Chapitre 4
Dans un petit village nommé Xynthia, au nord-est de l'Empire d'Ygdil...
Les yeux de Constantine s'ouvrirent brusquement et il se releva d'un seul coup de son lit. Il regarda autour de lui et vit qu'il était dans une ancienne maison qu'il ne connaissait que trop bien, c'était la maison où il avait grandit.
Il ne put s'empêcher de marquer sa surprise.
- Mais qu'est-ce qui vient de se passer ? C'était quoi ce rêve étrange...
Comme chaque matin, Constantine s'était levé en dernier. Le sommeil semblait toujours plus lourd ici, comme si le temps lui-même refusait de le presser. Il quitta son petit lit en bois et prit soin de le ranger machinalement : une simple paillasse, recouverte d'une épaisse couette en laine de mouton, suffisait à repousser le froid mordant des nuits du nord. Il tourna ensuite la tête vers le lit d'en face, celui de sa sœur. Déjà parfaitement fait, au carré près, sans la moindre ride. Rien d'étonnant. Elle avait cinq ans de plus que lui et possédait ce sens presque militaire de l'ordre. Elle aidait leurs parents du matin au soir, que ce soit aux champs, à la maison ou pour les voisins.
Constantine sortit de leur chambre commune et entra dans le petit salon. Une table en bois massif occupait le centre de la pièce, usée par les années mais entretenue avec soin. À gauche, la cuisine baignait dans une chaleur réconfortante, saturée de l'odeur du ragoût que sa mère préparait, un mélange de légumes, d'herbes et de viande séchée qu'elle seule savait réussir ainsi. À droite, la porte de la chambre parentale était close comme d'habitude.
- Pourquoi j'ai l'impression que cela fait des années que je ne suis pas venu ici...
Son ventre gargouilla bruyamment. Sans attendre davantage, il enfila ses bottes, attrapa sa veste et se précipita dehors pour retrouver sa famille et leur raconter son rêve étrange. À peine eut-il franchi le seuil que le brouhaha familier du village l'enveloppa, déclenchant un sourire spontané. Devant lui s'étendait la place centrale de Xynthia, dominée par une fontaine de pierre claire.
En son centre se dressait une effigie représentant les Six Dieux, figés dans une posture solennelle, veillant éternellement sur les habitants. L'eau s'écoulait doucement à leurs pieds, son murmure se mêlant aux voix du village.
Sur la gauche, Cole le forgeron était déjà à l'œuvre. Fidèle à lui-même, il martelait le métal avec une régularité impressionnante, chaque coup résonnant comme le battement d'un cœur. Du haut de ses deux mètres trente, cet homme massif semblait taillé dans une roche sombre. Il forgeait principalement des armes et des pièces d'armure pour les garnisons de passage, mais trouvait toujours le temps, le soir venu, de façonner de petits animaux en métal qu'il offrait aux enfants du village. Constantine en possédait encore un, un renard aux oreilles légèrement tordues.
À droite de la place se dressait la mairie : un grand bâtiment de bois ancien, aux poutres apparentes assombries par le temps. Elle abritait à la fois la demeure du maire et le poste de garde de la ville. Sur sa façade flottaient fièrement les bannières de l'Empire et de l'Église, claquant doucement au vent matinal.
Le soleil, encore bas, baignait le village d'une lumière dorée irréelle, presque trop parfaite. Les couleurs semblaient plus vives, les sons plus doux... comme si tout cela n'était qu'un souvenir idéalisé.
Constantine accourut alors vers Cole pour lui dire bonjour, le cœur léger, sans savoir pourquoi une étrange mélancolie serrait doucement sa poitrine. Cole portait, comme à son habitude, un lourd tablier de cuir tanné, marqué de brûlures et de cicatrices laissées par des années passées devant la forge. Il travaillait torse nu afin de ne pas trop souffrir de la chaleur écrasante, laissant apparaître une peau sombre, noire comme le charbon, luisante de sueur. Ses bras massifs et ses épaules larges témoignaient d'une vie entière consacrée au labeur, chaque muscle étant sculpté par des milliers d'heures passées à lever et abattre le marteau.
