Chapitre 20
La silhouette s'arrêta à la lisière de la forêt.
Même à cette distance, Elias distinguait les détails. La peau plus sombre que celle des autres, presque grise. Les cicatrices qui zébraient son torse. Le crâne d'un animal, fixé sur son épaule comme un trophée.
Le Gobelin Guerrier.
Le chef du campement.
« Qu'est-ce qu'il attend ? »
Elias sentit son estomac se nouer.
Les tranchées. Les pièges. La palissade. Tout ce qu'ils avaient construit en cinq jours venait d'être exposé en quelques minutes.
Et maintenant, la créature savait.
Le chef leva sa lame.
Un grondement guttural roula sur la plaine, un ordre bref, aboyé dans une langue faite de crachats et de grincements. La meute répondit d'un seul hurlement.
Et la deuxième charge commença.
Mais cette fois, c'était différent.
Les gobelins n'arrivaient plus désordonnée. Ils avançaient en groupes, plus lents, plus prudents. Les premiers portaient des branches entières, des troncs morts. D'autres portée des bouclier en peau.
« Ils vont combler les tranchées ! » cria Lyna depuis la tour.
Elle lança. La lance frappa un porteur de tronc en pleine poitrine. Il s'effondra, mais deux autres ramassèrent aussitôt sa charge et continuèrent d'avancer, protégés par les boucliers de leurs congénères.
Les troncs tombèrent dans les fosses, un à un. Les branchages recouvrirent les pieux. En quelques minutes, les pièges qui avaient dévoré la première charge n'étaient plus que des ponts.
« Les trous camouflés tiennent encore ! » lança Elias.
Comme pour le contredire, un craquement sec retentit sur la droite. Un gobelin venait de disparaître dans l'un des pièges à pieux, son hurlement étouffé par la terre. Les autres s'écartèrent immédiatement de la zone, contournant le danger en criant des avertissements.
Un piège. Un seul gobelin par piège.
Ce n'était pas assez. Loin de là.
La marée atteignit de nouveau la palissade.
Le choc fut plus violent que le premier. Les créatures ne frappaient plus au hasard, elles se concentraient sur les mêmes points, les mêmes pieux, cognant en rythme, à cinq ou six sur la même section. D'autres grimpaient en s'aidant mutuellement, formant une échelles.
Elias frappait. Encore. Encore. Sa lance s'enfonçait, ressortait, s'enfonçait de nouveau. Ses bras ne répondaient presque plus. Chaque coup lui arrachait un grognement de douleur.
À côté de lui, Kael se battait comme une machine, mais Elias voyait bien que quelque chose n'allait pas. Son bras gauche, celui que la Traque-Nuit avait lacéré, restait plaqué contre son flanc. Il se battait à une main.
« Kael ! Ton bras !
— Ça ira !
— Kael !
— Ça ira, j'ai dit ! »
Un gobelin franchit le sommet de la palissade juste entre eux. Kael pivota, frappa, trop lentement. La créature esquiva et son gourdin s'abattit de plein fouet sur son épaule blessée.
Kael hurla.
Elias se jeta en avant et embrocha le gobelin avant qu'il ne puisse achever son geste. La créature s'effondra en travers du corps de Kael, qui la repoussa d'un coup de pied, le visage livide, le souffle court.
« Debout ! Debout, Kael ! »
Il le hissa sur ses pieds. Le sang imbibait déjà le bandage de son épaule.
Au-dessus d'eux, la voix de Lyna, brisée :
« Kael !
— Reste dans la tour ! » hurla Kael sans même lever les yeux. « Ne descends pas ! Quoi qu'il arrive ! »
Le vacarme reflua de nouveau. Une accalmie. Quelques secondes volées.
Elias s'adossa contre la palissade, les poumons en feu. Ses mains tremblaient tellement qu'il faillit lâcher sa lance. Devant l'enceinte, la plaine était jonchée de corps verdâtres. Dix ? Douze ? Il n'arrivait plus à compter.
Presque malgré lui, il ouvrit le Chat.
Les messages défilaient à une vitesse folle.
Joueur_283719 : ILS SONT TROP NOMBREUX
Joueur_849302 : quelqu'un sait comment réparer une palissade en plein combat ??
Joueur_472819 : Ma tour est tombée. Je suis à découvert.
Joueur_918273 : Tenez vos murs. Ne sortez pas. Ils veulent vous faire sortir.
Joueur_620174 : au secours
Joueur_620174 : pitié
Joueur_620174 : y'a quelqu'un, s'il vous plait
Joueur_620174 : Déconnecté.
Elias sentit sa gorge se serrer.
Joueur_849302 : Déconnecté.
Joueur_193746 : Déconnecté.
Trois. En moins de dix secondes.
Joueur_918273 : C'est partout pareil. Tenez. Tenez, c'est tout ce qu'on peut faire.
Elias referma le Chat d'un geste brusque, le cœur au bord des lèvres.
Ce n'était pas seulement ici. C'était partout. Sur toute la surface de ce monde, en ce moment même, des milliers de personnes étaient en train de mourir derrière des murs trop fragiles.
Elias tendit l'oreille.
Un bruit sourd, régulier, montait de l'autre côté de l'enceinte. Pas des coups de gourdin. Quelque chose de plus lourd. De plus profond. Toute la structure tremblait à chaque impact, et la poussière se détachait des pieux en fines cascades.
Boum.
Boum.
BOUM.
Sur la section est, juste devant Kael, un pieu entier venait de se fissurer sur toute sa hauteur.
« Ils ont un bélier, souffla Kael.
— Quoi ?! »
Le pieu craqua de nouveau. La fissure s'élargit.
Lyna hurla depuis la tour, et cette fois sa voix n'était plus que terreur pure :
« LA PALISSADE ! ELLE CÈDE ! »