Chapitre 21
Le pieu explosa vers l'intérieur dans une gerbe d'échardes.
Puis un deuxième.
La brèche s'ouvrit d'un coup, large comme un homme, et la marée s'y engouffra aussitôt.
« LA BRÈCHE ! » hurla Elias. « KAEL, LA BRÈCHE ! »
Le premier gobelin qui la franchit mourut sur la lance de Kael. Le deuxième aussi. Le troisième passa sous la hampe, roula au sol et se releva à l'intérieur de l'enceinte, aussitôt suivi d'un quatrième.
Elias se jeta dans l'ouverture.
Le monde se réduisit à un chaos de gestes désespérés. Frapper. Reculer. Frapper encore. Une hache siffla près de son oreille. Des griffes lacérèrent son mollet. Il hurla, frappa à l'aveugle, sentit sa lance percuter de l'os.
Il n'y avait plus de stratégie. Plus de plan. Juste la brèche, leurs deux corps pour la boucher, et cette marée hurlante qui poussait, poussait, poussait.
« Ils passent sur les côtés ! » hurla Lyna.
Elias tourna la tête une fraction de seconde.
Deux gobelins avaient escaladé la palissade pendant qu'ils défendaient la brèche. Ils étaient à l'intérieur. Et ils ne couraient pas vers le combat.
Ils couraient vers le noyau.
Le sang d'Elias se glaça.
Le noyau. S'ils le détruisent…
Tout. Le territoire. Le Talent. Tout ce qui les maintenait en vie disparaîtrait avec cette pierre.
« LYNA ! LE NOYAU ! »
Il ne pouvait pas quitter la brèche. Kael ne tiendrait pas seul, pas avec son épaule. Il était coincé, cloué sur place, condamné à regarder.
Lyna n'hésita pas.
Elle enjamba la rambarde de la tour et sauta.
La chute lui arracha un cri, son flanc blessé heurtant le sol. Mais elle se releva, une lance à la main, et se jeta entre les deux gobelins et le noyau.
« Dégagez ! »
Le premier gobelin bondit. Elle le reçut sur la pointe de sa lance, le poids de la créature la faisant reculer de deux pas. Le second en profita, son gourdin s'abattant vers sa tête.
Elle esquiva. Pas assez.
Le coup la frappa à l'épaule et l'envoya rouler dans la poussière.
« LYNA ! » Le hurlement de Kael couvrit tout le vacarme.
Elias vit la scène comme au ralenti. Lyna au sol, désarmée. Le gobelin qui levait son arme. Le noyau qui luisait doucement derrière elle, indifférent.
Il arracha le poignard de sa ceinture et le lança.
La lame tournoya et frappa le gobelin en pleine tempe, pas assez fort pour tuer, mais assez pour le faire chanceler. Une seconde. Une seule seconde de gagnée.
Lyna s'en saisit.
Elle attrapa sa lance à deux mains, toujours au sol, et frappa vers le haut de toutes ses forces. La pointe s'enfonça sous la mâchoire de la créature et ressortit de l'autre côté.
Le gobelin s'effondra sur elle, inerte.
Elle le repoussa en sanglotant à moitié, couverte de sang qui n'était pas le sien, et se releva en titubant, sa lance toujours serrée dans ses mains tremblantes.
« Le noyau… le noyau va bien ! » cria-t-elle d'une voix brisée.
Elias n'eut pas le temps de ressentir le soulagement.
La poussée dans la brèche redoubla. Son pied glissa dans le sang, il tomba sur un genou, et une masse de muscles verdâtres profita de l'ouverture pour le percuter de plein fouet. Il roula au sol, sa lance arrachée de ses mains.
Un poids l'écrasa. Des griffes cherchèrent sa gorge.
Il bloqua le poignet de la créature à deux mains, ses bras tremblant sous l'effort. La gueule claquait à quelques centimètres de son visage, projetant une salive fétide sur ses joues.
Je vais mourir.
La même pensée que dans la forêt. Exactement la même.
Non. Pas aujourd'hui.
Il lâcha une main, attrapa une pierre, n'importe laquelle, et frappa. Une fois. Deux fois. Le crâne céda à la troisième.
Il repoussa le cadavre et se releva en titubant, couvert de sang, la respiration hachée.
Autour de lui, l'enceinte n'était plus qu'un champ de bataille. Kael tenait toujours la brèche, adossé au bois fracassé, sa lance fauchant tout ce qui tentait de passer. Lyna s'était placée devant le noyau, arc-boutée sur sa lance. Des cadavres verdâtres jonchaient le sol, à l'intérieur comme à l'extérieur.
Et pourtant, la pression diminuait.
Les assauts se faisaient plus rares. Plus hésitants. Les gobelins qui se présentaient dans la brèche reculaient plus vite, moins nombreux à chaque tentative.
« Ils fatiguent ! » cria Elias. « Ils fatiguent, on les a presque… »
La corne sonna.
Une troisième fois.
Longue. Grave. Toute proche.
Et d'un seul coup, tous les gobelins encore vivants refluèrent loin de la palissade, s'écartant en deux lignes, comme une haie d'honneur.
Le silence retomba, épais, irréel.
Puis la terre se mit à vibrer. Des pas lourds. Réguliers. Sans aucune hâte.
Le Gobelin Guerrier franchit la ligne des tranchées comblées, sa lame massive raclant le sol derrière lui, et s'arrêta droit devant la brèche.
De près, il était encore pire que tout ce qu'Elias avait imaginé. Près de deux mètres de muscles noueux. Une armure de cuirs superposés, constellée d'ossements. Des yeux rouges, froids, qui ne reflétaient aucune bestialité.
Juste du calcul.
La créature regarda la brèche. Kael, ensanglanté. Elias, désarmé et Lyna, derrière eux.
Et elle sourit.