À l'instant présent, il était en train de donner forme à une épée. Le métal rougeoyant reposait sur l'enclume, et chaque coup précis du marteau faisait jaillir une gerbe d'étincelles dans l'air déjà saturé de chaleur. Le fracas résonnait à travers toute la place.
Constantine s'approcha de l'établi et cria pour se faire entendre par-dessus le vacarme.
- Cole ! Cole !
Le marteau s'abattit une dernière fois avant que les coups ne cessent. Cole se redressa, se retourna lentement et, derrière son épaisse barbe poivre et sel, un large sourire fendit son visage buriné.
- Ha ha ha ! Mon petit Constantine ! Comment vas-tu aujourd'hui ?
- Ça va super, et toi ? répondit le garçon sans cacher son enthousiasme.
- Toujours aussi bien, tu me connais.
Il désigna d'un signe de tête un coin de son atelier où s'empilaient plusieurs petites formes métalliques encore inachevées.
- Je travaille sur un nouveau lot d'animaux. Tu pourras en récupérer un ce soir, si tu veux.
Les yeux de Constantine s'illuminèrent aussitôt. Les créations de Cole étaient toujours magnifiques : solides, brillantes, presque vivantes malgré leur métal froid.
- J'ai trop hâte ! Merci, Cole !
Puis, hésitant un instant :
- Dis... tu n'aurais pas vu mes parents et ma sœur ?
Cole se gratta la barbe en réfléchissant, plissant légèrement les yeux.
- Mmmh... laisse-moi voir. Ta sœur est partie au marché, je crois. Elle voulait aider une marchande de tissus. Quant à tes parents... ils doivent être chez le maire.
À ces mots, le sourire de Constantine s'effaça presque aussitôt.
Le maire. Un petit homme à la panse bien remplie, toujours vêtu de vêtements trop riches pour un village comme Xynthia. Plus prompt à compter ses pièces qu'à tendre la main aux plus pauvres. Peu de villageois l'appréciaient réellement, mais il était issu d'une « bonne famille », comme on disait dans l'Empire, et cela suffisait à lui garantir son poste.
Cole éclata de rire en voyant l'expression du garçon.
- Eh, petit, ne te fais pas tant de souci. Le maire a peut-être un fichu caractère, mais tes parents savent y faire.
Il posa une lourde main sur l'enclume.
- Et puis, ton père était un grand guerrier, ne l'oublie pas. C'est normal que le maire ait parfois besoin de ses services.
Ses paroles se voulaient rassurantes, mais Constantine sentit une boule se former dans son ventre. Constantine soupira quand même, malgré lui, à la mention du passé de son père. Les histoires de son père, il les connaissait par cœur. Chaque soir, il y avait droit avant de s'endormir, racontées avec la même emphase, les mêmes gestes, et parfois même les mêmes exagérations.
- D'ailleurs, Constantine, je t'ai déjà raconté la fois où ton père m'a sauvé la vie ? Alors, c'était il y a...
Mais Constantine était déjà reparti, laissant Cole raconter son histoire pour la mille sept cent quatre-vingt-dix-huitième fois à l'air chaud de la forge et aux étincelles dansantes. Le forgeron, trop absorbé par son récit, ne sembla même pas s'en rendre compte. Le garçon traversa la place centrale et s'arrêta devant la fontaine. L'eau claire s'écoulait paisiblement, accompagnée d'un doux clapotis qui contrastait avec le bruit de la forge. Il leva les yeux vers les statues majestueuses qui entouraient le bassin, œuvres d'art finement sculptées, entretenues avec un soin presque obsessionnel.
Aménadiel, Dieu de la Guerre, dominait l'un des côtés de la fontaine. Il portait une lourde armure gravée de runes anciennes, le regard sévère, le bras levé, une épée pointée vers le ciel comme s'il appelait les hommes au combat.
À ses côtés se tenait Samaël, Dieu de la Justice, reconnaissable à son bandeau couvrant ses yeux. Son visage était impassible, presque austère, et ses mains reposaient sur une balance parfaitement équilibrée, symbole de l'équité absolue.
