Chapitre 32
Le mur apparut entre les arbres, des pieux serrés, plus hauts qu'elle.
Camille s'arrêta. Contre son cou, Kiki releva la tête.
« C'est ici ?
— Oui », dit Elias en s'essuyant la bouche du dos de la main.
Une voix gronda depuis le seuil.
« Vous rentrez tard. »
L'homme qui parlait tenait une lance d'une seule main, l'autre bras bandé contre son torse. Des écailles brunâtres lui couvraient les avant-bras, et ses yeux n'avaient rien d'humain. Camille recula d'un pas. Kiki cracha un filet de fumée, trop faible pour brûler quoi que ce soit.
L'homme ne baissa pas sa lance tout de suite. Il regarda la petite, le dragonnet, puis Elias.
« C'est une enfant.
— Oui. Kael, baisse ça. »
Kael obéit, il baisse sa lance d'un cran, pas plus, avant de s'écarter assez pour les laisser entrer. Camille ne bougea pas.
« Il fait peur, murmura-t-elle en serrant Kiki.
— Il fait peur à tout le monde, au début, dit Elias. Il te touchera pas. »
Une voix retentit plus haut.
« Elias ! »
Une fille descendait d'une tour, trop vite pour quelqu'un qui se tenait le flanc d'une main, des oreilles de chat dressées et une queue qui rattrapait chaque marche de l'échelle. Camille cligna des yeux. Le cervidé, elle avait fini par s'y faire pendant la marche. Mais, ça ?
La fille s'arrêta net en les voyant, les oreilles plaquées, comme si elle comprenait trop tard qu'elle faisait du bruit pour rien.
« Oh. »
Elle posa son seau contre un pieu et s'accroupit, sans trop s'approcher.
« Je suis Lyna. T'as pas besoin d'avoir peur. C'est chez lui. » Elle désigna Elias d'un geste maladroit, avant de se tourner vers le cervidé. « Renn, ça va ?
— On a croisé du monde », répondit-il seulement.
Lyna regarda Camille, puis Kiki, sans poser de question tout de suite.
« Il s'appelle Kiki. Il est à moi, dit Camille.
— D'accord. On y touchera pas. »
Ses oreilles se relevèrent un peu, et son sourire, de travers, fit moins peur que le reste.
Une femme sortit d'une construction de bois tressé, les manches relevées, des plumes sombres aux tempes. Elle repéra Renn en premier.
« T'es là.
— On n'a pas traîné. »
Elle lui prit le poignet, vérifia quelque chose du regard et le relâcha, avant de remarquer Camille. Elle s'approcha plus lentement que Lyna, et s'arrêta à une distance que Camille put mesurer d'elle-même.
« Je suis Ilya. Je soigne les gens. » Sa voix était posée, sans rien de forcé, celle de quelqu'un qui a l'habitude de parler à des gens qui ont mal. « Tu veut bien me montrer ton pied ? Le petit après, si tu veux bien. Tu viendras avec lui, d'accord ?
— Il a toussé du sang.
— Je verrai. Toi d'abord. »
Camille chercha Elias des yeux. Il se tenait encore près du seuil, une main pressée contre ses côtes.
« Elle est gentille, dit-il. C'est elle qui a refait mes bandages. »
Camille n'avait aucune raison de le croire, mais elle n'avait nulle part ailleurs où aller non plus. Elle avança d'un pas, puis d'un autre.
L'intérieur sentait les herbes écrasées et le bois. Une fourrure étendue, des récipients de pierre, un coin où des plantes séchaient, entassées les unes contre les autres.
« Assieds-toi petite.
— Je suis pas petite, je m'appelle Camille !
— D'accord, d'accord. »
Camille s'installa au bord, Kiki sur les genoux. Ilya s'agenouilla sans attraper sa jambe tout de suite, et Camille finit par tendre le pied elle-même. La plante était ouverte, noircie de terre, la peau autour trop rouge.
« T'as marché avec ça ?
— Oui ! Je suis une grande fille, j'ai même pas mal ! »
Ilya ne dit pas qu'elle n'aurait pas dû. Elle lava doucement, et Camille serra Kiki assez fort pour qu'il proteste.
« Aïe, tu me fais mal, dis Camille.
— Je penser que t'étais une grande fille, dit Ilya en souriant.»
Lyna était restée près de l'entrée, le seau contre la hanche, la queue battant parfois le montant.
« Tu veux à manger ? On a un peu de viande, ou des baies si tu préfères.
— Les deux, dit Camille. S'il vous plaît. »
Sa propre voix la surprit un peu. Lyna revint avec un bol trop grand pour une enfant. Camille mangea vite, s'arrêta pour poser un morceau devant Kiki, qui l'avala d'un coup, puis en garda un autre, plus petit, pour elle.
Ilya enroulait déjà un bandage propre.
« Tu marches plus aujourd'hui, d'accord ?
— Et Kiki ?
