Chapitre 27
Le Gobelin Guerrier ne voulait toujours pas bouger.
Elias avait les deux pieds dans le trou, les mains glissantes sur l'armure de cuirs, et chaque traction lui ouvrait les côtes malgré la récente augmentation de constitution. Kael tirait de l'autre côté, les talons calés dans la boue.
Ils tirèrent une première fois, et rien ne vint. Le corps était trop coincé, trop lourd, trop installé dans la terre. Elias reprit son souffle, recula d'un cran sur le bord, et posa un pied contre un pieu pour s'offrir un levier. La deuxième fois, le cadavre pivota, puis céda enfin. Il glissa et s'assit dans l'herbe, le bandage tordu. Le chef s'étala sur le dos, la lame dentelée encore fichée dans la gorge, là où Elias l'avait laissée la veille.
Idiot. Tu l'as laissée là toute la nuit.
Il la récupéra. Le sang avait séché en croûte noire le long de la garde. Il l'essuya sur l'herbe, ce qui ne changea presque rien, puis la glissa quand même à sa ceinture. C'était encore la seule arme avec laquelle il avait tué.
Puis il activa Inspecter, d'abord sur le colosse, ensuite sur ce qu'il portait.
Objets obtenus :
L'essence apparut dans sa paume, une sphère terne, froide au toucher, trop froide pour la température de la plaine.
La grande lame, lui, tenta de la soulever. Ses épaules montèrent. Le fer à peine décolla. Rang E, et trop lourde encore. Il la laissa retomber dans l'herbe avec un bruit mat.
Kael n'avait pas bougé. Il regardait.
« Trop lourde, dit-il.
— Oue, ce sera pas pour aujourd'hui. » Elias s'essuya les paumes sur son pantalon. « On la ramène près de l'atelier. On verra plus tard. »
Ils la traînèrent à deux, mal, jusqu'à l'ombre de la palissade. Ensuite ils passèrent aux autres.
Les vingt-huit étaient alignés comme la veille : loin de l'entrée, assez près pour ne pas avoir à les chercher. Elias n'aimait pas ça. Il le fit quand même. Le premier cadavre lui rendit du cuir usé et une pierre taillée. Le troisième, une arme trop courte, mal équilibrée, le genre qu'il avait ramassée dans la brèche. La viande s'empilait dans l'inventaire avec une mention de qualité qu'il n'avait pas envie de lire. Et encore ces essences, chacune froide, chacune identique à la précédente. Ils ne savaient pas encore à quoi elles pouvaient bien servir.
Le travail s'installa dans un rythme stupide. Se baisser, inspecter, ranger, passer au suivant. Le soleil montait. Les mouches aussi, attirées par ce que la nuit n'avait pas eu le temps de sécher. Une fois, Elias s'arrêta trop longtemps au-dessus d'un gobelin, bien trop petit, les mains ouvertes au-dessus d'un collier de dents. Elias rangea le collier sans le regarder et reprit.
Lyna s'arrêta là, elle étais venue les aider en les voyant exténuer. Elle était restée plus longtemps qu'elle n'aurait dû, une main au flanc, l'autre trop propre à force de ne plus toucher. Quand elle parla, sa voix n'avait plus la dureté du matin.
« Je peux plus.
— Rentre, dit Elias. On finit, Kael et moi. Retourne à la Tour, tu n'avais pas besoin de redescendre pour ça, mais merci de ton aide. »
Elle fit un simple sourire, puis elle rentra, une main au flanc, et disparut derrière le mur.
Ils continuèrent. Le silence n'était pas tout à fait du silence : le vent, les mouches, le bruit mou d'un corps qu'on retourne. Quand ce fut terminé, le soleil avait passé le milieu du ciel. Elias avait les avant-bras souillés jusqu'aux coudes. Il se lava, une fois, puis une autre, puis encore, et l'eau de la timbale ne suffisait plus. Il alla jusqu'au seau, se frotta les poignets jusqu'à ce que la peau brûle, et même là il lui semblait encore y voir du sang.
Kael s'essuya les écailles. Il regarda la forêt, ensuite Elias, et attendit.
« Le camp, dit Elias. Il faut y aller avant que les huit reviennent, ou avant que quelque chose d'autre s'y installe. »
Kael inspira, le regard toujours vers la lisière.
« Je viens avec toi.
— Ton bras est mort. S'ils reviennent pendant qu'on est tous les deux à un kilomètre huit, elle est seule derrière un semblant de mur. J'y vais. Toi tu restes. »
Kael le regarda longtemps. Ses pupilles s'étaient rétrécies, comme elles le faisaient quand il n'aimait pas un plan mais qu'il le savait meilleur que le sien.
« Si tu n'es pas rentré avant que le soleil touche les montagnes, je viens. Bras ou pas.
— D'accord. » Elias prit la lance, la lame dentelée à la ceinture, et une gourde. « Si Lyna voit quelque chose sur la plaine, elle crie. Toi tu tiens l'entrée. On ne laisse pas le noyau sans personne.
— Ne t'en fais pas, je sais. »
Lyna était déjà en haut. Elle leva la main. Elias répondit du même geste, et partit vers la forêt par le sentier qu'ils connaissaient que trop bien.
La plaine, derrière lui, sentait encore le sang.