Chapitre 31
La grotte sentait la pierre humide et la fumée froide.
La fille avait calé son dos contre la paroi la plus lisse, et elle écoutait la pluie tomber dehors.
Pas une grosse pluie. Juste assez pour que tout soit mouillé, pour que le sol devienne de la boue et que l'air froid s'infiltre jusque dans la grotte.
Kiki dormait contre son ventre, roulé en boule, sa queue enroulée autour de sa patte arrière. Dans le noir, on aurait dit une braise.
Par moments, il fumait encore. Un filet passait entre ses petites dents et disparaissait dans l'obscurité.
La fille avait appris à ne plus s'inquiéter.
Enfin, à faire semblant.
Elle avait faim.
Une faim qui n'était plus vraiment une sensation, plutôt un vide installé depuis trop longtemps. Une chose avec laquelle elle vivait maintenant.
Elle avait mangé quoi, depuis hier ?
Des baies.
Pas beaucoup. Juste assez pour que son estomac arrête de lui faire mal.
Kiki avait attrapé quelque chose, un mulot ou une bestiole du genre. Il l'avait mangé tout cru avant qu'elle puisse décider si elle voulait en garder un morceau.
Elle n'avait rien dit.
Il fallait qu'il mange, lui aussi, ce n'étais encore qu'un bébé.
Elle posa une main sur son petit dos écailleux.
Kiki remua dans son sommeil.
Elle avait perdu les clés de sa mère.
La pensée revint encore.
Elle revenait tout le temps, comme une pierre qu'on retourne sans arrêt dans sa poche.
Elle ne savait même plus où elles étaient tombées.
Peut-être quand elle avait couru.
Peut-être quand elle était tombée, ce jour, où le sol avait tremblé et où l'écran avait clignoté une dernière fois avant de disparaître.
Elle avait cherché pourtant.
Pendant des heures.
Dans l'herbe. Sous les buissons. Entre les racines. Partout où ses pas l'avaient portée.
Rien.
C'était bête, au fond.
Les clés de leur appartement, dans un immeuble qui n'existait probablement plus, sur une Terre qu'elle ne reverrait peut-être jamais.
À quoi servaient des clés quand il n'y avait plus de porte ?
Mais c'étaient les clés de sa mère.
Un petit croissant de lune en plastique mou, abîmé sur les bords.
Elle le gardait dans sa poche.
Parfois, elle le touchait juste pour vérifier qu'il était toujours là.
« Tu dors ? »
Kiki ne répondit pas.
Il dormait vraiment, cette fois.
Son souffle faisait un petit bruit régulier, presque un ronronnement, et de la fumée s'échappait doucement de ses narines à chaque expiration.
La fille ferma les yeux.
Elle avait neuf ans.
Elle ne savait pas si Samy était vivant.
Elle ne savait pas si quelqu'un, quelque part, la cherchait.
Elle ne savait même plus si elle pouvait encore espérer.
Elle savait juste qu'elle avait Kiki.
Et que Kiki l'avait, elle.
C'était tout.
L'Aube arriva comme les autres.
Gris. Froid. Avec cette lumière pâle qui entrait dans la grotte sans jamais réussir à la réchauffer.
La fille sortit en se frottant les bras.
Ses vêtements étaient sales, troués aux genoux, et une de ses manches était déchirée jusqu'au coude. Elle avait même perdu une chaussette quelque part la veille.
Elle ne savait plus où.
Elle avança de quelques pas, puis grimaça.
La plante de son pied gauche lui faisait encore mal. Elle s'était coupée la veille sur une pierre en allant chercher de l'eau et avait simplement nettoyé la plaie avec un peu d'eau.
Kiki émergea derrière elle.
Il s'étira, ses petites ailes se déployant avec un claquement sec. Il bâilla en montrant ses dents encore minuscules, puis vint se frotter contre sa jambe comme un chat.
« On n'a rien à manger. »
Kiki leva la tête.
La fille soupira.
« Mais j'ai peur moi tu sais.. »
Elle n'avait pas vraiment d'espoir, et de choix.
La forêt était grande, mais elle avait déjà fouillé les environs immédiats. Les baies qu'elle connaissait étaient presque épuisées. Les ruisseaux ne donnaient pas de poisson, ou alors des poissons trop rapides pour elle.
Elle aurait pu retourner plus loin.
Elle n'en avait pas envie.
Elle avait vu les gobelins hier.
De loin, heureusement.
Ils étaient passés sans les voir.
Depuis, elle évitait les endroits dégagés.
Elle restait près de la grotte, longeait les fourrés et faisait attention au moindre bruit.
Mais hier soir, elle avait vu quelque chose.
De la fumée.
Une ligne fine au-dessus des arbres, quelque part vers l'ouest.
Un feu.
Un vrai.
Pas un feu de forêt.
