tout le monde se soit habitué à l’air du Domaine démoniaque.
Après tout, c’était exactement ce que l’ennemi espérait, et il n’avait aucune raison d’entrer dans son jeu.
Même les salves de flèches avaient cessé pour le moment.
« Ils ne peuvent pas se servir de la téléportation pour tirer d’un coup des centaines de flèches chargées de Volonté. »
Rem prit la tête en prononçant ces mots.
Il savait lui-même employer des astuces semblables, mais tirer des flèches dotées d’une telle puissance exigerait une préparation sérieuse.
En suivant Jaxen, le groupe se fraya un passage à coups d’épée, dégageant les environs de tous côtés.
Ils n’eurent pas longtemps à marcher : la barricade de bois était mince.
Juste derrière, un véritable mur leur barrait enfin la route.
Guoooooo—
C’était un mur — non, un rempart — sur lequel des visages humains étaient sculptés, entourés de touffes irrégulières d’épines saillantes.
C’était l’avant-poste du Domaine démoniaque, connu sous le nom de Forteresse des Épines.
« Je comprends ce que tu voulais dire par “éclair noir”, mais c’est quoi, ces trucs ? »
Rem se gratta la tête avec le manche de sa hache en parlant.
Au même moment, il leva les yeux : au-dessus du Rempart de la Forteresse des Épines, et plus haut encore, au sommet d’un arbre gigantesque en forme de flèche, se tenaient des êtres armés d’arcs.
Ils avaient les oreilles pointues, la peau d’un bleu marine profond et de longs cheveux gris terne qui leur descendaient sous la taille.
Leurs yeux perçants et leur nez à l’arête élevée révélaient leur race.
« Des Fées ? »
Ropord posa la question sans vraiment s’adresser à qui que ce soit, sous le coup de la surprise.
« Faux. Ce ne sont que des pousses de patates pourries. »
« Ce sont des Esprits corrompus, pourris et décrépits au point que leur apparence en a été entièrement transformée. »
Shinar répondit, le regard désormais chargé d’une intention meurtrière qui ne s’y trouvait pas auparavant.
Une Fée, les iris teintés de violet par l’Énergie démoniaque, cligna plusieurs fois des yeux.
Le mur était haut, et l’avant-poste qui le surplombait l’était davantage encore.
Ils étaient trop loin pour s’affronter face à face, mais les pupilles d’Enkrid se rétrécirent tandis qu’il croisait le regard de l’ennemi.
Et l’ennemi, à son tour, le fixa droit dans les yeux.
« Il n’est pas mal, de visage. »
La Fée marmonna ces mots.
Enkrid évalua discrètement la distance, puis sortit la tige inclinée à sa hanche et lui donna un coup sec dans les airs.
Clac.
La tige s’allongea et une pointe de lance jaillit de son extrémité.
Dans le même mouvement, tout en sortant et en faisant claquer la tige, Enkrid révéla la pointe de la lance de la main droite. De la gauche, il enfonça profondément Duskforged dans le sol devant lui pour s’ancrer.
Puis, la main gauche serrée sur la poignée de Duskforged, il fit pivoter tout son corps avec sa Volonté et lança de la droite le javelot qu’il tenait.
Une technique de lance de jet intégrant le Vortex, un style d’escrime lourde.
À proprement parler, il avait lancé un javelot, pas une épée, mais le principe était le même.
Qui aurait vraiment pu prévoir qu’il ferait une chose pareille dès qu’il croiserait leur regard ?
Les gestes d’Enkrid s’étaient enchaînés en un clin d’œil.
Il venait de pulvériser toutes les attentes.
Boum !
Crac !
La lance lancée déchira les airs comme un éclair et frappa le grand poste d’observation en bois, là-haut.
Enkrid ne s’était pas vraiment attendu à tuer la Fée, et, de fait, elle ne mourut pas.
Affolée, elle se contenta de rouler sur le côté.
Ce qui avait réellement dévié la lance, c’était la silhouette à côté de la Fée : une masse colossale couverte d’une armure noir de jais.
Elle portait un casque à la visière hermétiquement fermée et son corps tout entier était recouvert de plaques de fer.
Dans sa main, elle tenait une masse d’armes à pointes, enduite, même de loin, d’une suie noire ou de quelque chose d’encore plus sombre.
Nul besoin d’explications pour comprendre qu’il s’agissait d’une arme magique.
La silhouette tenait son arme de la main droite et un bouclier de la gauche ; c’était ce dernier qui avait bloqué la pointe de lance.
Le choc produisit un fracas assourdissant, mais la cible visée n’avait pas été touchée.
Déviée, la pointe de lance s’éleva dans le ciel avant de retomber avec un bruit sourd à mi-chemin entre la Forteresse des Épines et le groupe d’Enkrid.
« Dommage. »
Enkrid prononça ces mots, la jambe droite encore à moitié levée après avoir mis toute sa force dans son lancer.
Il se redressa et reprit sa posture.
Grincement—
Les âmes prisonnières qui composaient le Rempart de la Forteresse des Épines poussèrent un hurlement. Elles aussi semblaient sous le choc.
Qu’est-ce que… pourquoi est-ce qu’il lance des trucs dès qu’il arrive ?
Ils font peur, ces gens !
Tu n’as pas peur, toi ?
Je me demande si c’est ce qu’elles auraient pu se dire.
Mais, à vrai dire, je doute qu’elles soient seulement capables de manifester de la surprise.
« Quand on reçoit un cadeau, la politesse veut qu’on en rende un », dit encore Enkrid de son ton plat habituel.
Il suffisait de penser au nombre de flèches que leur groupe avait arrêtées jusque-là.
« Ce n’est pas faux », approuva Ragna.
Les autres semblaient à peu près du même avis.