Michael, Dieu de la Connaissance, était représenté penché sur un livre ouvert, une plume figée dans sa main de pierre. Son expression semblait concentrée, presque vivante, comme s'il était sur le point d'inscrire une vérité oubliée.
Uriel, Déesse de la Santé, offrait une présence plus douce. Elle tenait entre ses mains un calice finement ouvragé, d'où l'eau de la fontaine semblait s'écouler symboliquement. Son visage apaisant inspirait confiance et réconfort.
Gabrielle, Déesse de la Famille, déployait de larges ailes protectrices autour de deux jeunes enfants sculptés à ses pieds. La scène respirait la tendresse et la sécurité, un contraste frappant avec les autres figures plus solennelles.
Et enfin, au centre de la fontaine, surplombant tous les autres, se dressait Téféri, Dieu du Soleil. Sa statue rayonnait littéralement sous la lumière du jour, son corps entouré de motifs solaires, comme si la pierre elle-même capturait et reflétait la chaleur et l'éclat du ciel. Selon les lois de l'Église, ces statues devaient toujours être les monuments les plus beaux et les mieux entretenus de chaque village. Les Dieux étaient censés protéger le peuple, lui apporter prospérité et chance... du moins, c'est ce que l'on enseignait.
Constantine joignit les mains et murmura sa prière habituelle, apprise par cœur depuis l'enfance. Il ne demanda rien de particulier, se contentant de répéter les mots transmis par sa mère, comme un rituel rassurant.
Une fois terminé, il se détourna de la fontaine et reprit son chemin vers le marché, espérant y retrouver sa sœur parmi les étals colorés et l'agitation matinale du village mais c'est alors qu'il il entendit un murmure dans son dos. Il se retourna et vit que le bruit provenait de la statue. Il avança, doucement, et sans qu'il ne s'en rende compte le ciel s'assombrit d'une couleur rougeâtre. Constantine scruta attentivement les différentes statues des dieux, cherchant d'où provenait le murmure. Soudain, les yeux de la Déesse de la Famille s'illuminèrent d'une lueur dorée et la statue s'anima, sa voix résonnant comme un écho dans le village endormi :
- Des âmes égarées formeront à nouveau une Meute unie.
À peine avait-il eu le temps de reculer qu'un grondement sourd s'éleva de la statue de la Guerre. Ses yeux s'embrasèrent du même éclat, et sa voix, profonde comme le tonnerre, enchaîna :
- Une Guerre longtemps murmurée finira par rugir proclamée.
La Déesse de la Santé suivit, sa voix douce mais ferme emplissant l'air d'une vibration bienfaisante et inquiétante à la fois :
- Seuls ceux ayant une grande Vitalité pourront alors continuer.
Le Dieu de la Connaissance prit la parole avec un ton solennel :
- Et quand la Vérité sera enfin révélée,
La statue de la Justice, drapée dans son bandeau immaculé, conclut avec gravité :
- L'équilibre des Peuples sera finalement restauré.
Enfin, les yeux du Dieu du Soleil s'ouvrirent, d'un rouge incandescent, bien différents des autres. Sa voix tonitruante résonna comme un avertissement funeste :
- Et le Soleil finira alors sa course et rejoindra la Lune tuée.
Constantine tomba sur les fesses, le souffle court, tandis que les statues semblaient le fixer avec une intensité surnaturelle. Les vents du matin s'étaient tus, et le village tout entier paraissait retenir son souffle. Il tenta de déchiffrer le sens des paroles, mais son esprit tournait à toute vitesse, incapable de saisir immédiatement leur portée. Puis, dans un fracas de lumière et de sons, toutes les statues parlèrent à l'unisson. Leurs voix, fusionnant en un seul et même timbre, emplirent l'air et firent vibrer les pierres de la fontaine :
- Réveille-toi, enfant des Dieux, et accomplis leur volonté.