Un feu allumé par quelqu'un, ou bien quelque chose.
Elle y avait pensé toute la nuit.
C'était peut-être des joueurs.
Des gens comme elle.
Des gens avec un Système, ou du moins plus pour elle.
Des gens qui sauraient quoi faire.
Ou alors, autre chose.
Elle regarda Kiki.
« On va voir. Juste voir. »
Kiki inclina la tête.
« Si c'est des méchants, on part.»
Le dragonnet battit légèrement des ailes.
La fille prit une inspiration.
« D'accord ? »
Kiki la suivit.
Ils partirent lorsque le soleil se fit assez haut.
Le chemin était plus long qu'elle ne l'avait cru.
Elle marchait depuis une heure, peut-être deux, en suivant la direction approximative de la fumée.
La forêt était dense, pleine de ronces et de branches basses. Elle devait constamment lever les jambes pour ne pas trébucher sur les racines.
Son pied la faisait de plus en plus souffrir.
Elle serra les dents et continua.
Kiki filait devant, le nez au vent.
Par moments, il s'arrêtait.
Il humait l'air.
Puis il repartait.
La fille le suivait sans discuter.
Il avait un meilleur odorat qu'elle et semblait savoir où il allait.
« Tu sens quelque chose ? »
Kiki ne répondit pas.
Il accéléra.
La fille dut presque courir pour le rattraper.
C'est là qu'elle entendit les voix.
Des voix rauques et gutturales qui parlaient une langue qu'elle ne connaissait pas.
Des rires aussi.
Des rires qui lui donnèrent immédiatement envie de repartir.
Elle s'arrêta.
Kiki fit de même.
Son corps s'abaissa, sa queue se tendit derrière lui.
Un grondement sourd vibra dans sa poitrine.
La fille s'accroupit derrière un buisson et écarta doucement les branches.
La clairière s'ouvrit devant elle.
Des gobelins.
Beaucoup trop.
Elle en compta cinq, puis sept, puis arrêta.
Ils étaient partout.
Autour des feux. Assis. Debout. À parler et à rire.
Certains mangeaient quelque chose qu'elle ne voulait surtout pas regarder.
La fille recula d'un pas.
Son pied heurta une racine.
Une branche craqua sous son poids.
Tout alla très vite.
Un gobelin leva la tête.
Puis un autre.
Puis tous les autres.
Et ils la virent.
Elle courut.
Elle ne savait pas où elle allait.
Elle courait seulement.
Kiki contre sa poitrine, les branches lui fouettant le visage et les ronces lui déchirant les mollets.
Derrière elle, les cris se rapprochaient.
Des pas lourds frappaient le sol.
Nombreux.
Trop nombreux.
« KRRÂÂK ! GRRÛK ! RRAAAKH ! KRAK-KRAK ! GRRRAAAH ! »
Elle trébucha.
Son pied blessé lâcha sous elle.
Elle tomba sur un genou, se rattrapa contre un tronc et repartit immédiatement.
Une douleur traversa sa jambe.
Elle étouffa un cri.
Elle n'avait pas le temps de s'arrêter.
Elle vit un rocher.
Un gros rocher à moitié enfoncé dans la terre.
Derrière, un creux.
Juste assez grand.
Elle s'y jeta.
Son dos heurta la pierre froide.
Elle serra Kiki contre elle, tellement fort qu'il protesta et se débattit dans ses bras.
« Chut ! »
Elle ne pouvait pas le lâcher.
Elle ne pouvait pas.
Les gobelins s'arrêtèrent à quelques mètres.
Elle entendait leur respiration.
Leurs pas.
Leurs voix.
L'un d'eux s'avança.
Il tenait un gourdin trop grand pour ses bras.
Il montra les dents.
La fille ferma les yeux.
Papa.
Maman.
Samy.
Lily.
Je suis désolée.
Quelque chose bougea contre sa poitrine.
Kiki se tordit dans ses bras.
Sa gorge émit un cliquetis étrange.
Un son qu'elle n'avait jamais entendu faire.
« Non, Kiki, attends… »
Le souffle passa près de son oreille.
Sec.
Brûlant.
Le gobelin hurla.
La fille ouvrit les yeux.
Le gobelin le plus proche reculait, une main sur son visage. De la fumée s'échappait entre ses doigts.
Un deuxième hurlait.
Son gourdin était en feu.
La flamme courait sur le bois comme si celui-ci était sec depuis des années.
Kiki toussa.
Un filet de fumée sortit de son museau.
Un peu de sang brillait au coin de sa gueule.
Ses petites écailles étaient brûlantes, mais supportable.
« Kiki… »
Les gobelins hésitèrent.
Ils se regardèrent.
Reculèrent d'un pas.
Puis d'un autre.
Et partirent.
Ils coururent plus vite qu'ils n'étaient venus.
