Chapitre 67
Roy accepta son sort.
Il s'était absenté un instant pour chercher à manger ; à son retour, une femme lui avait volé sa place. Le Colisée étant bondé, il ne prit même pas la peine de discuter. Ça n'en valait pas la peine. Il erra dans les travées jusqu'à trouver un siège libre, coincé entre deux marchands ivres et une femme en tenue sombre dont la posture était bien trop rigide pour être naturelle.
Cette femme.
Solace.
Il n'avait pas oublié l'incident du reniflement, ni le nom qu'elle avait lâché comme si de rien n'était. « Solace ». La soi-disant Déesse de la Guerre. Un nom connu à travers tout le continent, bien que personne, soi-disant, ne connaisse son visage. Roy était encore sûr à quatre-vingt-dix pour cent qu'il s'agissait d'une folle en train de se payer sa tête.
Et pourtant...
« Là », lâcha soudain Solace, la voix calme mais ferme, les yeux rivés sur l'arène en contrebas. « Tu vois le gamin en bleu ? Son placement de pieds est totalement faux. Jambe gauche trop écartée, bras droit raide. Ses coups manqueront de fluidité. Il sera puni en moins de dix échanges. »
Roy s'affaissa davantage sur son siège, mâchant la fin de sa brochette. « ...Ou peut-être qu'il est juste nerveux. »
« Non », répliqua-t-elle, le ton tranchant. « La nervosité provoque l'hésitation. Son défaut est structurel. Mal appris, profondément ancré. »
Roy leva les yeux au ciel. « Bien sûr. Des défauts structurels. C'est exactement ce dont la foule se soucie pendant qu'elle hurle à s'en époumoner. »
Elle ne réagit pas. Son regard resta fixé sur le garçon en bleu tandis que le combat se poursuivait, l'acier s'entrechoquant, les étincelles volant, et le Colisée rugissant sous des vagues de bruit.
Mais Roy voyait bien de quoi elle parlait ; il l'avait remarqué aussi, mais pourquoi le dire à voix haute comme un type bizarre ?
Sept coups. Huit. Neuf.
Au dixième échange, le garçon s'engagea trop loin ; son pied glissa, exactement comme elle l'avait prédit, et son adversaire enfonça sa lame dans sa cuirasse avec un craquement décisif.
La foule explosa.
Roy fut légèrement impressionné qu'elle l'ait remarqué, mais quiconque s'y connaissait en combat l'aurait compris aussi. Lentement, il se tourna vers elle. « ...Coup de chance. »
Ses lèvres se courbèrent dans un sourire imperceptible. « Bien sûr. »
Mais tout ce qu'il voulait, c'était regarder le match sans être importuné.
Roy grogna et se renversa en arrière, se couvrant le visage d'une main. « ...Génial. J'ai quitté mon siège pour manger et je me retrouve assis à côté d'une machine à spoiler humaine. »
« Ou d'un professeur », rétorqua-t-elle en posant enfin son regard sur lui. Ses yeux étaient stables, indéchiffrables. « Tout dépend de la façon dont tu vois les choses. »
Roy cligna des yeux, impassible. « ...Un professeur qui renifle les inconnus et critique les coups d'épée d'un pauvre type ; quelle abjection. »
Un léger rire s'échappa de ses lèvres et elle pencha la tête. « Tu es amusant. »
Roy grommela : « Amusant, tu es agaçante », avant de s'avachir à nouveau.
Un autre match commença. Cette fois, Solace ne parla pas tout de suite. Elle observa en silence, puis dit : « Il hésite avant de frapper. Il a peur de blesser son adversaire. Oh, c'est mignon. »
Roy haussa un sourcil. « Et alors ? Peut-être qu'il a une conscience. Tout le monde n'est pas là pour estropier les gens. »
« Cependant, dans le Colisée », dit Solace, son ton évoquant du fer sous de la soie, « l'hésitation, c'est la mort. La pitié est une corde que tu noues autour de ton propre cou. »
La mâchoire de Roy se contracta légèrement, bien qu'il le dissimule en croquant dans sa nourriture. « ...Tu fais paraître tout si foutrement fataliste. »
« La réalité est fataliste », répondit-elle avec fluidité. Son regard glissa vers lui. « Et tu le sais mieux que la plupart des gens, n'est-ce pas ? »
Roy se raidit. Hein ?