Une brise dorée se leva autour de Constantine, faisant onduler ses vêtements et soulevant légèrement ses cheveux. Le ciel, auparavant clair, s'était assombrit, comme si la prophétie elle-même pesait sur le monde, imposant au jeune garçon un destin qui le dépassait entièrement. Son cœur battait à tout rompre, entre peur et détermination, alors qu'il comprenait enfin que ce rêve, ou ce présage, n'était que le début de son véritable combat. Constantine se sentit alors sombrer dans le néant mais il comprit cette fois-ci qu'il allait se réveiller dans le monde réel, bien décidé à finir ce qu'il avait commencer, sauver Sarah.
Position : Bastion du Zénith
Constantine se réveilla à même le sol, dans une rue adjacente à celle où il se trouvait initialement. Sa tête bourdonnait encore, comme si le cri avait résonné jusque dans son crâne. Autour de lui, des centaines de personnes gisaient au sol ou tentaient péniblement de se relever, certaines assises contre les murs, d'autres allongées, le regard vide. Les Chevaliers Sacrés circulaient entre les rangs, prodiguant des soins de première nécessité et tentant de rassurer les habitants. Plus loin, des gardes de la ville maintenaient un cordon de sécurité, repoussant les curieux et délimitant un large périmètre autour de la créature. L'air était saturé de poussière, de fumée et d'une odeur métallique de sang brûlé.
Encore groggy, Constantine se redressa avec difficulté. Ses jambes tremblaient légèrement. Il avança jusqu'à un Chevalier Sacré qui semblait donner des ordres, sa posture droite contrastant avec le chaos ambiant.
- Euh... excusez-moi, que se passe-t-il là-bas ?
Le Chevalier se retourna. Son visage était couvert de poussière et strié de sang séché, mais son regard demeurait étonnamment calme.
- Un Sedmirav de haut rang a été découvert, répondit-il. Nous procédons actuellement à son exécution.
Constantine sentit un frisson lui parcourir l'échine. Il repensa à la créature gigantesque qu'il avait aperçue plus tôt, cette silhouette monstrueuse dans les flammes.
- Alors... c'était donc ça, murmura-t-il pour lui-même. L'ennemi de l'humanité...
Il releva les yeux, inquiet.
- Mais... vous ne devriez pas être là-bas à le combattre ? Qui s'occupe de son exécution ?
L'homme esquissa un sourire, malgré la gravité de la situation, et tourna légèrement la tête vers la direction de l'explosion. Des détonations sourdes et des chocs titanesques résonnaient encore.
- L'homme qui se bat là-bas est un Saint et un Inquisiteur. Un homme béni par les Dieux, qui combat des Sedmirav à longueur de journée. On dit même qu'il est le plus puissant des Inquisiteurs actuellement sur le terrain. Alors ne t'inquiète pas... il n'y a aucune chance qu'il perde ce combat.
Constantine suivit son regard, partagé entre fascination et inquiétude. Les paroles du Chevalier faisaient écho à celles entendues dans son rêve.
Béni par les Dieux...
Était-ce cela, leur volonté ? Il serra les poings. Constantine n'avait jamais été un fervent croyant. Les Dieux n'avaient pas protégé son village lorsqu'il avait été rayé de la carte lors d'une attaque de Sedmirav. Ils n'avaient pas sauvé ceux qu'il aimait. Pourtant, une pensée s'imposa à lui :
- S'ils peuvent me prêter leur force pour accomplir ma vengeance... alors je suis prêt à les écouter.
Il se surprit à sourire, mais la réalité le rattrapa aussitôt. Sarah. Il devait encore la retrouver. Il s'apprêtait à poser une autre question lorsque des pas précipités se firent entendre. Un Chevalier Sacré arriva en courant et s'adressa à l'homme devant lui.
- Lieutenant Erwin ! Nous venons d'apprendre que certains civils sont encore sur les lieux de l'affrontement !
Constantine observa le Chevalier avec lequel il parlait. Lieutenant. La plus haute autorité militaire de l'Église au sein d'un Bastion. Chaque Bastion en comptait un, tous placés sous les ordres directs de leur Capitaine, à la Capitale.
Le Lieutenant Erwin lâcha une insulte entre ses dents, puis balaya la zone du regard. Autour de lui, certains Chevaliers pansèrent leurs blessures, d'autres semblaient encore sous le choc, les traits tirés par la peur.