— Ca vient, ca vient. »
Elle attendit un signe avant de s'approcher du dragonnet. Camille desserra les bras juste ce qu'il fallait. Ilya ne l'écarta pas, se contenta de pencher la tête vers la gueule, la gorge et les petites ailes.
« Il a trop fais d'effort pour sa taille. Il a besoin de dormir, et de boire beaucoup d'eau.
— Il fume tout le temps du Nez.
— Alors on le laisse fumer, tant qu'il te brûle pas, dit-elle en lui ébouriffant la tête. »
Dehors, on entendait Kael parler à Elias, trop bas pour être compris, et Renn répondre.
Lyna s'était rapprochée de Camille.
« T'es d'où ? Enfin, tu dois pas savoir. Moi non plus, au début.
— De la Terre, dit Camille. Comme lui. » Elle montra dehors, du côté d'Elias.
Lyna cligna des yeux. Ilya, elle, ne parut pas surprise ; elle rinçait déjà ses mains.
« Tu t'appelles Camille c'est ça ?
— Oui.. » Elle serra Kiki un peu plus fort. « J'ai neuf ans. »
Ilya s'approcha
« Camille, dit Ilya en s'essuyant les mains. Tu peux rester ici tant que tu veux. L'infirmerie est petite, mais y a de la place. Personne te met dehors cette nuit. »
Camille baissa les yeux sur Kiki.
« D'accord, merci. »
Ce n'était pas encore de la confiance. Juste mieux que la grotte.
Le soleil avait commencé à descendre quand Camille ressortit, parce qu'elle ne voulait pas rester seule, et parce que Kiki humait déjà l'air vers la cour.
Le territoire était petit : un mur, une tour, quelques constructions basses, un abri, et au milieu, une sphère qui flottait, portée par une lumière qui battait.
Camille s'arrêta net.
Elle connaissait ça. Pas celle-là précisément, une autre, avec le même genre de lumière, le même battement régulier. Elle se souvint de l’instant où la sienne avait clignoté, du sol qui avait tremblé sous ses pieds, avant que l’écran ne s’éteigne pour de bon.
Kiki se colla contre elle.
Elias se tenait près de la sphère, en pleine conversation avec Kael. Il s'arrêta au milieu d'une phrase en la voyant regarder ainsi.
Camille ne dit rien. Elle ne dit pas que la sienne n'était plus là. Elle regarda simplement, assez longtemps pour que ça fasse mal, puis détourna les yeux.
Lyna faillit lui toucher l'épaule, se ravisa au dernier moment.
« C'est le noyau. On y touche pas. Elias dit que si ça casse, c'est mauvais.
— Je sais », répondit Camille.
Et elle le savait, mieux que Lyna ne pouvait l'imaginer.
Elias l'avait vue s'arrêter devant le noyau, autrement que Lyna le premier jour, autrement qu'Ilya, qui avait seulement frissonné en passant le seuil. Camille avait regardé la sphère comme on regarde quelque chose qu'on a déjà vu.
Il n'ouvrit pas la bouche. Il ouvrit Territoire.
La liste était la même depuis des jours : Ressources, Construction, Améliorations, Colons, Défense, Carte locale. Une ligne s'y était ajoutée, en bas.
Guilde
Elle n'était pas là ce matin, pas plus que lorsqu'il avait assigné Ilya et Renn. Il connaissait cette liste par cœur, assez pour remarquer immédiatement ce qui manquait avant.
Une autre fenêtre s'empila par-dessus, plus nette.
Joueur exilé détecté.
Territoire d'origine : Détruit.
Système : inaccessible.
Il releva les yeux vers Camille, qui tenait toujours son dragonnet contre elle, en retrait, Lyna à demi interposée.
Une enfant. Un joueur sans territoire.
Il activa Inspecter.
Joueur identifié.
Nom : Camille
Statut : Exilée
Territoire : Détruit
Système : Inaccessible
Pas de Talent affiché, pas de rang, presque rien, comme si le Système n'avait plus que des restes à montrer. Il referma la fenêtre sans rien dire.
Il ouvrit Guilde.
Guilde
Maître de guilde : Elias Varen
Membres : aucun
Recrutement : autorisé (joueurs, y compris exilés)
Cible éligible dans le territoire :
Camille — Exilée
Inviter ?
Il n'appuya pas tout de suite, préférant ouvrir Assistance.
« Donne moi tous les infos sur Guilde. »
La réponse vint courte, comme toujours.
La fonction Guilde permet de recruter des joueurs sous un territoire.
Un joueur exilé peut retrouver l'accès au Système en devenant membre.
Le membre exilé ne récupère pas son territoire personnel.
Il attendit une phrase de plus, qui ne vint pas.
« Pourquoi elle est ici. »
Informations indisponibles.
Il referma la fenêtre.
Camille n'avait plus de Système, son territoire était détruit, et elle se tenait dans le sien, les pieds dans sa terre, le dragon contre le bandage qu'Ilya venait de nouer. S'il l'invitait, elle redeviendrait joueuse. Sous ses ordres. Il regarda le noyau une nouvelle fois : si ça tombait un jour, ce ne serait plus seulement lui que ça toucherait. Mes aussi les membres de sa guilde.
