Chapitre 28
Le campement apparut comme la dernière fois. Les tentes de peaux tendues sur des armatures de bois, les foyers, la réserve d'armes, le totem au milieu. Sauf que les feux étaient morts. Une peau avait été arrachée, traînée, abandonnée à mi-chemin d'un piquet, comme si quelqu'un avait voulu l'emporter et avait changé d'avis en courant. Une timbale de bois gisait sur le côté, fendue.
Elias resta à la lisière assez longtemps pour que ses genoux se plaignent. Il chercha un mouvement, un cliquetis, n'importe quoi qui lui donnerait une raison de reculer. Rien. Le vent passait entre les tentes et faisait claquer une lanière contre un piquet, toujours le même, avec une régularité stupide. Ses côtes battaient trop fort pour un endroit aussi silencieux.
Il s'accroupit près du feu-de-camp, enfonça deux doigts sous la croûte de cendre, et en retira une chaleur faible, pas assez pour un feu du matin, mais assez pour dire qu'ils n'étaient pas partis depuis des jours. La réserve d'armes était éventrée. Des râteliers vides, une hache trop ébréchée pour qu'on l'emporte, des lanières coupées.
Le totem, lui, était encore debout.
Elias en fit le tour sans le toucher. Des os, des lanières, des choses accrochées trop haut pour des mains de gobelin ordinaires, ou simplement trop haut pour qu'on ait envie de les décrocher en fuyant.
Des empreintes. Petites. Nombreuses. Elles entraient, tournaient entre les tentes, se croisaient, ressortaient vers le nord-est. Il les suivit du regard aussi loin qu'il le put sans quitter le camp.
Un tronc, en bordure du camp, attira son attention, il portait des griffures.
Pas des griffes de gobelin. Trop hautes. Trop larges. L'écorce était ouverte en quatre sillons parallèles, profonds, et le bois dessous déjà brun.
Il inspecta.
Aucune information disponible : Entité non identifiée.
Il recula d'un pas. La Traque-Nuit lui revint, malgré lui. Peut-être. Peut-être autre chose, plus grand, ou simplement plus haute sur ses pattes.
Il resta un moment devant le tronc, la lance un peu trop haute, et sentit l'envie stupide d'aller voir plus loin, juste assez pour que le brouillard de la carte recule. Il n'alla pas. Pas aujourd'hui. Pas avec un bras de moins au camp, un semblant de mur, et un soleil qui avait déjà commencé à descendre.
Il fouilla les tentes une par une, parce qu'il était venu pour ça, et parce que s'en aller sans avoir regardé aurait été une autre sorte de lâcheté.
Des peaux. Des os rongés. Un bol de pierre encore gras. Dans la deuxième, un tas de dents percées, un collier abandonné, le genre de chose qu'on garde quand on n'a rien d'autre à garder. Rien qui ressemblât à une carte. Rien qui dît où allaient les huit.
Sous une tente plus à l'écart, la moins souillée, sa main toucha du métal.
Un anneau de clés.
Terrestres.
Une clé de voiture. Une autre, plate, d'immeuble ou de boîte aux lettres. Un porte-clés en plastique abîmé, en forme de croissant de lune, le genre qu'on achète près d'une caisse sans vraiment le vouloir.
Elias les tourna dans sa paume. Ses propres clés étaient encore dans sa poche, depuis le premier jour. Celles-ci ne l'étaient pas.
Quelqu'un d'autre. Quelqu'un de la Terre. Ici. Dans une tente gobeline.
Il s'assit, le dos contre le piquet, la lance en travers des genoux, et regarda le croissant de lune comme s'il allait se mettre à parler. La découverte aurait dû le rassurer, d'une certaine façon. Et voilà la preuve, concrète, ridicule, qu'au moins l'un d'eux était passé par là avant de disparaître.
Il chercha autour. Pas de corps. Pas non plus de vêtements, rien qu'on aurait pu reconnaître. Juste ça, poussé sous une couverture.
Il serra l'anneau, puis le glissa dans sa poche à côté du sien.
Elias décida de rentrer. Le soleil avait commencé à descendre, assez pour qu'il accélère.