Chapitre 5
Quand Constantine rouvrit les yeux, il était toujours allongé au sol. Le ciel nocturne tournoyait au-dessus de lui, obscurci par des volutes de poussière. Une pression écrasante pesait sur sa poitrine. L’air sentait la pierre brûlée et le sang.
Devant lui, Narcose se tenait debout. Tout autour d’eux s’étendait un cratère gigantesque d’une cinquantaine de mètres de diamètre. Les bâtiments avaient été pulvérisés, les pavés arrachés, le sol fracturé en une toile de fissures profondes. Le centre de l’impact était vitrifié, comme si la chaleur dégagée avait brièvement transformé la pierre en verre.
Constantine ne devait sa survie qu’à Kota. Au tout dernier instant, l’Inquisiteur avait activé une Technique Divine : la Défense de la Tortue. Il avait emmagasiné son sang à un seul endroit pour absorber le choc.
Constantine tourna la tête mais ne vit aucune trace de Kota. Ni corps. Ni gantelets. Rien.
Derrière lui, il entendait les pleurs des civils, des sanglots et des prières murmurées. Les Chevaliers Sacrés, à genoux, haletaient, exsangues. Leurs champs de force avaient tenu, de justesse. Leurs visages étaient livides, leurs mains tremblaient encore d’avoir bloqué l’onde résiduelle après que Kota eut encaissé la plus grande partie de l’impact.
— Quel étrange individu… jusqu’à la fin, tu m’auras surpris, Kota Varron.
Narcose leva les yeux vers le ciel noir.
Après avoir canalisé la totalité de sa puissance dans son attaque, son bras avait retrouvé sa taille normale. Sa stature avait retrouvée sa taille d'auparavant mais son teint était plus pâle encore, presque cireux, si tant est qu’un Sedmirav puisse paraître affaibli.
Il finit par poser son regard écarlate sur Constantine.
— Tu m’as coûté un combat prometteur. Ta mort ne sera pas des plus douces, je peux te le promettre.
Constantine sentit une bouffée de rage monter en lui. Intérieurement, il insultait les Dieux. Encore une fois, ils n’étaient pas intervenus. Il avait cru qu’être un « enfant des Dieux » signifiait quelque chose. Mais au fond, il savait que ce n’étaient pas les Dieux qu’il haïssait. C’était lui-même.
Il avait interrompu le combat. Distrait Kota. Forcé l’Inquisiteur à se mettre en danger. Il s’était imaginé héroïque… mais il restait le même garçon qu’autrefois. Impuissant. Toujours à remettre son destin entre les mains de divinités silencieuses.
Ses blessures avaient disparu grâce aux soins de Kota, mais son corps refusait de lui obéir. Il tenta de se redresser. Ses bras tremblèrent. Il retomba.
Narcose s’avança d’un pas, et se stoppa net. Son regard se braqua au loin, derrière Constantine. Il renifla l’air, lentement, comme un prédateur captant une nouvelle odeur et l'instant suivant, les cheveux de Constantine se dressèrent sur sa nuque. Une pression écrasante déchira l’atmosphère et un projectile doré, incandescent, traversa la nuit à une vitesse fulgurante et frappa Narcose de plein fouet. L’impact fut titanesque.
L’onde de choc projeta Constantine en arrière. Il roula sur plusieurs mètres, la peau râpée contre les gravats, le souffle coupé. Il entendit, distinctement, le cri de douleur de Narcose. Un cri qui n’avait rien d’humain.
La fumée se dissipa lentement et tous le virent. Narcose se releva difficilement. Un trou béant perforait son flanc gauche. Son bras avait été arraché net. Le sang rouge vif coulait en abondance, sifflant au contact du sol. Au centre de sa poitrine, à travers la chair ouverte, brillait un éclat rouge intense : la Pierre de Sang qui pulsait faiblement.
Narcose cracha une gerbe de sang et gronda :
— Tu m’as pris par surprise… attends que je me régénère, je vais te...
C'est alors qu'il s’interrompit, son visage changea. Il sembla écouter une voix lointaine, inaudible pour les autres. Ses traits se durcirent, son expression devint grave.