La fille resta immobile.
Elle n'arrivait pas à bouger.
Son souffle était bloqué dans sa gorge.
Elle regarda les flammes disparaître entre les arbres.
Puis Kiki.
Il tremblait.
Ses yeux étaient ouverts, mais il respirait difficilement.
« Ça va… ? »
Sa voix tremblait elle aussi.
Elle passa doucement une main sous son cou.
« C'est bon. Ils sont partis. »
Kiki ne répondit pas.
Elle se laissa glisser au pied du rocher.
Sa jambe lui faisait mal, son corps entier tremblait et ses yeux lui brûlaient.
Elle serra le dragonnet contre elle.
« T'avais pas besoin de faire ça… »
Kiki remua faiblement.
Elle essuya le sang au coin de sa gueule avec sa manche.
« T'es vraiment idiot. »
Sa voix se brisa.
Elle baissa la tête.
« Merci. »
Ils étaient partis au lever du jour.
Renn marchait devant, silencieux, ses oreilles de cervidé tournées vers l'avant.
Elias suivait à quelques pas, la lance basse, les côtes encore douloureuses sous le bandage qu'Ilya avait refait la veille.
« Tu es sûr que c'est par là ? »
Renn s'accroupit près d'une empreinte.
Il passa deux doigts dans la terre meuble.
« Oui. Les traces sont fraîches. »
Il observa le sol quelques secondes.
« Un petit groupe. Ils couraient. »
Elias regarda les traces.
« Combien ? »
Renn se releva.
« Six, peut-être sept. Difficile à dire. Ils se marchaient dessus. »
Ils reprirent leur progression.
Ils avaient quitté le territoire avant l'aube, laissant Kael monter la garde avec Lyna.
Ilya avait insisté pour venir, puis s'était ravisée en comprenant qu'elle serait plus utile à l'infirmerie.
Renn lui avait promis de rentrer avant la nuit.
La forêt était silencieuse.
Trop silencieuse.
Pas d'oiseaux.
Presque aucun insecte.
Seulement leurs pas sur les feuilles mortes.
Puis le vent tourna.
Renn s'arrêta net.
Elias ralentit immédiatement.
Une odeur de fumée fraîche.
« Un feu ? »
Renn hocha la tête.
« Juste devant. Il est récent. »
Il resta immobile un instant.
Ses oreilles se plaquèrent en arrière.
« J'entends des cris. »
Elias resserra sa prise sur la lance.
« Les gobelins ? »
« Non. »
Renn hésita.
« J'en suis pas sûr. »
Elias avança d'un pas.
Un autre cri retentit.
Trop humain pour être celui d'un animal.
« On y va. »
Renn ne discuta pas l'ordre.
Ils accélérèrent.
Quelques mètres plus loin, Elias aperçut des traces de course.
Puis un morceau de tissu accroché à une branche.
Ils débouchèrent dans la clairière par le côté le plus boisé.
Renn s'arrêta le premier.
Elias regarda devant lui.
Des gobelins qui fuyaient entre les arbres, certains le visage brûlé, d'autres avec des vêtements encore fumants.
Elias les suivit des yeux.
Puis il vit la gamine.
Elle était dos à un rocher.
Petite.
Sale.
Les vêtements déchirés.
Un pied ensanglanté.
Elle serrait contre elle une créature rouge qui fumait encore par le nez.
Le premier réflexe d'Elias fut d'avancer.
Le deuxième fut de s'arrêter.
Une enfant seule dans une forêt.
Avec une créature inconnue.
Et six ou sept gobelins qui venaient de fuir devant elle.
Il observa le petit animal.
De minuscules ailes.
Des écailles.
Des crocs.
C’était un dragon, sans l’ombre d’un doute.
Elias utilisa son Talent.
L'information apparut brièvement.
Kiki — Dragonnet Juvénile — Rang D
Un silence suivit.
Un dragonnet.
Rang D.
Ce n'était pas rien, surtout pour une créature aussi jeune.
Elias regarda à nouveau la gamine.
Elle venait de survivre à une attaque.
Il ne savait pas qui elle était.
Il ne savait pas si elle était seule.
Et il ne savait même pas si elle était dangereuse.
Mais il savait une chose.
Elle avait peur.
Il baissa légèrement sa lance.
Pas jusqu'au sol.
Mais juste assez pour que la pointe ne soit plus dirigée vers elle.
Il fit un pas.
La gamine se crispa aussitôt.
Elias s'arrêta.
« Hey. »
Elle ne répondit pas.
« C'est fini. »
Le mot sonna mal dès qu'il le prononça.
Trop simple pour ce qu'elle venait de vivre.
Il regarda Renn.
Celui-ci comprit et abaissa lui aussi sa lance.
Elias s'accroupit.
Il garda les mains ouvertes sur ses genoux, bien visibles.
