Chapitre 29
Elias arriva au Territoire tout juste à temps, il entendit Lyna avant de voir la palissade.
« Elias ! Deux personnes ! Sur la plaine ! »
Il se mit à courir. Kael étais déjà dans l'entrée, la lance haute. Lyna descendait trop vite pour son flanc, une main sur l'échelle, l'autre déjà vers une hampe.
Le territoire était intact. Devant, deux silhouettes venaient de l'ouest, du même côté que Lyna et Kael. Elles avançaient collées l'une à l'autre. La plus grande tenait l'autre par le bras, ou c'était l'inverse, difficile à dire à cette distance. Tous les dix pas, l'une s'arrêtait, l'autre attendait.
Elias s'essuya la main sur son pantalon. Le sang du camp ne partit pas. Il reprit son souffle, une fois, assez pour que sa voix ne sorte pas en morceaux.
« On les reçoit ici, dit-il. Pas près du noyau. Lyna, tu restes en retrait.
— Et s'ils sont autre chose ? demanda Kael.
— Alors on utilisera la lance. » Elias posa la sienne. « Moi je parle. »
Kael hocha la tête. Il n'aimait pas, ça se voyait. Il s'écarta d'un demi-pas quand même, assez pour laisser Elias au milieu du seuil.
Les deux s'arrêtèrent à une vingtaine de mètres.
Plus ils approchaient, plus Elias distinguait la poussière collée aux vêtements, les lèvres gercées, les bas de pantalon trop usés pour un seul voyage. La femme était grande, des plumes sombres aux tempes, une main glissée sous ses côtes. L'homme, plus jeune, avait des oreilles de cervidé et de petits bois qui perçaient à peine son front. Il portait les deux gourdes et le sac. Quand elle penchait, il prenait aussi son poids.
Des hommes-bêtes. Encore.
La femme parla la première. La voix lui manqua au milieu du mot. Elle toussa, s'appuya plus fort contre l'épaule de l'homme, et recommença.
« C'est ici ? »
Kael ne baissa pas la lance. Lyna, derrière, non plus. Elias n'eut pas besoin de chercher longtemps. Il connaissait déjà cette phrase.
« Depuis combien de temps vous marchez ? demanda-t-il.
— Je sais plus, dit-elle. Des semaines. »
L'homme hocha la tête, les oreilles basses.
« On s'est arrêtés le moins possible. Elle tenait plus, ces derniers jours. Moi non plus, pour être honnête.
— Vous savez pourquoi ?
— Non. » Elle secoua légèrement la tête. « On suivait simplement une direction. »
Elias sentit son expression changer.
« Vous venez de Solaris, vous aussi ?
— Je vois. Nous sommes pas les premiers. » Elle tenta un sourire. « Ilya. Je soignais les gens de mon village à Obryxia. Un royaume d'hommes-bêtes, sur Solaris. »
L'homme passa sa gourde à Ilya avant de parler. Elle but trop vite, lui en tendit le reste. Il en prit une gorgée, assez pour que sa voix sorte.
« Je suis Renn. J'étais éclaireur pour la Garde d'Obryxia. » Il jeta un regard vers elle, fatigué. « Ilya est ma compagne. »
Ilya serra ses doigts autour de son poignet, une fois, et le relâcha.
Elias les observa. Une soigneuse. Un éclaireur. Trop bien placés encore pour que ce soit du hasard.
Ça n'arrive jamais deux fois.
Une fenêtre apparut soudain devant ses yeux.
Colon identifié.
Nom : Ilya (Femme)
Race : Homme-bête
Âge : 28
Talent : Main de Soin
Les soins appliqués tiennent mieux, soulagent davantage, et tirent meilleur parti des herbes disponibles.
Fonction : Soins

Une seconde fenêtre, sur Renn.
Colon identifié.
Nom : Renn (Homme)
Race : Homme-bête
Âge : 23
Talent : Pas Légers
Ses déplacements font moins de bruit. Il repère plus facilement traces, pièges naturels et chemins discrets.
Fonction : Éclaireur

Elias garda le silence.
« Vous êtes épuisés, dit-il enfin. On a un abri. Une infirmerie. C'est petit, mais c'est mieux que rien. Vous pouvez entrer.
— Vous avez subi une attaque ? demanda Renn. Les corps, là-bas…
— Oui. On a tenu. C'est tout ce qui compte, dit Elias. Mais c'est loin d'être terminé. »
Ilya avança d'un pas, puis s'arrêta, les yeux vers Elias. Il jeta un regard à Kael, un seul, et Kael baissa la lance d'un cran.
« C'est bon, dit Elias. »
Elle passa le seuil. Un frisson la parcourut, net, des épaules aux poignets. Elle leva les yeux vers Elias, plus surprise que méfiante.
« Qu'est-ce qui vient de se passer ?
— C'est mon territoire. Il augmente la constitution, la mienne et celle de mes colons. Ça soigne pas, malheureusement. Ça permet juste de mieux tenir. C'est tout ce que je sais. »
Renn entra derrière elle. Le même passage lui tira les oreilles vers l'arrière. Il cligna des yeux, chercha Ilya du regard, et sa main retrouva son coude.
Lyna s'approcha enfin, la lance basse, assez pour ne plus cacher son visage.
« Je m'appelle Lyna. Lui, c'est Kael. Mon frère. » Elle désigna Elias d'un mouvement, presque maladroite. « Lui, c'est Elias. C'est... enfin. C'est chez lui. »
Ilya hocha la tête. Ses genoux ployèrent un peu. Renn la rattrapa sans en faire une scène.
« Je peux vous soigner ? demanda-t-elle. J'ai plus grand-chose, mais… si vous avez de quoi faire. »
Elias s'écarta pour lui laisser le passage vers l'infirmerie. Kael rangea la lance contre son flanc. Renn suivit Ilya.