Chapitre 742
Le plafond du terrier, qui arrivait à hauteur de taille, était tressé de branches, de feuilles sèches et de lanières de cuir.
Seul un timide rayon de soleil parvenait à s’y frayer un chemin.
« Là où le plafond est plus épais, il doit faire sombre même en plein jour. »
Les humains ne pouvaient pas vivre sans lumière.
Ils ne restaient donc sans doute pas enfermés là tout le temps. L’habitation était loin d’être ordinaire. À l’intérieur, des recoins séparés permettaient de se cacher, comme dans une fourmilière.
Bien sûr, l’homme nommé Harkbent ne prit pas la peine de lui expliquer tout cela en lui faisant visiter les lieux ; ce n’étaient que des détails qui sautaient aux yeux. L’Épée tactique de Luagarne l’aidait à percevoir instinctivement ce qui l’entourait. Même si une bagarre éclatait avec l’homme qui se tenait devant lui, un seul mouvement suffirait à en finir, quel que soit l’environnement — mais cela ne signifiait pas qu’il pouvait se permettre de négliger l’examen des lieux. Le vieil adage lui revint en mémoire : la négligence est l’épée la plus redoutable, celle qui tue un chevalier.
« Une cachette parfaite. »
Elle n’avait pas été bâtie pour combattre, mais pour survivre. Plus loin dans le terrier creusé à flanc de terre, il aperçut plusieurs sortes d’herbes mises à sécher ; elles étaient restées là trop longtemps et avaient tellement racorni qu’elles étaient inutilisables. D’un côté, de la vaisselle en argile, façonnée dans la terre mais couverte de poussière, était soigneusement empilée. Dans un coin se trouvait même une petite table grossièrement taillée dans du bois. Il y avait aussi un lit, même si Enkrid aurait parié une journée de solde de Krais qu’il n’était pas garni de paille convenable.
« On n’a pas grand-chose à offrir. La vie est dure, ici. »
Enkrid vit l’inquiétude et la méfiance dans les yeux de Harkbent. Pourtant, il ne lui demanda pas immédiatement de partir.
Harkbent remplit d’eau une coupe en argile et la posa sur la table en bois. L’eau était limpide et avait même bon goût.
« Ils sont installés ici depuis un bon moment. »
La forme et l’état de la maison en témoignaient. Ce n’était pas un abri provisoire, mais un endroit où ils vivaient depuis des années, au bas mot. Les signes de leur savoir-faire en matière de survie étaient visibles partout : l’usage de l’Herbe des cauchemars, les pièges à moitié achevés éparpillés autour de lui, et bien d’autres choses encore. Entre le cuir tanné et les herbes séchées, une odeur âcre qu’il n’avait jamais sentie lui piquait le nez.
Pour survivre, il fallait satisfaire trois besoins : se nourrir, se vêtir et se loger.
« Ils trouvent leur nourriture en chassant et en cueillant. »
Et même s’il n’y avait aucun signe de tissage ou de fabrication de tissu, leurs vêtements étaient en bon état.
« Ça veut dire qu’un Marchand ou un colporteur doit commercer exclusivement avec ce village. »
Certains marchands itinérants faisaient affaire uniquement avec le Village des ermites. Enkrid en avait déjà croisé quelques-uns.
Harkbent laissa échapper un nouveau souffle bref, chargé d’inquiétude. La tension autour de lui était palpable.
Il serra le poing et demanda :
« Vous venez par hasard de la Région du Sud ? »
Enkrid comprit ce qu’il cherchait à savoir, mais fit semblant de ne pas l’avoir remarqué.
« Je passais dans le coin et je me suis arrêté, c’est tout. »
L’été était arrivé, mais le matin et le soir, une brise fraîche soufflait dans les montagnes. À présent, en plein midi, la maison semi-enterrée devenait toutefois désagréablement chaude. De la sueur perla au front de Harkbent ; la chaleur et la tension le tourmentaient de concert. Il lâcha un nouveau long souffle, plus profond encore. C’était un soupir de soulagement.