— Votre volonté me guide, Duchesse… je me retire.
Il prononça ces mots à voix haute puis tourna la tête vers la direction d’où provenait le projectile doré.
— Ce n’est que partie remise.
Son corps se contracta. Sa silhouette se disloqua dans un nuage de fumée rouge sombre, et un corbeau aux plumes d’un noir abyssal en surgit. L’oiseau poussa un croassement rauque avant de s’élever dans la nuit et de disparaître au-dessus des toits détruits. Le silence retomba. Un silence lourd, irréel.
Constantine, hébété, tenta de se redresser une nouvelle fois. Cette fois, quelqu’un le soutint par l’épaule.
Il reconnut la voix du Lieutenant Erwin à ses côtés.
— Ne vous inquiétez pas… les renforts sont arrivés.
Il tourna sa tête et leva les yeux. À une très longue distance, baignée dans une aura dorée encore crépitante, se tenait une silhouette élancée, manteau vert flottant dans le vent nocturne.
— L’Inquisitrice Orion vient d’arriver.
Une lumière sacrée illuminait les décombres et pour la première fois depuis le début de la nuit, Constantine sentit que le cauchemar venait de prendre fin. Lui et le reste des civils repartirent donc du lieu du combat, encadrés par les Chevaliers Sacrés. L’inquisitrice Orion était déjà repartie en patrouille, d’après le lieutenant Erwin. En chemin, celui-ci apprit à Constantine qu’il y avait deux Inquisiteurs par Bastion ainsi que deux dans la Capitale. Leur rôle était de combattre les Sedmirav trop entreprenants, de maintenir l’autorité de l’Empereur et de l’Église, mais ils évitaient de se montrer publiquement. Voilà pourquoi Constantine ignorait tout de ces informations.
Les blessures qu’il s’était faites en glissant sur les pavés avaient été soignées par le lieutenant Erwin mais la douleur fantôme persistait légèrement dans ses épaules. Le groupe se dirigeait vers un camp provisoire de l’Église, installé à la hâte peu après l’explosion.
Le camp se trouvait dans le quartier ecclésiastique, près de la cathédrale qui surplombait la ville de toute sa majesté austère. De grandes tentes blanches claquaient au vent. À l’intérieur : des lits de fortune alignés en rangées, des caisses de provisions ouvertes à la hâte, des bassines d’eau rougie par le sang, et des guérisseurs épuisés qui faisaient leur possible pour soulager les blessés. L’air était saturé d’encens, de sueur et d’angoisse.
Erwin posa une main ferme sur l’épaule de Constantine.
— Fais-toi examiner, par précaution. On ne sait jamais.
Puis il quitta le groupe pour rentrer directement dans la cathédrale, ses bottes résonnant sur les dalles de pierre.
Constantine le remercia intérieurement de ne pas lui tenir rigueur malgré la disparition d’une personnalité aussi importante que l’inquisiteur Kota. Mais les regards des autres civils et de certains Chevaliers Sacrés étaient lourds de reproches, plusieurs le dévisageaient comme s’il portait une part de responsabilité dans la catastrophe. Il détourna les yeux et entra dans le camp, le cœur serré pour espérait y trouver Sarah. Il commença par fouiller du côté des blessés mais ne vit que des silhouettes gémissantes, des bandages, des murmures de prières… puis il crut reconnaître un aide-soignant de dos.
— Morty ?
Le jeune homme se retourna, ses traits étaient plus creusés que d’habitude, ses cernes marquées. Il paraissait exténué, les épaules tombantes sous le poids de la fatigue. Pourtant, malgré ses dents cassées et son visage tiré, il affichait un large sourire sincère en voyant Constantine.
— C-Constantine ! J-je me demandais c-comment tu allais… t-tu m’as f-fait peur en courant vers l’explosion tou-tout à l’heure…
Sa voix tremblait légèrement, comme toujours, mais l’épuisement la rendait encore plus fragile.
— Je sais, je sais… mais je devais trouver quelqu’un qui travaillait dans ce quartier.
Morty haussa les sourcils et afficha un regard gêné.