Il ramassa son épée posée à terre, la serra fermement et déclara d'une voix ferme :
- Je vais y aller. Que seuls ceux encore en état et volontaires me suivent. Fais passer le message.
- Oui, monsieur !
Le Chevalier Sacré fit aussitôt demi-tour pour transmettre les ordres. Le cœur de Constantine se mit à battre plus vite. Pensant à Sarah, porté par l'étrange élan né de son rêve, il interpella le Lieutenant.
- Je me porte volontaire.
Erwin posa sur lui un regard dur, mais attentif.
- J'apprécie ton courage, gamin, mais je ne peux pas me permettre de mettre un civil en danger.
- Je ne suis pas un civil, répondit Constantine sans hésiter. Je suis une Sentinelle de la ville. Je suivrai vos ordres à la lettre. Je ne prendrai aucun risque inutile et j'évacuerai les civils immédiatement.
Le Lieutenant observa brièvement les trois Chevaliers Sacrés déjà rassemblés derrière lui, puis poussa un soupir résigné.
- Très bien. Mais reste bien derrière nous. Au moindre problème, tu te retires.
Le visage de Constantine s'illumina.
- Merci, monsieur. Vous ne le regretterez pas.
Sans un mot de plus, le groupe se mit en route vers le centre du combat, déterminé à sauver les civils encore piégés... tandis qu'au loin, les grondements du combat continuaient de faire trembler la ville. Constantine et son groupe avancèrent prudemment, fouillant les ruelles étroites et inspectant les maisons une à une à la recherche de civils. À chaque instant, ils gardaient un œil sur le combat titanesque qui faisait rage à une centaine de mètres à peine. Chaque détonation, chaque onde de choc faisait vibrer les murs autour d'eux. Le lieutenant Erwin finit par soupirer lourdement. Son regard parcourut les rues encore inexplorées, puis il prit une décision difficile.
- Bien. On va se séparer pour couvrir plus de terrain. John, Ethan et moi, on ira dans ces directions.
Il se tourna ensuite vers le dernier soldat et Constantine.
- Éric, tu emmènes le petit avec toi et vous prenez cette direction. Et surtout... ne le perds pas de vue.
Éric, un véritable colosse d'environ un mètre quatre-vingts, à la carrure massive, portant une lourde hache et laissant retomber de longs cheveux sombres sur ses épaules, acquiesça d'un signe de tête.
- Oui, lieutenant.
Tous partirent alors dans leurs directions respectives. Constantine suivit Éric sans protester. Il remarqua rapidement qu'ils s'éloignaient volontairement de la zone de combat, sans doute pour le protéger. Mais cela signifiait aussi s'éloigner d'une éventuelle position de Sarah. L'angoisse lui serra la poitrine.
Une idée lui traversa l'esprit.
- Euh... monsieur ? Je crois que j'ai entendu un cri venant de cette maison.
Éric s'arrêta aussitôt et tendit l'oreille, immobile.
- T'es sûr ? Moi, j'entends rien.
- Oui, répondit Constantine avec assurance. C'était très faible... sûrement un enfant ou quelqu'un de blessé.
Éric plissa les yeux et scruta le bâtiment délabré. Il invoqua alors une petite sphère d'énergie divine dans le creux de sa paume, dont la lueur pâle éclaira l'entrée.
- D'accord. Je vais aller jeter un œil. Reste ici et attends-moi, compris ?
- Oui, monsieur.
Éric pénétra dans le bâtiment en appelant à voix haute, demandant si quelqu'un pouvait l'entendre. Constantine attendit quelques secondes. Puis, le cœur battant à tout rompre, il prit sa chance. Il s'élança à toute vitesse en direction du lieu de l'explosion. Il zigzagua entre les rues, rasant les murs, espérant éviter les Chevaliers Sacrés encore en patrouille. À mesure qu'il avançait, les bruits du combat se faisaient plus violents, plus proches. La pression dans l'air augmentait, oppressante. Soudain, un bruit sourd retentit et Constantine s'arrêta net. Il tendit l'oreille, scruta les alentours... avant de comprendre. Ce n'était pas une explosion.