« Je vais pas avancer. »
La gamine le fixait.
Le dragon aussi.
Un petit filet de fumée s'échappait encore de son museau.
Elias parla plus doucement.
« Je m'appelle Elias. Lui, c'est Renn. »
Il désigna le cervidé d'un mouvement de tête.
« On n'est pas d'ici. On suivait ces gobelins depuis leur ancien camp. On savait pas qu'il y avait quelqu'un ici. »
Pas de réponse.
Elias attendit.
La gamine resserra légèrement ses bras autour du dragonnet.
« T'es toute seule ? »
La question sortit avant qu'il ait le temps de la peser.
Elle secoua la tête.
« Kiki est là. On est deux. »
Elias se tut une seconde.
Il comprit qu'il avait posé la mauvaise question.
« Les autres, je voulais dire. Y avait d'autres personnes avec toi ? »
Elle regarda le sol.
Ses lèvres tremblèrent.
« Je les trouve plus. »
...
« J'ai cherché. »
Sa voix se brisa légèrement.
« Ils sont pas ici. »
Elias ne répondit pas tout de suite.
Il resta simplement accroupi.
Il ne pouvait pas lui promettre que ses amis étaient vivants.
Et encore moins lui promettre qu'ils seraient retrouvés.
Alors il ne promit rien.
La gamine essuya rapidement ses yeux avec son poignet.
Comme si elle avait honte de pleurer.
Kiki bougea contre son cou.
Elle lui frotta doucement les écailles.
Puis elle eut un petit rire sec.
Sans rien de drôle dedans.
« C'est bête.
— Quoi donc ? »
Elle renifla.
« La fumée. »
Elias fronça légèrement les sourcils.
« J'ai cru que c'était quelqu'un. Un joueur. Comme moi. »
Le mot resta un instant dans l'air.
Joueur.
Renn échangea un regard avec Elias.
Elias, lui, se contenta de hocher lentement la tête.
« C'était eux depuis le début, dit la petite. »
La gamine pointa vaguement la clairière.
« Des petits monstres tout verts et pas beaux… »
Elias jeta un regard aux arbres dans lesquels les gobelins avaient disparu.
Puis à la blessure de la gamine.
Ainsi qu'au dragonnet.
Il se releva légèrement.
« Je sais pas ce que tu faisais ici, ni depuis combien de temps tu es seule. »
Il marqua une pause.
« Mais tu peux pas rester ici. »
La fille se crispa.
Elias reprit aussitôt.
« Je te force pas à venir avec nous. »
Il désigna vaguement la direction du territoire.
« On a un endroit. Un mur. Des gens. C'est encore petit, mais on a de l'eau, de la nourriture et un endroit où dormir. »
La fille ne répondit pas.
« Et on rentre avant la nuit. »
Elle baissa les yeux.
C'était exactement ce qu'elle avait espéré toute la nuit.
Mais le feu lui avait déjà menti une fois.
Elle secoua la tête.
Kiki grogna contre Elias.
Elias ne bougea pas.
Il regarda le dragonnet quelques secondes.
Puis la gamine.
Lui non plus n'avait aucune raison de leur faire aveuglément confiance.
Mais laisser une enfant seule dans cette forêt après ce qui venait de se passer n'était pas quelque chose qu'il pouvait simplement accepter.
« Tu peux réfléchir. »
Il montra le chemin du doigts.
« Nous, on repart dans quelques minutes. »
La gamine releva les yeux.
« Kiki est à moi. »
Elias resta silencieux.
Elle serra le dragonnet contre elle.
« Si je viens, il vient. »
Sa voix se fit plus dure.
« Si vous y touchez… Je~ »
Elle ne termina pas sa phrase.
Elias comprit pourtant.
« On y touchera pas. »
Il désigna Kiki.
« C'est à toi. »
Il regarda ensuite la gamine dans les yeux.
« Je te le promets. »
Kiki grogna encore.
Elias esquissa un léger sourire.
La fille, elle, ne sourit pas.
Mais elle desserra un peu les bras autour du dragon.
Elias se redressa.
« Comment tu t'appelles ? »
Elle hésita.
« Camille. »
Elias hocha la tête.
« D'accord, Camille. »
Il se retourna vers le chemin.
« On va y aller doucement. Ton pied est blessé. »
Camille baissa les yeux vers sa jambe.
Elle n'avait même pas pensé à lui montrer.
Elias l'avait quand même remarqué.
Il ne posa pas d'autre question.
Il commença simplement à marcher.
Renn le suivit.
Après quelques secondes, Elias entendit de petits pas derrière eux.
Camille venait.
Elle garda Kiki serré contre elle tout le long du chemin.
Elle ne leur faisait pas encore confiance.
Mais pour la première fois depuis hier, elle n'était plus seule.
Et, pour l'instant, c'était suffisant.