« Eh bien, si vous veniez vraiment de la Région du Sud, on ne serait même pas en train d’avoir cette conversation. »
En résumé, ces gens étaient des fugitifs du Sud, et Harkbent était à la fois leur chef et ce qui se rapprochait le plus d’un chef de village. La plupart des prétendus Villages des ermites abritaient des criminels ou des fugitifs fuyant l’oppression des seigneurs. S’ils tentaient de gagner une autre ville, leurs poursuivants ne renonceraient probablement jamais à les traquer. Mais ils n’avaient pas non plus les compétences nécessaires pour se fondre dans la population et vivre cachés en ville. Pour diverses raisons, ils avaient choisi de s’installer ici, préférant avoir des bêtes sauvages et des monstres pour voisins plutôt que des voleurs. Tout en parlant, Harkbent passa plusieurs fois la main sur sa barbe dorée, de droite à gauche. Cela semblait être une vieille habitude.
« C’était une vie convenable, jusqu’à ce que les Bêtes se mettent à apparaître comme ça. »
L’épuisement se lisait sur son visage. Sur la cinquantaine de personnes qui vivaient ici, la moitié étaient des femmes, des enfants ou des vieillards. À l’origine, ils n’avaient jamais compté sur la force des armes pour survivre.
« Des pièges et des herbes. »
D’après Harkbent, leur plan initial consistait à attirer les Bêtes à l’intérieur et à les tuer en les faisant tomber dans quelques fosses. À vrai dire, leurs pièges étaient plutôt rudimentaires.
« Ça aurait sans doute marché contre des Bêtes dans des circonstances normales. »
Enkrid le pensait aussi. Pourtant, après avoir lui-même combattu la meute de Bêtes, il avait changé d’avis. Elles menaient une guerre d’usure. Même s’ils parvenaient à les attirer dans un terrier ressemblant à une maison, combien se laisseraient prendre au piège ? Il était peu probable qu’elles se ruent toutes en masse à l’intérieur pour s’y faire enterrer vivantes. En plus de cela, les villageois s’occupaient aussi des collets et des herbes empoisonnées, mais…
« Si ça continue comme ça, ils vont tous mourir. »
Il n’avait pas besoin de se fier à son instinct ou à son intuition. Il lui suffisait de repenser à la Bête léopard qu’il avait vue les observer de loin. Le constat était sans appel : leurs chances de survivre ici étaient pratiquement nulles. Ils vivaient autrefois à la frontière entre les territoires des monstres et des Bêtes, mais à un moment donné, les Bêtes avaient franchi cette limite jusqu’au bout.
« La meute de Bêtes a exterminé les monstres. »
C’était ce que la situation laissait supposer. Une telle chose était loin d’être courante.
« Je pense que vous pouvez dire aux gens dehors, ceux qui ont des gourdins, qu’ils peuvent rentrer. Même si vous faisiez s’écrouler cet endroit sur moi, je ne crois pas que j’en mourrais. »
« … Désolé pour ça. Tout le monde est simplement inquiet, c’est tout. »
L’endroit où Harkbent l’avait invité, qu’il appelait sa maison, portait encore les traces de ceux qui y avaient vécu, même si une bonne couche de poussière s’y était déposée.
C’était un piège depuis le début.
Enkrid n’avait pourtant aucune intention de leur en vouloir. À quel point des gens vivant cachés pouvaient-ils accueillir un étranger à bras ouverts ? Au fil de la conversation, Enkrid posa quelques questions par pure curiosité. Il lui demanda, par exemple, s’ils ne vivaient pas dans un endroit dangereusement exposé. Harkbent répondit que des herbes qui poussaient derrière l’abri se vendaient à bon prix. Comme Enkrid l’avait soupçonné, un colporteur astucieux avait conclu un accord avec eux et, grâce à lui, ils mettaient des pièces d’or de côté dans l’espoir d’engager un jour des Mercenaires et de fonder un village pionnier en terrain plat. C’était un rêve ambitieux, qui méritait qu’on l’encourage.
« Vous comptez rester quelques jours ? »
Harkbent avait vécu une vie où il était déjà gênant de demander un service. L’esclavage était encore très répandu dans la Région du Sud, et cet homme était lui-même né esclave. Il aurait fui après avoir perdu ses parents — du moins, c’était ce qu’on racontait. Plusieurs autres villageois avaient failli perdre leurs terres au profit des seigneurs du Sud et avaient échappé de peu à l’esclavage. Ils avaient vraiment réussi à s’en sortir et à s’installer ici contre toute attente. Si l’on examinait chaque pan de leur passé, quelques livres n’auraient pas suffi à raconter toutes leurs histoires. Combien de crises avaient-ils dû traverser avant de s’établir, et combien de soucis avaient-ils dû affronter ? Même sans connaître leurs histoires, il était facile de se l’imaginer.
