Chapitre 30
L'infirmerie de fortune n'était pas prévue pour cinq.
Ilya s'assit avant d'essayer de rester debout. Elle ouvrit les compresses, flaira l'Herbe de Lune, hocha une fois la tête, puis se mit au travail. Lyna d'abord, parce que le flanc suintait encore. Et Kael ensuite. Elias voulut dire qu'il pouvait attendre, mais elle lui jeta un regard, pas méchant, juste trop las pour discuter, et il s'assit où elle montrait.
« Attends. Le bandage est trop lâche.
— Aie ! Mes côtes…
— Elles sont fêlées, je sais, ne t'en fais pas. » Ses doigts étaient froids, un peu tremblants. Quand elle retendit le bandage, la douleur changea de place, moins diffuse. « Vous avez pus bouger avec ça ?
— On n'avait pas trop le choix. »
Renn s'était affalé contre le montant de l'entrée, les jambes allongées devant lui. Ses oreilles bougeaient encore, mais plus par habitude que par choix. L'infirmerie n'avait de place que pour deux personnes. Ilya fit asseoir Kael dehors dès que le bandage tint, et garda Lyna sur la fourrure le temps de changer la compresse. Elle s'interrompit une fois, les yeux fermés trop longtemps, et Renn dit son prénom, assez bas.
« Je suis là, murmura-t-elle. Je suis juste… fatiguée. »
Lyna se souleva sur un coude pour lui laisser la place, une grimace courte, et Ilya la rattrapa d'une main sans la forcer à redescendre. Les herbes dans le coin sentaient encore le frais. Ilya en prit une pincée, la frotta entre ses paumes, et l'odeur changea. Elle l'appliqua comme si elle avait fait ça toute sa vie, ce qui était probablement le cas.
« Tes herbes sont bonnes, très bonne même, dit-elle à Lyna. Si tu veux, demain, je t'aide à les sécher. Là, ça risque d'être compliqué.
— D'accord. Merci. » Lyna sourit, un peu de travers. « Y'en a près de la rivière. Pas trop près de la lisière.
— On verra ça à la lumière du jour alors. »
Ilya s'essuya les mains sur un morceau de peau déjà taché, regarda sa propre côte, et n'y toucha pas.
Quand elle eut fini, l'infirmerie sentait la plante écrasée et la sueur. Ilya s'appuya un instant contre le montant, à côté de Renn, et leurs épaules se trouvèrent. Ni l'un ni l'autre ne bougèrent.
Elias sortit. Il ouvrit Colons.
Colons actuels :
Capacité : 4 / 4
Assignation :
Il garda Renn un moment sur Chasse. Cinq bouches. La viande de la veille allait faire maigre. Puis il revit le tronc, et les traces vers le nord-est.
Il laissa Ilya aux Soins. Renn à Éclaireur. Le choix n'était pas difficile.
Assignations enregistrées.
Bonus d'efficacité appliqué.
Une autre fenêtre, plus discrète, s'empila par-dessus.
Territoire — Rang E
Conditions pour le Rang D :
- Avoir 4 colons assignés à une fonction. ✓
- ????????????
Informations verrouillées.
Le soir venu, ils s'assirent autour du feu. Renn aussi, collé à Ilya, une épaule contre la sienne. Il regardait encore vers l'entrée. Ses mains tremblaient un peu sur la viande.
Cinq parts au lieu de trois, coupées trop finement. Kael, en face, n'avait pas lâché sa lance, posée contre sa jambe. Il ne parlait pas beaucoup.
Lyna parla un peu, pour Ilya, des herbes, de ce qui poussait déjà près de la rivière. Ilya écoutait, la tête un peu basse, et hochait quand elle pouvait. Une fois, elle demanda où on puisait l'eau. Elias montra la rivière d'un geste trop vague.
« Le sentier le plus plat, dit Renn. Pas le plus court. Sinon la lisière vous voit. J'ai… j'ai l'habitude de regarder ça. »
Elias garda les clés dans sa poche. Il les sentait contre sa cuisse. Il faillit les poser près du feu.
« Le camp était vide, dit-il seulement. Huit, vers le nord-est. Je ne les ai pas suivi. Il y avait des griffures, aussi. Pas les leurs. Elles étaient trop hautes.
— De nuit, on n'y voit rien, dit Kael.
— On n'y retourne pas maintenant, dit Elias. Ont iras demain, à la lumière. »
Renn posa son morceau. Il chercha le regard d'Ilya avant de parler.
« Si vous y retournez demain… je peux lire le sol. Les traces et les griffures. Mais je n'y vais pas seul.
— Tu iras avec moi, dit Elias. Kael, tu resteras ici. Lyna et Ilya aussi. On partira au lever du jour, on rentre avant qu'il fasse nuit. »
Ilya ouvrit la bouche, puis la referma. Elle serra le poignet de Renn.
« Tu feras attention à toi, hein ?
— Ne t'en fais pas. »
Kael hocha la tête
« S'il n'est pas rentré quand le soleil touche les montagnes, je sors, dit-il. Bras ou pas. Comme ce matin.
— Comme ce matin, oui, dit Elias. »
Lyna parlait plus bas, maintenant, et Ilya hochait la tête, parfois, sans toujours répondre.
Elias resta un moment encore, les yeux dans le feu.
« Kael. La tour. S'il doit lire le sol demain, autant qu'il sache ce qu'on voit d'ici. »
Kael fit un signe à Renn. Ilya lâcha le poignet plus lentement que le geste ne l'exigeait. Renn lui frotta l'épaule, une fois, et suivit.
En haut, Kael montrait la plaine. Le bras mort le gênait pour pointer, alors il parlait davantage.
Renn écoutait, posait une question, et Kael répondait.
« Si ça sort des arbres, dit Kael, tu cries. Tu attends pas d'être sûr.
— D'accord. »
Lyna s'était assoupie près d'Ilya, la tête un peu de côté. Ilya veillait encore. Elle leva les yeux quand Elias passa, et hocha la tête, rien de plus. Dans l'abri, il s'allongea sans ôter ses chaussures.
Non loin de là, au fond d’une grotte.
« Kiki... j'ai peur. »
Sa voix tremblait.
« Qu'est-ce qu'on fait ici ? Où sont passés Samy et les autres ? »
Elle serra ses genoux contre sa poitrine, les yeux perdus dans le vide.
« Si je n'avais pas trouvé ce campement il y a quelques jours... je ne sais même pas ce que je serais devenue. »
Un silence. Puis :
« J'ai même perdu les clés de maman... »
Les larmes qu'elle retenait depuis trop longtemps se mirent enfin à couler, silencieuses, le long de ses joues.
« Grrroaar... grra~ slurp... »
Kiki s'approcha d'elle sans un bruit et, avec une douceur presque maladroite pour une créature si étrange, lécha les larmes qui glissaient sur son visage.
Elle laissa échapper un petit rire tremblant, mi-sanglot mi-sourire.
« Arrête, tu me chatouille~ Tu me protégeras, hein, mon Kiki ? »
La créature ne répondit que par un grognement sourd, mais un grognement qui valait toutes les promesses du monde.
Puis, brusquement, Kiki tourna la tête vers la forêt qui s'étendait dans la nuit.
La jeune fille suivit son regard, le cœur soudain plus léger.
« Un feu de camp... ? »
Au loin, une faible lueur vacillait, fragile mais bien réelle, la première lueur d'espoir depuis des jours.
Elle resta silencieuse un long moment.
« Demain matin... on ira voir. D'accord ? »
Kiki poussa un petit cri, comme s'il approuvait. Mais qui pouvait-elle bien être ?