Chapitre 19
Roy chercha son souffle, son corps sursautant en se réveillant.
Le vent hurlait autour de lui, s'engouffrant dans sa bouche et fouettant son visage alors qu'il chutait. Le sol semblait à des kilomètres, une tache floue de brun, de vert et de gris. Peu importait comment il se débattait, peu importait la force de ses cris, étouffés par le vent, la chute était inévitable. Il percuta le béton, ses os volant en éclats comme du bois sec sous une force immense.
TÉNÈBRES.
Les yeux de Roy s'ouvrirent brusquement, mais cette fois, il était allongé dans la rue ; le bourdonnement régulier de la circulation passait, indifférent. Il eut à peine le temps de réaliser où il se trouvait qu'une moto déchira l'air. Le conducteur ne le vit jamais, et la roue de l'engin lui broya le crâne ; un craquement écœurant résonna dans l'air tandis que sa cervelle éclaboussait le bitume.
TÉNÈBRES.
Roy se retrouva debout, au milieu d'une station de métro bondée. Les gens le bousculaient, et pendant un instant, il crut que tout cela était fini ; il crut qu'il s'en sortirait. Puis, un crissement métallique strident déchira le tunnel ; le train avait déraillé. Il faucha la station, tordant et broyant tout sur son passage. Une poutre d'acier lui transperça la poitrine, traversant ses poumons et ses côtes avec une force qui fit voler ses os en éclats. Son sang gicla dans l'épais nuage de poussière, et le monde sombra dans le noir.
TÉNÈBRES.
Cette fois, Roy n'eut même pas le luxe d'un instant de répit. Le plafond au-dessus de lui s'affaissa et s'effondra dans un amas de béton et de gravats. Ses jambes furent écrasées sous le poids, son corps cloué au sol par une dalle massive qui broya son torse. Ses poumons comprimés, son sang formant une mare sous lui, il s'étouffa sous ce poids suffocant.
TÉNÈBRES.
Il se tenait au milieu d'un champ de bataille viking, le fracas de l'acier et les cris des mourants résonnant autour de lui. Le ciel était gris, le sol trempé de sang et de boue. Une hache s'abattit, lui fendant l'épaule avec une force brutale. Il tomba en arrière, suffoquant, juste au moment où une seconde lame lui perçait le ventre. Sa vision se brouilla, la douleur irradia chaque nerf alors qu'il s'effondrait dans la terre, baignant dans son sang. Son souffle devint un râle saccadé avant que tout ne devienne froid.
TÉNÈBRES.
Cette vie fut silencieuse.
Roy se tenait seul sous un ciel rouge sang, les premiers rayons de l'aube pointant à peine à l'horizon.
Puis, un feu sombre comme une rose s'anima.
Il commença à ses pieds, rampant le long de son corps comme une chose vivante, lente et affamée. Les flammes ne rugissaient pas. Elles murmuraient.
Le soleil se leva derrière lui, projetant de longues ombres tandis que sa peau se craquelait et pélait. Ses muscles
bouillonnaient dessous. Il essaya de hurler, mais la chaleur lui avait déjà volé sa voix. Ses yeux fondirent. Ses os noircirent.
Et pourtant, il ne mourut pas.
Le feu le dévora morceau par morceau, étirant l'instant comme s'il voulait qu'il ressente chaque seconde.
Il s'effondra, brûlant et convulsant — jusqu'à ce qu'il ne reste que des cendres.
TÉNÈBRES.
Roy cligna des yeux, et cette fois, il se trouvait au milieu d'une place bondée. Les gens flânaient, discutaient, riaient, chargés de sacs de nourriture et de babioles. Le soleil était chaud ; des enfants jouaient à proximité.
Cela aurait dû être normal. Sûr.
Mais sa poitrine se serra. Sa respiration devint courte, saccadée. Ses yeux balayaient les environs, cherchant le train, la hache, les flammes — n'importe quoi. Sa peau frissonnait alors qu'il attendait que le monde s'écroule.
Rien ne se passa.
Le silence de la sécurité était pire.
Ses jambes flanchèrent et il s'accroupit au milieu de la place, se serrant la tête entre les mains tremblantes. Le barrage céda. Un cri animal, brut, déchira sa gorge, couvrant le brouhaha de la foule.
Les gens s'arrêtèrent. Fixèrent. Chuchotèrent.