« Camille. »
Elle sursauta, Kiki aussi. Il s'accroupit, les mains bien visibles.
« Je vais pas te forcer. » Il la laissa attendre avant de continuer. « Y a une fenêtre qui va peut-être s'afficher devant toi. Celle du Système. Si tu dis non, elle part. Si tu dis oui, tu pourrais revoir les tiennes. »
Camille pâlit.
« Les miennes, elles se sont éteintes.
— Je sais. Enfin, je viens de le voir. »
Il fit une pause.
« C'est toi qui choisis. »
Il confirma l'invitation.
La lumière apparut à hauteur des yeux de Camille, exactement comme celles d'avant.
Elle recula.
« C'est rien de dangereux, dit Elias. »
Sa gorge se serra malgré tout.
Invitation de guilde.
Joueur : Elias Varen
Accepter ?
Elle lut les mots deux fois, de peur qu'ils s'en aillent.
« Si je dis oui, Kiki il reste ?
— Il reste. Je te l'ai promis. »
Camille tendit la main. Elle accepta.
Membre de guilde.
Territoire lié : Elias Varen
Système restauré.
Territoire personnel : Détruit
Une ligne de plus s'afficha, plus petite :
Constitution ajustée (lien de guilde).
Un frisson lui parcourut les épaules. Le pied faisait toujours mal, le bandage tenait, mais elle se sentit un peu plus dense, un peu moins prête à se casser en deux si elle tombait.
Kiki se frotta contre sa joue. Camille leva la main par habitude, et une fenêtre s'ouvrit. Elle faillit rire.
« Ça marche.
— Oui, je te l'avais dis. », dit Elias en se relevant.
Elle ouvrit n'importe quoi, l'inventaire d'abord, presque vide, un rien répertorié. Kiki y figurait aussi, quelque part, et elle referma avant d'avoir trop lu, de peur que tout s'en aille encore. Le Chat s'ouvrit tout seul, un instant, trop de noms, trop de phrases, une rumeur d'adultes qu'elle ne connaissait pas. Elle le chassa d'un geste.
« Merci, Elias. »
Pas de mur à elle, pas de sphère à elle, mais les fenêtres, au moins.
Elle s'essuya les yeux du poignet, vite, avant qu'Elias le remarque.
« J'avais plus rien avant.
— Je sais.
— Kiki pourras revenir si il lui arrive quelque chose maintenant, grâce à toi ! »
Lyna s'approcha, indécise.
« Ça s'est bien passé ?
— Oui, dit Camille. Je crois bien ! »
Sa voix était moins plate qu'avant.
Ils mangèrent avant que la nuit soit tout à fait là, des parts minces autour du feu. Camille s'assit non loin, Kiki sur ses genoux et le bandage déjà un peu sale. Lyna lui expliqua où on puisait l'eau, le sentier plat plutôt que le plus court, et cette fois Camille écouta vraiment.
« Tes oreilles, elles bougent toutes seules ?
— Souvent. J'y peux rien.
— C'est pratique. »
Lyna rit, une fois, bas. Kael, en face, n'avait pas lâché sa lance contre sa jambe. Ilya, collée à Renn, regardait Camille manger et disait « doucement » quand ça allait trop vite, moins comme une maîtresse que comme une soigneuse.
« Samy, il aime pas la viande trop cuite », dit Camille entre deux bouchées.
Personne ne demanda qui c'était.
Kiki s'endormit contre elle, la gueule ouverte, un filet de fumée à chaque souffle. Camille lui lissa une écaille du pouce. Elle n'avait plus froid de la même façon : le mur derrière elle, le feu devant, et Lyna qui parlait un peu trop, assez pour que ça remplisse le silence.
« C'est bon, ça, dit-elle en croquant une baie que Lyna lui tendait.
— Y'en a près de la rivière. Demain, si ton pied veut. On ira pas trop près de la lisière.
— D'accord ! »
Le mot sortit plus facilement que ce matin.
Elias recula pour s’asseoir, ses côtes protestant encore légèrement. Il changea d’appui, glissant une main dans sa poche, un geste devenu presque instinctif.
L’autre anneau de clés glissa avec le sien et tinta contre le sols, juste à côté du feu. Le bruit fut assez fort pour faire ouvrir un œil à Kiki.
Camille, assise le plus près, le ramassa machinalement.
Elle connaissait ce porte-clés.
Elle l’avait vu pendre à une poignée de sac des centaines de fois, mille peut-être. Toujours contre une hanche qui n’était pas la sienne.
Ses doigts se refermèrent autour de l’objet, assez fort pour que ses contours s’impriment dans sa paume. Puis elle releva lentement les yeux vers Elias, qui lui tendait déjà la main.
Camille ne bougea pas. Son poing resta fermé.
« Où t’as trouvé ça ? »
Sa voix trembla, à la limite des larmes.