— O-Oh… je ne savais pas que t-tu étais dans ce genre de l-loisirs… m-mais je ne te juge pas, h-hein ! C-chacun ses plaisirs…
Constantine soupira intérieurement. Il n’avait ni l’énergie ni l’envie d’expliquer le malentendu.
— Et toi, qu’est-ce que tu fais là, Morty ?
Le jeune homme rougit aussitôt. Même épuisé, son regard s’illumina.
— L’É-Église avait b-besoin de m-mains supplémentaires quand t-tous les blessés sont arrivés… a-alors je me suis porté v-volontaire. U-un des prêtres a d-dit que je faisais du bon b-boulot…
Constantine savait que servir l’Église avait toujours été le rêve de Morty. Le voir si fatigué, mais heureux malgré tout, le rechauffa étrangement.
— C’est génial, Morty. Vraiment. Dis, tu saurais où je pourrais trouver...
Un prêtre surgit derrière eux.
— Morty ! On a encore des blessés à l’entrée !
— J-j’arrive !
Il lança à Constantine un sourire désolé.
— O-on se reparle plus tard…
Et il repartit presque en courant, malgré sa fatigue évidente. Constantine reprit sa recherche. Son regard scruta la foule mouvante puis il l’aperçut au loin. Sarah.
Elle aidait une vieille femme à s’asseoir, parlant doucement pour la rassurer. Constantine se précipita vers elle. Elle le vit arriver, ses traits fatigués s’adoucissant aussitôt. Elle sourit et le prit dans ses bras.
— Constantine ! Qu’est-ce que tu fais ici, mon chou ?
En se reculant, il remarqua que son visage était plus tiré qu’à l’accoutumée. Le stress l’avait marquée. Pourtant, elle ne semblait pas blessée. Elle portait une robe sombre, ample autour du ventre, et une épaisse fourrure reposait sur ses épaules.
— Je t’ai cherchée partout. C’est le bar où tu travaillais qui a explosé.
Elle esquissa un sourire rassurant.
— Oh mon chou, c’est adorable… mais tu n’aurais pas dû te mettre en danger pour moi. Et désolée de ne pas t’avoir prévenu : j’ai démissionné il y a peu.
— Quoi ? Mais pourquoi ?
Elle posa une main sur son ventre et son sourire devint lumineux.
— Je vais être maman.
Le monde sembla s’arrêter une seconde pour Constantine.
— Mais… c’est génial !
Ils éclatèrent de rire malgré le chaos ambiant. Pendant un moment, l’horreur de l’explosion parut lointaine. Ils passèrent l’heure suivante à aider les autres : distribuer des provisions, réunir des familles, guider les égarés. Peu à peu, le tumulte retomba. Plus tard, ils marchèrent ensemble dans une rue adjacente vers la maison de Sarah et de son mari. La nuit tombait doucement, teintant les façades de bleu sombre. Sarah tenait son ventre d’une main et un petit sac en papier de l’autre.
Constantine était heureux. Elle était saine et sauve et elle allait fonder une famille.
Arrivés devant la maison, elle se tourna vers lui.
— Merci de m’avoir raccompagnée, Constantine.
— Pas de souci.
— Oh, avant que j’oublie.
Elle lui tendit le sac.
— Joyeux anniversaire, mon chou !
Il resta figé, puis éclata de rire. Avec tout ce qui s’était passé, il avait complètement oublié. Il venait de fêter ses dix-huit ans. Il prit le sac, l’odeur sucrée d’un gâteau encore tiède s’en échappait, et la remercia. Ils se séparèrent enfin.
Constantine fit demi-tour vers les dortoirs des Sentinelles, le gâteau serré contre lui, le cœur plus léger qu’il ne l’avait été depuis très longtemps.
C’est alors qu’une voix retentit.
— Bon. Maintenant qu’on est seuls, je peux parler.
Il s’arrêta net. La rue était vide. Les lanternes projetaient des ombres tremblantes sur les murs.
— Y a quelqu’un ? C’est à moi que vous parlez ?
Aucune silhouette. Aucun bruit.
— Oui, c’est à toi. Ne panique pas, gamin. Mais j’ai quelque chose à te dire.