C'était son cœur, cognant furieusement contre sa poitrine.
- Qu'est-ce que tu fais, Constantine ? murmura-t-il à voix haute. T'as peur, c'est ça ? Allez... t'es un élu des Dieux maintenant.
Il secoua la tête et repartit, prenant à droite. Quelques instants plus tard, il déboucha sur le lieu de l'explosion.
Ce qu'il vit le figea.
Le Saint dont on lui avait parlé combattait réellement la créature à armes égales. Chaque échange était un choc titanesque, capable de réduire les bâtiments alentour en ruines. Les deux adversaires se jetèrent l'un sur l'autre... quand soudain, le Saint tourna la tête.
Son regard croisa celui de Constantine, il parut surpris. Une fraction de seconde plus tard, le Sedmirav profita de cette ouverture et frappa. Le coup, d'une puissance inouïe, brisa le mur du son. Le Saint fut projeté à travers les débris, disparaissant dans un fracas assourdissant. Constantine, tétanisé, recula d'un pas. Le monstre se tourna alors vers lui. Il le toisait désormais de toute sa hauteur, près de deux mètres vingt, le regard injecté de sang, saturé de haine et de puissance. De longs cheveux blancs retombaient le long de son dos, intactes malgré la violence du combat, comme s'ils obéissaient à une volonté propre. Et à cet instant, Constantine comprit qu'il venait d'attirer l'attention de quelque chose qui dépassait tout ce qu'il aurait dû affronter. La créature soutint un instant le regard de Constantine, ses pupilles écarlates semblant sonder son âme. Puis, contre toute attente, Narcose se détourna, l'air presque... contrarié, comme si Constantine n'avait été qu'une distraction insignifiante venant troubler quelque chose de bien plus intéressant.
Constantine vit alors son dos offert, à portée. Son cœur se mit à battre frénétiquement.
- C'est le moment ou jamais, non ? pensa-t-il. Si je frappe de toutes mes forces avec l'épée... j'ai une chance, pas vrai ? Allez... les Dieux vont bien m'aider. Je suis presque au but, non ?
Dans un mélange de peur, d'espoir et de désespoir, il tira son épée du fourreau. Il la saisit à deux mains, crispa tout son corps, puis l'abattit de toutes ses forces sur le dos du Sedmirav. Le choc fut immédiat, un craquement sec, atroce. La lame se brisa net contre la peau de Narcose, éclatant en fragments métalliques qui retombèrent en pluie au sol et Constantine hurla. Une douleur fulgurante lui remonta les bras alors que ses os se disloquaient sous la violence du contrecoup. Il sentit ses articulations céder, ses muscles se déchirer, et s'effondra au sol dans un cri déchirant.
Narcose se tourna lentement.
- Ignorant petit humain... dit-il d'une voix grave, presque lasse. Tu pensais réellement pouvoir me tuer avec cette épée ?
Il observa Constantine au sol, tordu de douleur.
- Je comptais te laisser la vie sauve. J'avais déjà une proie digne de ce nom... mais tu ne me laisses pas d'autre choix.
Il leva alors le bras, prêt à frapper mais l'air explosa. Kota percuta Narcose de plein fouet sur son flanc. L'impact projeta les deux combattants loin devant Constantine, traçant un sillon de débris et de poussière sur le sol. Le choc fut si violent que le sol se fissura sous leurs pieds. Constantine, haletant, vit leurs silhouettes disparaître dans un nuage de gravats. Dans son esprit, Kota parla à Uriel.
- Uriel, soigne ce gamin. Protège-le aussi avec un champ de force. Je vais devoir passer à la vitesse supérieure si je veux tenir la cadence.
Kota activa alors son Cendréclat, les Pierres de Sang enchâssées dans ses gantelets se mirent à luire d'un rouge profond, presque vivant. Une chaleur écrasante se répandit autour de lui, et Constantine, malgré la douleur, sentit l'air vibrer différemment.
Narcose, qui s'était relevé, observa la scène avec un sourire admiratif.
- Je me demandais quand tu allais l'utiliser... le fameux pouvoir des Inquisiteurs.
