Chapitre 24
Le soleil déclinait déjà lorsqu'ils finirent de soigner leurs blessures.
L'infirmerie de fortune, cette petite structure qu'ils avaient construite presque à contrecœur, leur avait probablement sauvé la vie.
Lyna avait travaillé pendant des heures malgré ses propres blessures. Le bras de Kael, rouvert et enflé, était maintenant immobilisé contre son torse. Les côtes d'Elias, fêlées selon toute vraisemblance, étaient sanglées sous des bandages serrés. Elle-même portait des compresses d'Herbe de Lune sur l'épaule et le flanc.
Aucun d'eux n'avait encore vraiment parlé.
Ils avaient traîné les cadavres hors de l'enceinte, en silence. Vingt-huit corps verdâtres, alignés loin de la palissade. Huit avaient fui. Le chef, trop lourd pour être déplacé, était resté agenouillé dans son piège, au milieu du champ de bataille, comme un monument.
Le soir venu, ils s'assirent tous les trois autour du feu, à la même place que tous les soirs précédents.
Mais rien n'était pareil.
« Vingt-huit, dit finalement Kael, les yeux dans les flammes. On en a tué vingt-huit.
— Vingt-neuf, corrigea doucement Lyna. Avec le chef. »
Le silence retomba.
Elias fixait ses mains. Il les avait lavées trois fois. Il lui semblait encore y voir du sang.
« La première fois que j'en ai tué un, ce matin… » Il s'interrompit, chercha ses mots. « Il m'a regardé. Juste avant. Il m'a regardé et il a eu l'air surpris. »
Kael hocha lentement la tête.
« Ça ne partira pas. Ce regard. Tu vas le garder longtemps.
— Tu as déjà… ? Avant Eraldia ?
— Non. Jamais. » Kael leva les yeux vers lui. « Mais mon père me disait toujours : le jour où tuer devient facile, c'est qu'il est déjà trop tard pour toi. »
Lyna resserra la couverture autour de ses épaules.
« Alors j'espère que ça ne deviendra jamais facile. »
Elias regarda ces deux êtres qui, six jours plus tôt, n’étaient encore que des étrangers surgis d’un autre monde.
Lyna, qui avait sauté d’une tour pour protéger une pierre, parce que cette pierre le maintenait, lui, en vie.
Kael, qui avait chargé un monstre de deux mètres avec pour seule arme une demi-lance, malgré un bras inutilisable.
« Merci », dit-il simplement.
Aucun des deux ne demanda pourquoi.
Ce fut ce moment que le Système choisit.
ANNONCE MONDIALE
Première vague : Terminée sur l'ensemble d'Eraldia.
Joueurs éliminés durant l'événement : 1 942 337 415
Joueurs restants : 5 479 059 103
Territoires détruits : 2 216 508 890
Le Cycle des Vagues se poursuivra. La puissance et la composition des vagues évolueront avec le monde.
Personne ne parla pendant un long moment.
Elias relut les chiffres. Une fois. Deux fois. Dix fois.
Un milliard neuf cents millions.
En une seule journée. En une seule vague. La première. La plus faible de toutes, si l'annonce initiale disait vrai.
« Presque un sur quatre », murmura-t-il.
Sa voix lui parut étrangère.
Derrière ces chiffres, il y avait des gens. Des gens comme lui, arrachés à leur chambre, à leur famille, à leur monde. Des gens qui avaient construit des palissades trop basses, creusé des tranchées trop tard, qui avaient appelé à l'aide dans un chat en regardant leur mur céder.
Il ouvrit le Chat, presque malgré lui.
Le flot de déconnexions s'était tari. Il ne restait que les survivants. Et leurs messages ne ressemblaient plus à rien de ce qu'il avait lu jusqu'ici.
Joueur_918273 : Si vous lisez ça, c'est que vous avez tenu. Respirez.
Joueur_184739 : Deux milliards. Ils nous ont pris deux milliards et le Système nous affiche ça comme un score de fin de partie.
Joueur_918273 : La prochaine vague sera pire. Vous avez vu l'annonce comme moi...
Joueur_472819 : J'ai survécu et je sais même pas pourquoi je pleure
Joueur_638291 : Parce que t'es encore humain. Pleure. Et demain, construis plus haut.
Elias referma le Chat.
Il resta un long moment immobile, les yeux dans le feu. Puis il ouvrit l'interface du territoire, machinalement, comme on vérifie une serrure avant de dormir.
Territoire — Rang F
Conditions pour le Rang E :
- Avoir construit au moins 3 structures. ✓
- Posséder un colon assigné à une fonction. ✓
- Survivre à la première vague. ✓
Toutes les conditions sont remplies.
Amélioration du territoire disponible : Rang E.
Elias contempla la dernière ligne un long moment.
Demain. Demain, il s'occuperait du rang, du loot abandonné sur le champ de bataille, de la brèche à réparer, du campement gobelin désormais presque vide.
Demain.
Ce soir, ils étaient vivants. Tous les trois.
Il leva les yeux vers le ciel, et laissa la fatigue le submerger enfin.
Quelque part au-dessus de la plaine, invisible, patient, le Système comptait déjà les jours.
La première vague était terminée.
Les suivantes ne faisaient que commencer.