La voix semblait lointaine… et pourtant incroyablement claire, comme si elle résonnait derrière ses yeux.
— Je vous écoute…
Un léger raclement de gorge.
— Premièrement, je vais me présenter. Je suis Kota Varron, l’Inquisiteur qui s’est battu contre le Sedmirav tout à l’heure…
Le cœur de Constantine bondit. Il était vivant ?
— …Et le truc que je devais te dire, c’est que je crois que je suis mort.
Un silence glacial.
— Et que j’ai atterri dans ton esprit.
Heure : 1 h 23
Lieu : Capitale Solaire, sud-est de l’Empire d’Ygdil
Malgré l’heure tardive, le garde était parfaitement éveillé. Un message crucial venait de lui être transmis, et il devait le remettre en main propre, sans délai.
Markus Reindhart servait au palais depuis trente-quatre ans. À cinquante-six ans, il avait connu les champs de bataille, affronté des Sedmirav, combattu aux côtés des plus grands guerriers de l’Empire. Il avait vu des villes tombées et des héros s’élever.
Et pourtant, le voilà qui courait dans les couloirs impériaux pour délivrer un simple rouleau scellé. Cela ne le dérangeait pas, bien au contraire. Finir ses jours loin des massacres et au service direct de la famille royale était un honneur qu’il n’aurait jamais osé espérer. Mais il y avait un problème, le destinataire du message. Un membre de la famille royale dont la réputation n’était plus à faire : charmeur invétéré, buveur notoire, joueur impénitent. Certaines rumeurs le peignaient en dépravé insouciant et c'était à cet homme que Markus devait remettre un rapport officiel. Il avait quitté son poste près de la cour intérieure pour traverser l’entrée principale, puis gravit les escaliers monumentaux menant au rez-de-chaussée du palais.
Le palais impérial s’élevait au centre de la Capitale Solaire comme une montagne de pierre blanche.
Il comportait trois étages ; le rez-de-chaussée, composé de son entrée monumentale qui était protégé par les gardes comme Markus et l'accès aux cours intérieures.
Le premier étage, qui contenait les appartements et salons des nobles.
Le deuxième étage avec les quartiers de la famille royale.
Et enfin le troisième étage avec la salle du trône et les appartements de l’Empereur.
Markus avait gravit les escaliers pour atteindre le premier étage. Les couloirs des nobles étaient richement décorés : fresques dorées, tapis épais, bustes de marbre représentant d’anciens généraux et malgré l’heure, l’endroit restait animé. Les récents événements au Bastion Zénith avaient maintenu les aristocrates éveillés. Des chuchotements, des discussions nerveuses, le froissement des étoffes de soie troublaient la nuit.
À cet étage, deux escaliers menaient aux ailes supérieures :
À l’ouest : l’aile du Premier Chancelier, fils de l’Empereur.
À l’est : l’aile du petit-fils impérial.
Markus prit alors la direction de l’escalier est.
Arrivé aux escaliers, il fit face aux Myrmidons, la garde d’élite royale.
Leurs armures bleu nuit et noir d’encre absorbaient la lumière des torches. Chaque plaque portait des gravures anciennes. Ces hommes étaient des vétérans de guerre ayant juré de protéger le sang impérial jusqu’à la mort.
— Halte. Que pouvons-nous pour vous ?
Markus s’inclina profondément.
— J’ai un message à délivrer à Son Excellence.
— De quelle nature ?
Il présenta le rouleau marqué du sceau d’un Gouverneur.
— Rapport officiel concernant l’incident du Bastion Zénith.
Un Myrmidon hocha la tête.
— L’attaque du Sedmirav… j'en ai entendu parler. Vous pouvez passer
— Merci. Bonne soirée, messieurs.
Le deuxième étage était plongé dans une pénombre solennelle. Des portraits alignés sur les murs représentaient les Empereurs successifs, descendants d’Adam, le Premier Homme. Selon la légende, il y a cinq mille ans, Adam aurait choisi une lignée en particulier pour porter la couronne avant de disparaître. Des bougies isolées diffusaient une lumière vacillante entre les tableaux. Au bout du couloir se trouvait la chambre du petit-fils impérial. Markus s’arrêta devant la porte et n'entendit aucun bruit. Il tenta de se recoiffer, ajusta son uniforme, inspira profondément… et leva la main.