Elle l'avait dit si naturellement, comme si c'était une évidence. Comme si elle pouvait voir à travers lui.
Alors, pour riposter, il força un faux rire. « ...Tu es vraiment quelque chose, tu sais ça ? À agir comme si tu m'avais cerné. Ça m'énerve. »
Son sourire ne s'effaça pas. Au contraire, il s'accentua. « Pas cerné. J'ai simplement reconnu. »
Roy détourna le regard, fronçant légèrement les sourcils alors que la foule explosait pour un nouveau coup dans l'arène. Il détestait la façon dont ses mots persistaient, la façon dont ils pesaient au fond de son esprit.
« ...La curiosité est surestimée », marmonna-t-il.
Roy restait avachi sur son siège, les bras ballants, tandis que la foule s'emportait pour un échange spectaculaire dans l'arène. Les étincelles volaient, les lames s'entrechoquaient, mais pour lui, tout cela n'était que bruit et spectacle. Il mordit dans le reste de sa brochette, mâchant avec nonchalance.
À ses côtés, Solace se pencha en avant, le menton posé sur sa main, observant intensément. « Jeu de jambes bâclé », murmura-t-elle. « Le sien. Sa garde est trop large. Facile à briser. »
Roy laissa échapper un demi-reniflement. « Je suis sûr que la foule s'en fiche. Ils ont juste vu des feux d'artifice. C'est tout ce qui compte. »
Elle tourna enfin la tête vers lui, un léger sourire étirant ses lèvres. « La foule applaudit le bruit. Les combattants applaudissent la perfection. Lequel es-tu ? »
Roy haussa un sourcil. « ...Je sais pas, peut-être le type qui est venu ici pour se détendre et manger ? Pas la cinglée qui fait des commentaires comme si elle dirigeait le match. »
Son sourire ne s'effaça pas. « La détente ne te va pas. »
Roy cligna des yeux. « ...Pardon ? »
Dans cette situation précise, Roy prit la décision qu'il ne l'aimait pas. Quand on rencontre un groupe d'individus, par exemple, on choisit automatiquement celui qui semble le mieux correspondre à un ami, celui qui a l'air et agit de façon odieuse, et ainsi de suite.
Dans ce scénario, elle est celle qui est agaçante.
Solace brisa cette aisance troublante. « Tu t'avachis quand tu regardes », dit-elle, la voix basse, comme si elle ne lui parlait pas tant qu'elle ne le diagnostiquait. « Pas par paresse, mais par habitude. »
Roy tourna lentement la tête, un sourcil levé, et eut une réaction exagérée. « ...C'est ça. »
Ses yeux ne vacillèrent jamais. « Ton repas est fini, mais tu tiens toujours le bâtonnet. Pas parce que tu as oublié, mais parce que ça donne quelque chose à faire à tes mains, et aussi parce que ton regard ne s'attarde jamais trop longtemps sur une chose, mais quand tu te concentres, c'est tranchant, comme si tu mémorisais les fissures dans la pierre. »
Roy cligna des yeux, impassible. « ...Oh, je vois ? »
Elle pencha légèrement la tête. « Tu préférerais être là-bas. »
Pendant une seconde, Roy resta silencieux. Puis il ricana en se renversant en arrière. « ...Madame, si je voulais être là-bas, j'y serais. Au lieu de ça, je suis là-haut à essayer de profiter du moment jusqu'à ce que quelqu'un me vole ma place. »
Solace rit doucement, un son étrangement chaleureux. « Peut-être que le destin t'a mis ici à la place. »
Roy tourna la tête, lui jetant un regard vide. « ...Ouais, le destin est super généreux. Me coller à côté d'une inconnue qui pense que renifler les gens est une introduction acceptable. »
« Toujours fâché pour ça ? »
« Oui ! C'est mon espace privé. Tu l'as envahi. »
Elle se contenta de sourire à nouveau, calme comme toujours, avant de reporter son attention sur le combat. « Tu t'en remettras. »
Roy grommela entre ses dents : « ...Incroyable. » Il essaya de se concentrer à nouveau sur le match, mais il ne put s'empêcher de laisser ses yeux dériver vers elle, cette femme étrange avec le calme d'un vétéran et l'arrogance de quelqu'un qui en savait plus qu'elle ne le laissait paraître.
Et malgré lui, il savait une chose avec certitude.