Kota libéra le sang contenu dans ses gantelets. Le liquide carmin ne s'écoula pas vers le sol : il remonta dans ses veines, se répandant dans son corps à une vitesse folle. Il provoqua alors volontairement une réaction en chaîne.
Son cœur se mit à battre comme un tambour de guerre. Ses muscles gonflèrent, saturés de sang. À chaque mouvement, de micro-explosions internes se produisaient, libérant une puissance colossale au moment exact de l'impact. C'était une technique suicidaire. Les muscles se détruisaient presque instantanément sous une telle surcharge... mais Uriel compensait, réparant à la volée ce que la technique anéantissait. Un équilibre impossible, une prouesse réservée au Saint de la Santé.
Kota disparut alors pour réapparaître devant Narcose dans un boom supersonique. Leur premier échange pulvérisa l'air. Le mur du son se brisa dans une onde assourdissante qui fit voler les débris alentour. Narcose para un coup, contre-attaqua, mais Kota était déjà ailleurs, frappant de côté, puis d'en haut, puis de nouveau de face. Le combat doubla, puis tripla d'intensité. Chaque impact entre leurs poings produisait une onde de choc capable de faire trembler les rues entières. Les bâtiments alentours se fissuraient, les vitres explosaient, le sol se déformait sous la violence des échanges.
Sous un dôme d'énergie divine, Constantine observait la scène, incapable de bouger. La douleur dans ses bras diminuait peu à peu ; il sentait ses os se remettre en place, ses muscles se régénérer lentement. Mais son regard restait fixé sur le combat. Il n'arrivait plus à suivre leurs déplacements. Les deux combattants n'étaient plus que des traînées de lumière et de sang, n'apparaissant distinctement que lorsqu'ils se bloquaient dans un contre, une saisie, ou un instant de tension avant une nouvelle explosion de violence. Constantine comprit alors une chose, avec une clarté terrifiante :
ce combat dépassait tout ce qu'un humain ordinaire était censé voir et pourtant... il était là. Au cœur de tout cela.
Kota sentait qu'il avait désormais l'avantage. Chaque échange penchait un peu plus en sa faveur, chaque impact repoussait Narcose davantage. Dans son esprit, Uriel continuait de nommer les techniques qu'il enchaînait, tout en réparant à la volée les dégâts internes causés par la surcharge sanguine.
- Technique Moyenne : Force de l'Ours !
Kota canalisa toute sa puissance dans son poing. Le coup s'abattit comme un bélier divin et projeta Narcose plusieurs mètres en arrière, labourant le sol sous ses pieds. Mais Kota le savait, pour tuer un Sedmirav, deux options existaient.
La première : l'exposer au soleil.
Impossible. La nuit était profonde, proche de minuit, et prolonger ce combat jusqu'à l'aube relevait du suicide.
La seconde : briser la Pierre de Sang nichée dans son cœur, source de la Sanguimancie, réservoir vital et noyau de leur existence. Plus facile à dire qu'à faire.
Face à lui, Narcose se releva lentement... et souriait. Un sourire éclatant, sincère, presque heureux. Comme s'il savourait chaque seconde. Comme pour confirmer ses pensées, le Duc prit la parole.
- Tu ne peux pas savoir depuis combien de temps je ne m'étais pas battu aussi sérieusement. Tu n'as pas volé ta réputation, humain.
Il éclata de rire et fondit à nouveau sur Kota. Leurs coups résonnant comme des explosions ininterrompues. Puis Kota frappa Narcose en plein visage, un coup net, précis et il sentit... quelque chose d'anormal. Le Duc recula d'un pas, son corps se relâcha un infime instant, comme une faiblesse, une fatigue.
Impossible.
Un Sedmirav ne faiblissait que lorsqu'il manquait de sang, et un Duc ne pouvait pas être à sec aussi rapidement. Kota s'immobilisa, l'instinct hurlant dans son esprit. C'est alors qu'il vit, derrière Narcose, le Lieutenant Erwin accompagné de trois Chevaliers Sacrés... et d'une dizaine de civils terrorisés, regroupés autour de Constantine encore au sol.