Enkrid venait pourtant de chasser les Bêtes loups, mais personne ne l’acclama. Quelques-uns poussèrent des soupirs de soulagement, mais la plupart restèrent méfiants.
C’était naturel. Depuis tout ce temps, ces gens avaient dû lutter désespérément pour survivre. Ils avaient rarement, sinon jamais, compté sur l’aide d’autrui.
« D’accord, je vais rester. »
Enkrid hocha la tête sans hésiter.
« Ce n’est pas un endroit où l’on vit dans l’abondance. »
Harkbent le répéta, comme pour bien insister. Enkrid l’avait déjà compris.
Les gens étaient différents, les circonstances avaient changé, et pourtant, il avait l’impression de rentrer chez lui. L’endroit où il était né et avait grandi n’était pas si différent ; rien ici ne lui semblait donc étranger.
***
L’endroit aménagé pour servir de piège devint le logement d’Enkrid.
Peut-être sa prouesse, lorsqu’il avait vaincu les Bêtes loups, avait-elle marqué les esprits, car quelques enfants l’observaient avec des yeux brillants de curiosité.
Une fillette au visage barbouillé de suie s’approcha de lui.
« Monsieur, vous êtes fort comment, au combat ? »
Elle s’appelait Brunhild.
Sous les traces de suie, sa peau paraissait très pâle. Elle avait de grands yeux, et ses bras comme ses jambes étaient longs et dégingandés. Si elle grandissait ainsi, elle serait très belle un jour.
Enkrid était assis sur un tabouret en forme de souche qu’il avait fabriqué lui-même, près du bord du village, et profitait du soleil lorsqu’elle vint lui poser la question. De l’extérieur, il semblait simplement se prélasser au soleil ; en réalité, il repassait les techniques d’escrime qu’il avait mises au point jusque-là. L’interruption ne le dérangeait pourtant pas.
« Assez. »
Difficile de répondre à une question aussi vague. Quelle que soit sa réponse, elle ne pouvait être que tout aussi imprécise.
« Vous pourriez battre mon père ? »
Cette fillette appelait Harkbent son père. Comme il y avait plus de six enfants comme elle et qu’aucune femme n’était en vue, il était évident qu’elle n’était pas sa fille biologique.
Harkbent était un grand homme, solidement musclé.
« Il pourrait facilement gagner sa vie comme épéiste sur le Continent. »
Pourtant, il restait ici. Était-ce par sens des responsabilités ou par devoir ? Impossible de le savoir sans sonder ses sentiments.
Quoi qu’il en soit, pour répondre à la question de l’enfant : même si un millier de Harkbent s’en prenaient à lui, il ne pourrait pas perdre. Mais sa réponse fut simple.
« Oui. »
« Vous êtes vraiment fort au combat. »
Le monde d’un enfant est petit. C’est encore plus vrai pour ceux qui grandissent dans un village d’à peine trente maisons.
Enkrid regarda la petite fille dans les yeux. Il ne s’était rien attendu de particulier, et n’avait pas non plus décidé de faire quoi que ce soit pour eux. En réalité, c’était juste une lubie, de quoi passer le temps tandis que les fils emmêlés dans son esprit refusaient de se dénouer.
« Vous savez vous servir d’une lance ? »
Si l’on pouvait appeler ça une lance, ce n’était qu’un bâton grossier auquel on avait attaché une pièce de métal émoussée avec du tendon de Bête.
« Oui ! »
Les yeux de l’enfant s’illuminèrent. Peut-être se sentait-elle plus à l’aise, car sa voix avait perdu une partie de sa méfiance. Enkrid avait d’abord prévu de suivre toutes les traces des Bêtes et de les éliminer avant de partir, mais il n’en avait pas vu la moindre depuis son arrivée, la veille. En termes de temps, c’était le lendemain matin. Tandis qu’il réorganisait mentalement son escrime, il songeait à étendre son périmètre de recherche. En attendant, une petite distraction ne ferait pas de mal.