La porte s’ouvrit avant qu’il ne frappe et il resta figé.
Le jeune homme qui lui faisait face ne ressemblait en rien à l’image qu’il s’était construite. Vingt ans à peine. Une chevelure brune, souple et légèrement bouclée encadrait un visage aux traits d’une finesse presque irréelle. Une peau lisse, des épaules droites, un torse sculpté comme une statue antique. Il avait entrouvert la porte, visiblement tiré du sommeil. Son corps était encore dénudé, mais il n'avait pas pris la peine de se pencher pour préserver sa pudeur, laissant apparaître son corps tout entier.
Markus, ayant partagé sa vie entre guerre et plaisirs terrestres, n’avait jamais ressenti une telle… injustice divine.
“Béni des dieux.” L’expression prenait soudain tout son sens.
Il posa immédiatement un genou à terre.
— Moi, Markus Reindhart, soldat de la garnison royale du Cinquième Régiment, me présente à Votre Excellence, Saint de la Guerre et Inquisiteur Lancelot de Valérion.
Le jeune homme étouffa un bâillement, puis son regard devint tranchant.
— Relève-toi et parle sans retenue, Markus.
Markus se redressa et tendit le rouleau.
— Voici le rapport du Gouverneur Pit Bull concernant l’attaque du Sedmirav au Bastion Zénith.
Un éclat passa dans les yeux de Lancelot.
— Tu l’as lu ?
— Non, Votre Excellence.
Il déplia le parchemin et parcourut le texte rapidement. Le changement fut immédiat, l’air se chargea d’une tension invisible, les vitres tremblèrent et les flammes des bougies vacillèrent violemment. Markus sentit une chaleur sourde envahir le couloir. Son regard croisa celui du Saint et il comprit alors. Les rumeurs n’étaient pas exagérées.
Il existait deux Lancelot : le joueur frivole et débauché et le Saint de la Guerre. Le “chouchou des dieux”, le “dernier espoir de l’humanité”. Certains murmuraient même : la réincarnation d’Adam. Voici le genre de rumeurs qu'avait le "second" Lancelot.
Markus, qui avait tenu tête à des Sedmirav, se découvrit tremblant devant un jeune homme qui n'était même même pas vêtu. Lancelot se calma progressivement et tourna le dos au soldat.
— Les filles… réveillez-vous. J’ai du travail.
Une voix ensommeillée s’éleva depuis la chambre :
— Qu’est-ce qui se passe, Lancelot… ?
Il s’écarta de la porte, laissant entrevoir quatre silhouettes féminines enfouies sous les draps. Sans un mot de plus, il enfila un peignoir pourpre brodé d’or.
Puis sa voix se fit plus grave.
— Un ami est mort.
Le couloir sembla soudain plus froid que la nuit elle-même.
Au même moment, dans un lieu bien plus reculé que le Château Solaire…
Dans l’ombre de l’Empire se cachait un monde plus brutal, plus honnête dans sa cruauté, plus primaire. Le monde souterrain.
Un réseau tentaculaire de tunnels, d’égouts, de galeries oubliées et de cités creusées sous les grandes villes. Là où l’autorité impériale s’arrêtait, là où les lois se négociaient à la lame. Cet endroit rassemblait criminels, trafiquants, contrebandiers, assassins, maisons de plaisirs, marchands d’artefacts interdits et informateurs en tout genre. Il existait dans chaque grande ville de l’Empire, fragmenté, divisé, dissimulé aux yeux du peuple. Autrefois, c’était un chaos permanent. Factions rivales, guerres internes, assassinats quotidiens. Mais tout avait changé le jour où un homme était apparu. Il avait voyagé à travers l’Empire, vaincu, négocié, acheté ou exécuté chaque chef de faction. Il avait unifié l’ensemble du monde souterrain sous une seule bannière, la sienne. Cet homme se faisait appeler le Maire. Peu connaissait son véritable nom, personne ne savait d’où il venait. Mais tout le monde savait qu’il n’avait aucun rival ici-bas.