Dans son esprit, Uriel pesta violemment.
- Ils sont complètement inconscients ! Ramener des civils ici alors que le combat fait rage !
- Non... répondit Kota intérieurement. Le garçon blessé a dû leur fausser compagnie. Ils l'ont cherché jusqu'ici, refusant de repartir sans lui.
- Mais pourquoi prendre un tel risque ?
- Parce qu'en tant qu'homme d'Église, Erwin ne voulait pas abandonner un innocent. Et parce qu'il doit nous faire suffisamment confiance pour protéger ces gens... même pendant un instant.
Kota se tourna vers Narcose, qui se craquait la nuque, visiblement ravi.
- Allez, Uriel... dit Kota avec un souffle amusé. On ne peut pas décevoir notre public.
- ALLEZ !
Kota se jeta sur Narcose avec toute la puissance qu'il lui restait mais le Duc parla au même instant.
- C'est donc ainsi que tu augmentes tes capacités... impressionnant.
Narcose disparut, plus rapide que jamais. Il réapparut dans le dos de Kota, visant directement les civils et Kota comprit avec horreur. Le Duc avait analysé la circulation de son sang. Il avait compris le principe... et l'avait copié. Un Duc disposait d'une régénération si monstrueuse qu'il pouvait ignorer les effets secondaires. Là où Kota jouait avec la mort, Narcose évoluait sans limite.
- Sous tes airs de brute... pensa Kota, glacé, tu es un véritable génie du combat.
Il réagit immédiatement.
- Uriel, utilise toute mon énergie pour ériger des boucliers autour des Chevaliers et des civils.
- Mais... je ne pourrai plus te soigner !
- Tant pis. Je vais tout donner pour me replacer devant Narcose et le gamin. Tu me guériras après.
- Kota, tu ne vas quand même pas...
Mais il avait déjà décidé. C'était risqué.
Insensé. Hérétique.
Mais c'était la seule solution.
Kota s'élança et franchit une limite interdite. Il alla à l'encontre des lois de l'Église. Il infusa son propre sang dans le Cendréclat pour déclencher la seconde étape. Une technique proscrite, jugée trop hérétique, trop dangereuse. Une transmutation absolue : échanger son propre sang contre une puissance colossale. Nul n'en connaissait les effets secondaires car personne n'avait jamais osé aller aussi loin. Les gantelets de Kota s'étendirent, remontant sur ses bras, puis sur son torse, se déployant comme une carapace vivante. Une armure d'acier sanguin sombre recouvrit son corps alors qu'il se plaça juste devant Narcose. Il le stoppa net, le Duc marqua un temps d'arrêt, stupéfait.
- Pauvre fou... tu n'as pas la moindre idée de ce que tu vas endurer pour utiliser ce pouvoir...
Puis il éclata d'un rire bestial.
- TU ME PLAIS ÉNORMÉMENT, CHER INQUISITEUR !
Narcose rugit et transféra tout son sang, toute sa puissance dans son bras droit. Celui-ci gonfla démesurément, atteignant une taille grotesque, veines apparentes, pulsantes comme un cœur géant.
Dans l'esprit de Kota, Uriel hurla :
- Ton énergie sacrée n'est pas encore régénérée ! Tu dois esquiver !
Kota sourit, malgré tout.
- Après tout ce temps... tu ne me connais toujours pas ? Je ne peux pas laisser ces gens mourir.
Il marqua une pause intérieure, presque douce.
- Je suis désolé, chère déesse... mais le temps passé à vos côtés a déjà illuminé ma vie.
- NON !
Kota utilisa le peu d'énergie sacrée qu'il lui restait pour renforcer le champ de force autour de Constantine. Les Chevaliers Sacrés, comprenant enfin, déployèrent eux aussi leurs boucliers devant les civils. Puis Kota croisa les bras, déterminé à encaisser. Le bras de Narcose s'abattit et l'impact déclencha une explosion de puissance brute, suivie d'une seconde onde encore plus violente que celle qui avait soufflé le Moby Dick.
L'air se déchira, le sol s'effondra, et la ville entière sembla hurler sous le choc.