« Alors, quelqu’un t’a appris à t’en servir ? »
« Personne ne sait bien m’expliquer. Mais je me débrouille toute seule. »
Une telle assurance chez une enfant aurait facilement fait sourire un adulte. Mais dans ce village, rares étaient sans doute ceux qui pouvaient seulement lui accorder un sourire. Elle était à un âge où des mots comme « amour » et « acceptation » auraient dû avoir un sens, mais peut-être que cela ne s’appliquait pas ici.
Lui témoigner un peu de gentillesse, juste assez pour réconforter son cœur, aurait-il seulement une importance pour lui ? Il n’en était pas sûr. Il le faisait simplement parce qu’il en avait envie.
« D’accord, montre-moi. »
Brunhild empoigna la lance rudimentaire à deux mains. Ce qui frappait, c’était que, contrairement à la prise habituelle, les mains largement espacées sur la hampe, la fillette les gardait rapprochées. Elle tenait l’arme près du talon plutôt qu’au milieu, ce qui devait la rendre difficile à manier : la pointe traînait par terre.
« Tu pourras parer, hein ? »
« Vas-y. »
Il allait l’encourager un peu, la féliciter, la laisser se dépenser, puis lui dire de se reposer. Elle n’était qu’une enfant ; elle n’aurait pas pu affronter une seule Bête chien si elle l’avait attaquée pour de bon.
Brunhild saisit le bout de la lance et pivota. Enkrid ouvrit légèrement les yeux en la voyant faire. Elle appuya la hampe contre sa taille et se mit en mouvement comme pour armer un fouet. Avant même que son geste ne s’achève, il devinait déjà la suite : Brunhild allait faire pivoter la hampe comme il fallait et viser son abdomen.
Il attendit un instant et, comme prévu, c’est exactement ce qui se produisit.
Elle fit tourner son corps pour donner assez de force à la hampe et la faire plier, puis se servit de la force centrifuge pour projeter la pointe de la lance vers lui avec précision. Avec son corps frêle et cette arme minable, c’était la meilleure attaque qu’elle pouvait produire. La hampe tremblotait maladroitement, résultat de son manque de nourriture et d’entraînement. Bref, elle manquait de force, mais possédait la technique nécessaire pour tirer le meilleur parti de ses moyens.
Tap.
Enkrid tendit la main et saisit la hampe juste sous la pointe. Après tout, aussi talentueuse soit-elle, elle ne pouvait pas le menacer.
« Waouh. Vous l’avez attrapée d’une seule main. »
Les yeux de l’enfant brillèrent encore plus qu’avant. Il avait aussi vu Harkbent manier une lance, mais, en matière de talent pur, cette fillette lui était supérieure.
« C’est un don naturel. »
Elle avait trouvé toute seule comment se servir d’une lance, sans personne pour le lui apprendre. Malgré son peu d’expérience des combats réels et des exercices d’entraînement, elle avait un sens de la distance remarquable.
Elle savait comment manœuvrer la hampe et tirer le meilleur parti de son corps.
« Brunhild, tu es un génie. »
Enkrid répéta exactement les mots qu’il avait lui-même entendus dans son enfance.
La phrase lui échappa sans qu’il le veuille et fit naître en lui une impression de déjà-vu, accompagnée d’un sentiment étrange.
Les épreuves qui avaient commencé avec ces mots lui revinrent à l’esprit. C’était peut-être pour cela que ces paroles lui revenaient sans cesse.
« Ah, euh… ne prends pas ça trop au sérieux. »
Il avait répondu par réflexe. Brunhild l’avait surpris à ce point.
« Hein ? Personne ne m’a jamais dit ça. Je n’ai jamais entendu ça de la part de qui que ce soit. »
« Vraiment ? »
« Oui. »
Eh bien, il n’y avait probablement personne autour d’elle pour lui dire une chose pareille. Dans ce petit village, qui avait le temps ou l’esprit de vraiment écouter cette enfant, de veiller sur son quotidien ou de prendre soin d’elle ? C’était peu probable.
Une autre idée lui vint alors.
« Au fond, ce sont des gens qui manient des armes. »
La maîtrise d’une arme repose sur la technique. Qu’il s’agisse d’une épée ou d’une lance, les principes de base de l’apprentissage ne diffèrent pas tant que ça. *Et si je lui en apprenais un peu ?* se surprit-il à penser.