Chapitre 25
Le soleil commençait à peine à dépasser les montagnes.
Elias se tenait devant ce qui restait de la palissade nord. Le pieu fendu pendait encore, à demi arraché, et quand il le toucha du bout des doigts le bois se révéla collant. Du sang séché, et cette odeur de fer qui s'était installée dans l'enceinte pendant la nuit et qui n'en partait pas.
Au milieu du champ, le Gobelin Guerrier était toujours agenouillé dans son piège. Ils n'avaient pas réussi à le déplacer la veille. Trop lourd, trop loin, et les côtes d'Elias, sanglées trop serré, lui rappelèrent tout de suite qu'il n'était pas en état de le tirer ce matin non plus. Il tenta malgré tout de se redresser.
Kael apparut dans l'ouverture, le bras gauche sanglé contre le torse. Ses écailles avaient une teinte plus terne que d'habitude. Il s'arrêta à côté d'Elias, jaugea le pieu fendu, puis la largeur de la brèche.
« Ça va céder au premier qui pousse, dit-il. Même un gosse. »
Lyna les rejoignit avec un seau. L'épaule et le flanc encore compressés, elle marchait lentement, en comptant visiblement chacun de ses pas. Elle posa l'eau contre un pieu intact et les observa tous les deux, les sourcils froncés.
« Vous allez vous tuer à le faire ce matin.
— Si on laisse ça, on n'aura plus rien à soigner, répondit Kael. Je dis pas qu'il faut tout reconstruire. Je dis qu'il faut fermer le trou. »
Elias ouvrit Améliorations.
Toutes les conditions sont remplies.
Amélioration du territoire disponible : Rang E.
Il regarda la fenêtre un moment, assez pour que Kael voie ce qu'il regardait, même s'il ne pouvait pas la lire.
« Le Rang E est disponible, c'est ça ? Tu as parlé dans ton sommeil.
— Oui.. Mais la priorité à l'heure actuelle, reste le Mur à réparer. »
Kael hocha la tête.
Ils travaillèrent avec ce qu'il restait derrière l'atelier : des pieux de rechange, trop peu, et des traverses que Kael avait mises de côté « au cas où ». L'expression avait l'air d'une plaisanterie, jusqu'à ce qu'elle cesse de l'être.
Elias creusait. Chaque coup de pelle lui ouvrait le thorax. Il s'arrêtait, respirait par le nez, recommençait. Kael, une main seule, guidait le pieu. Lyna trempait des fibres, passait des liens, et leur interdisait de trop tirer dès que l'un d'eux penchait trop sur le bandage.
Le soleil finit par sortir vraiment des montagnes pendant qu'ils enfonçaient le troisième pieu.
Autour d'eux, la plaine était sale. Vingt-huit corps alignés trop loin pour les mouches de l'enceinte, assez près pour l'odeur. Le chef, lui, n'avait pas bougé.
Vers le milieu de la matinée, Elias sentit ses jambes flancher. Il s'assit sur une traverse, le bandage trop serré ou trop lâche, il n'aurait pas su dire. Kael s'accroupit en face de lui, le poignet valide posé sur son genou.
« Tu veux le rang parce que tu crois que ça va nous réparer, dit Kael.
— Je veux le rang parce que ça débloque des choses. Des colons. Peut-être plus de structures. C'est comme ça que ça marche, d'habitude.
— D'habitude où ?
— Dans les jeux. » Elias eut un rire court, sans humour. « Sauf que là, si ça se trompe, on meurt pour de vrai. »
Kael le regarda un long moment.
« Et si ça ne débloque que des ennuis ?
— Ont auras pas vraiment le choix si ont veut survivre. » Elias posa la timbale. « Avec ce qu'ont vient de traverser, je doute fort que ca nous surprenne. », dit-il avec un rire de coin.
Lyna s'assit à son tour, une main au flanc, assez près pour les entendre sans avoir à hausser la voix.
« Vous deux, vous parlez comme si le bois allait décider à votre place. »
Elias n'avait pas de meilleure réponse. Il se contenta de reprendre la pelle.
Le dernier pieu refusa d'entrer droit. Kael s'énerva, posa son épaule valide contre le bois, et Elias frappa le sommet au maillet jusqu'à ce que la terre cède. Le choc lui remonta dans les dents. Il cracha, goûta le métal, et s'appuya contre le pieu neuf.
Le bois était brut, plus clair que les autres, bien trop visible.
Kael recula de deux pas et jaugea la ligne.
« C'est moche.
— C'est fermé, dit Elias.
— Les deux. » Kael tourna la tête vers lui, et cette fois il attendit. « Si tu veux augmenter le Rang, c'est le moment. Je reste à l'entrée. Si ça nous tombe dessus, je te le dirais. »
Elias hocha la tête. Il n'avait plus assez d'air pour parler.
Lyna versa ce qui restait d'eau sur ses mains.
« Ensuite on mange. Même si personne n'a faim. »
Ils mangèrent quand même, debout, un peu de viande trop cuite de la veille, trop sèche, trop salée, le genre de chose qu'on avale parce qu'il faut que le corps tienne. Lyna s'assit sur la traverse, Kael resta près de l'entrée, et Elias mangea. Ce n'était pas une forteresse, loin s'en fallait.
Elias posa le pouce sur Améliorations.