Mais Roy ne pouvait plus s'arrêter. Ses sanglots le secouaient, bruyants et laids, jusqu'à ce qu'il s'étouffe avec. Le poids d'une centaine de morts pesait sur ses épaules, l'écrasant. Il griffa sa poitrine comme s'il pouvait arracher la malédiction à mains nues.
"Faites que ça s'arrête !" hurla-t-il, la voix brisée, "S'il vous plaît, faites que ça s'arrête !"
"Je vous en supplie. Mettez fin à ça !"
Les enfants pleuraient. Les adultes détournaient le regard. Pour eux, il n'était qu'un fou, convulsant de terreur pour rien. Mais pour Roy, c'était tout.
Et puis, miséricordieusement, l'ombre vint.
TÉNÈBRES.
Il ne pouvait plus se rappeler combien de vies avaient passé. Combien de morts étaient survenues ? Les chiffres se mélangeaient, tout comme les vies dans les yeux de Roy, toutes se produisant au même moment. La quantité d'informations que Roy retenait dans son esprit était astronomique. Ce n'était pas seulement la douleur qui l'écrasait ; c'était cette angoisse constante et insupportable.
Il ne pouvait pas y échapper.
C'était comme être poursuivi par une ombre qui, peu importe la vitesse à laquelle il courait, finissait toujours par le rattraper.
TÉNÈBRES.
Il était mort avant même de savoir ce qui s'était passé.
TÉNÈBRES.
Roy cligna des yeux, et soudain, il se tenait dans l'allée d'un supermarché. Des néons crépitaient au-dessus de lui. De la musique sortait de haut-parleurs cachés.
Il se figea, attendant la catastrophe.
Et elle arriva.
Un bocal de cornichons vacilla sur l'étagère du haut.
Il le fixa, stupéfait, alors qu'il basculait, tombait et se fracassait contre son crâne. Le verre lui entailla le visage, la saumure coulant dans ses yeux. Il chancela en arrière, glissa sur le liquide, et se brisa la nuque contre le sol.
C'était tout. Était-ce là la mort ?
Pendant un battement de cœur, Roy resta allongé, fixant les dalles du plafond, avant qu'un son ne remonte sa gorge.
Un rire.
D'abord un gloussement. Puis un hurlement rauque et brisé. Il rit jusqu'à ce que les larmes lui piquent les yeux, jusqu'à ce que la douleur de ses os brisés lui fasse mal aux côtes. Il rit parce que l'absurdité l'avait enfin fait craquer.
"Des cornichons", haleta-t-il. "Putains. De cornichons."
Alors qu'il allait rester là, suite à sa chute, une petite onde de choc se produisit ; une boule de bowling sur l'étagère roula lentement jusqu'au bord et tomba sur le visage de Roy, enfonçant son nez et sa bouche.
Les ténèbres avalèrent le rire, l'emportant avec lui.
TÉNÈBRES.
Le schéma était sans fin. Encore et encore. Une spirale de tourment implacable.
Le corps de Roy revint à la vie pour la 10 000e fois, sa main cherchant instinctivement sa gorge. Sa vision nageait, brouillée par le sang, alors qu'il se tenait dans une ruelle sombre. Une silhouette apparut, masquée et menaçante. Il n'eut pas le temps de réagir avant que le couteau ne s'enfonce dans son estomac, la lame tournant avec une intention meurtrière atroce tandis que ses entrailles étaient déchiquetées. Ses jambes flanchèrent, et il s'effondra au sol, sentant chaque goutte de sang le quitter lentement jusqu'à ce qu'il meure.
TÉNÈBRES. Encore.
TÉNÈBRES. Encore.
TÉNÈBRES. Encore.
TÉNÈBRES. Encore.
Il ne savait pas combien de temps il pourrait encore supporter cela. Le cycle sans fin, l'horreur. Sa santé mentale semblait ne tenir qu'à un fil, s'effilochant à chaque nouvelle mort.
Alors que son corps heurtait le sol une fois de plus, les yeux de Roy se fermèrent, mais cette fois — cette fois, il ne tressaillit pas.
Il cessa de se battre. Cessa de résister.
Le flux incessant des morts — leur brutalité grotesque — ne l'atteignait plus. Il avait été réincarné une centaine de fois, chaque mort plus brutale que la précédente, chaque fois plus horrible, jusqu'à ce que son âme soit mise à nu.
Et pourtant, il revenait toujours.
Roy laissa les ténèbres l'emporter.
Car je suis un, et tout le monde à la fois.