Au cœur des catacombes impériales de la ville, sous des tonnes de pierre et de terre, se dressait une salle qui rivalisait avec celles du palais. Des colonnes de marbre noir soutenaient une voûte massive. Des étendards représentant chaque grande faction pendaient entre elles. À leurs pieds, des coffres débordaient d’or, de pierres précieuses, d’armes enchantées. Malgré leur localisation dans les égouts et les galeries souterraines, les habitants du monde souterrain étaient immensément riches, le crime rapportait plus que l’honneur.
Des torches fixées aux colonnes diffusaient une lumière chaude et vacillante. Deux portes massives séparaient la salle du reste du royaume souterrain. Au sommet d’une estrade, sur un trône d’obsidienne sculpté, le Maire attendait. Il portait un kimono aux couleurs éclatantes, contraste étrange dans cet environnement sombre. Un large chapeau de paille dissimulait son visage, laissant son regard invisible. Il tambourinait doucement du doigt sur l’accoudoir, il avait eu vent de troubles au Bastion du Zénith et cela le concernait directement, après tout il contrôlait tous les quartiers des plaisirs de l’Empire.
Il sentit la présence du messager avant même que celui-ci ne frappe.
— Entrez.
Les portes s’ouvrirent dans un grondement sourd, un homme en tenue de camouflage sombre entra et posa un genou à terre.
— Mes respects, Monsieur le Maire.
— Les nouvelles.
La voix du Maire était calme. Trop calme.
— D’après nos renseignements, un Sedmirav est apparu dans le Quartier des Plaisirs du Bastion du Zénith. Il aurait engagé un combat contre l’Inquisiteur Kota Varron. Le quartier a été partiellement ravagé. L’Inquisiteur est porté disparu. Le Sedmirav a fui.
Un silence.
— Un simple Sedmirav l’aurait vaincu ?
Le messager hésita.
— Il ne s’agirait pas d’un simple monstre… mais du Duc Narcose Kon Dravenor, des Sculte-Chair.
L’atmosphère changea imperceptiblement.
— Un Duc… dans un Bastion.
Le Maire inclina légèrement la tête.
— Je vois que j’ai laissé les souris danser trop longtemps.
Le messager n’osa pas relever les yeux.
— Donne l’ordre à nos hommes au Bastion du Zénith de cesser immédiatement toute activité criminelle. Priorité absolue à l'aide logistique aux habitants de notre quartier. Soins, nourriture, reconstruction.
Il marqua une pause.
— Que mon représentant rencontre les chefs des autres factions. Nous allons clarifier certaines choses.
— À vos ordres.
Le messager disparut aussi silencieusement qu’il était apparu.
Seul dans l’ombre Le Maire resta immobile quelques secondes puis il se leva. Ses sandales ne firent aucun bruit sur les marches de pierre. Il descendit lentement, traversa la salle et se servit une coupe de vin rouge dans une carafe de cristal.
Il but une gorgée, puis soupira.
— Voilà que nos amis les Morts commencent à bouger…
Il leva les yeux vers le plafond invisible au-dessus de lui.
— Je me relâche avec le temps, on dirait.
Il se resservit.
— Dis-moi, Ombre… où est notre cher “Spectateur” ?
Une voix féminine s’éleva du néant, douce et détachée.
— Sa dernière position confirmée est au Bastion de l’Aube.
Le Maire eut un léger rire.
— Trop loin pour le rappeler boire un coup, hein ?
Un sourire joueur sous son chapeau.
— Et toi, Ombre ? Tu bois avec moi ? Ça fait longtemps.
Aucune réponse.
Il soupira exagérément.
— Ah… les subordonnés. Ce n’est plus ce que c’était.
Il vida sa coupe d’une traite.
Puis, d’une voix plus basse, presque murmurée :
— Faut bien que je boive… si je veux me retenir d’aller tuer du Sedmirav moi-même.
Les flammes des torches vacillèrent légèrement. Comme si le monde souterrain retenait son souffle en prévoyance du changement brutal qu'allait subir le monde.