Chapitre 19
La meute dévalait la plaine.
Elias les voyait grossir à chaque seconde, des silhouettes verdâtres bondissant à travers les herbes hautes, hurlant, frappant leurs armes contre leurs boucliers. Le sol lui-même semblait trembler sous leurs pas.
« Ils vont bientôt atteindre les tranchées.»
Elias resserra sa prise sur sa lance, les phalanges blanchies.
« Lyna ! Tu vois quelque chose depuis là-haut ?
— Ils arrivent tous par la forêt ! Aucun sur les flancs ! »
Sa voix tremblait, mais elle tenait.
Les premiers gobelins atteignirent la ligne des tranchées à pleine vitesse.
Ils ne les virent pas.
Le premier disparut d'un coup, avalé par la terre, son cri aigu coupé net par les pieux qui tapissaient le fond. Deux autres le suivirent immédiatement, emportés par leur propre élan, incapables de s'arrêter. Un quatrième tenta de sauter, se rattrapa au bord, et hurla quand une pierre lancée depuis la tour lui écrasa les doigts.
« Ça marche ! » cria Elias, presque incrédule.
Mais la meute ne ralentit même pas.
Les gobelins suivants piétinèrent leurs congénères tombés, utilisant littéralement leurs corps comme des ponts. D'autres contournèrent les fosses en poussant des cris stridents, se signalant mutuellement les pièges. En quelques secondes à peine, la ligne des tranchées était déjà en train de céder.
Ils apprennent vite. Trop vite.
« Ils passent ! » hurla Lyna depuis la tour.
Une lance fendit l'air au-dessus de la palissade. Le projectile frappa un gobelin en pleine course, le clouant net au sol. Lyna en saisit une autre, le visage crispé par la douleur, et ajusta déjà sa prochaine cible.
Le premier gobelin atteignit la palissade.
Elias le vit surgir juste devant lui, de l'autre côté des pieux, sa gueule béante hérissée de dents jaunes. L'odeur le frappa en premier, une puanteur de viande pourrie et de terre humide. Puis le gourdin s'abattit contre le bois, une fois, deux fois, avec une force stupéfiante pour une créature aussi petite.
« Maintenant ! » cria Kael.
Elias frappa à travers l'interstice entre deux pieux. Sa lance s'enfonça dans quelque chose de mou. Un hurlement suraigu lui vrilla les tympans, et une giclée de sang sombre éclaboussa son avant-bras.
Le gobelin s'effondra.
Elias fixa la pointe de sa lance, souillée de sang presque noir.
Il venait de tuer.
« Sur ta gauche ! »
Il pivota. Deux gobelins escaladaient déjà la palissade, leurs griffes plantées dans le bois, agiles comme des singes. Kael en embrocha un d'un coup sec. Le second passa.
La créature atterrit à l'intérieur de l'enceinte, roula sur elle-même et se releva d'un bond, une hache grossière à la main.
À l'intérieur. Il était à l'intérieur.
Elias se jeta sur lui sans réfléchir. Le gobelin esquiva le premier coup de lance, rapide, bien plus rapide que prévu, et la hache siffla vers ses côtes. Elias recula d'un pas, sentit le fer effleurer son pull, puis frappa de nouveau, en y mettant tout son poids.
La pointe traversa la créature de part en part.
Le gobelin le fixa un instant, ses yeux rouges écarquillés, presque surpris. Puis il glissa le long de la hampe et ne bougea plus.
Elias haletait.
« Elias ! On n'a pas le temps de souffler ! »
Kael avait raison. Contre la palissade, le vacarme redoublait. Des coups. Des griffes. Des cris. Le bois entier vibrait sous les impacts, et à travers les interstices, Elias ne voyait plus que des silhouettes verdâtres qui se pressaient, grimpaient, mordaient.
Une lance tomba de la tour, transperçant un grimpeur en pleine ascension.
« Il y en a trop ! » cria Lyna. « Ils sont partout sur la face nord ! »
Elias courut vers la section nord, frappant à travers chaque ouverture, refoulant une griffe ici, une gueule là. Kael tenait l'est, sa lance décrivant des arcs précis, méthodiques, mortels. Chaque geste comptait. Chaque seconde comptait.
Combien en avaient-ils tués ? Cinq ? Huit ?
Il en restait tellement.
Ses bras brûlaient déjà. Son souffle déchirait sa gorge. Et la vague continuait de marteler la palissade, inlassable, comme une marée qui ne reculerait jamais.
Puis, aussi brutalement qu'il avait commencé, le vacarme cessa.
Les coups s'arrêtèrent. Les cris se turent. Les silhouettes verdâtres refluèrent loin de la palissade, d'un seul mouvement, comme rappelées.
Elias resta figé, la lance levée, le cœur cognant contre ses côtes.
« Pourquoi… pourquoi ils reculent ? »
Kael ne répondit pas. Son regard était fixé sur la lisière de la forêt, et quelque chose dans son expression fit courir un frisson glacé le long du dos d'Elias.
« Kael ? »
Elias suivit son regard.
Là-bas, à la limite des arbres, la meute s'écartait.
Une silhouette avançait au milieu d'elle. Plus grande. Beaucoup plus grande. Trois tête de plus que les autres, des épaules larges couvertes de cuir épais, une lame massive et ébréchée posée contre son épaule.
Les gobelins s'inclinaient sur son passage.
La corne retentit une seconde fois.
Et cette fois, elle sonnait beaucoup plus proche.