Chapitre 6
Position : Bastion du Zénith
Constantine resta sans voix. L'Inquisiteur... dans sa tête ? Devant l'absurdité totale de la situation, il finit par sourire nerveusement.
- D'accord... très bonne blague, Monsieur. C'est pour vous venger parce que je vous ai gêné pendant le combat ? Je m'excuse.
La réponse claqua aussitôt, sèche.
- Ce n'est pas une blague, gamin. Et ça ne m'amuse pas plus que toi d'être coincé dans le crâne d'un adolescent de seize ans.
Le sourire de Constantine s'effaça.
- J'ai dix-huit ans déjà. Et admettons que ce soit vrai... COMMENT ?!
Il avait haussé la voix sans s'en rendre compte. Une femme au balcon d'en face se retourna. Constantine pâlit. Expliquer qu'il parlait à un Inquisiteur logé dans son cerveau serait... compliqué.
Il accéléra le pas et bifurqua dans une ruelle adjacente, plus étroite, plus sombre.
- Je n'ai pas cette réponse, répondit Kota d'un ton plus grave. Mais une chose est certaine : tu vas devoir m'aider à sortir de là gamin.
- Arrêtez de m'appeler gamin. Je m'appelle Constantine. Et comment je vous aide ? Je n'ai aucune envie de finir ma vie avec un cinquantenaire dans la tête.
Un silence, puis, plus bas :
- Je n'en ai pas la moindre idée.
Constantine sentit quelque chose d'étrange dans cette voix. Une faille.
- Mes pouvoirs sont liés à la guérison, poursuivit Kota. Je peux restaurer la chair, apaiser les plaies, stabiliser la vie. Mais changer de corps ? Ce n'est pas dans mes prérogatives... ou du moins, ça ne l'était pas.
Un flottement se fit.
- Il faut demander l'aide des Dieux. Rends-toi dans une...
Constantine pouffa malgré lui.
- Un problème ? demanda Kota.
- Non, c'est juste... vous avez dit "les Dieux" comme s'ils allaient réellement nous aider.
- Comment peux-tu en douter alors que j'existe ? Je suis un Saint. J'ai sauvé cette ville il y a à peine une heure.
- Et qu'est-ce que ça vous a rapporté ? Être coincé dans la tête d'un type qui hait les Dieux. Ironique, non ?
- Tu hais les Dieux ? Tes paroles pourraient être perçues comme de l'hérésie.
- Il n'est pas obligatoire de croire en eux.
- Non. Mais il est interdit de les blasphémer ouvertement. Que leur reproches-tu ?
Constantine s'immobilisa.
- Absolument tout.
Sa voix trembla malgré lui.
- J'ai perdu ma famille, mon village. On les a suppliés. On les a priés. Rien. Pas un signe. Pas un miracle. Rien. Le village a été rayé de la carte. Et récemment, ils m'envoient une vision en me traitant "d'enfant des Dieux" alors que je n'ai jamais rien demandé...
Un rire léger résonna dans son esprit.
Constantine fronça les sourcils.
- J'ai dit quelque chose de drôle ?
- Je suis désolé pour toi mais, tu as dit que tu avais dix-huit ans. Tu les as eus quand ces visions ?
- Aujourd'hui.
- Voilà pourquoi.
La voix de Kota retrouva un peu de pédagogie.
- Les Dieux envoient des visions à ceux qui atteignent la majorité. Ceux qui présentent un intérêt particulier, comme un potentiel. Ce n'est ni une élection divine ni une prophétie. Simplement... une observation.
Constantine sentit ses joues chauffer. Il s'était imaginé spécial.
- Tu n'es pas "l'élu", reprit Kota. Tu es juste au-dessus de la moyenne.
Le jeune homme détourna le regard.
- Ça n'excuse pas leur silence.
Cette fois, Kota mit plus de temps à répondre.
- Constantine... sais-tu seulement comment existent les Dieux ?
Un frisson étrange parcourut l'esprit du jeune homme. La voix de Kota changeait. Elle semblait... plus vide.
- Ils résident dans un plan que nous ne pouvons concevoir. Leur présence brute ici serait catastrophique, dévastatrice. Leur simple manifestation détruirait la matière. C'est pour cela qu'ils agissent par l'intermédiaire de la Foi... et de Saints comme moi.
Un battement.
- Mais... depuis que je suis ici...
Il s'nterrompit.
Constantine sentit quelque chose, un froid diffus, une absence.
- En temps normal, je perçois un lien avec la Déesse. Comme une chaleur derrière la poitrine. Une lumière constante. La Déesse Uriel guide ma main, stabilise mes pensées et corrige mes erreurs.
Sa voix devint plus basse.
- Là... je ne sens plus rien.
Pour la première fois depuis le début, Constantine perçut la solitude dans cette voix. Pas de colère, pas de supériorité. Juste du vide.
- C'est... étrange, admit Kota. Comme si on m'avait amputé d'un membre invisible. Je n'avais jamais réalisé à quel point sa présence était constante. Même dans le silence... elle était là.
Un souffle mental.
- Maintenant... je suis seul.
Constantine ne s'attendait pas à ressentir de la compassion.
- On peut aller prier quand même, proposa-t-il maladroitement. Même si je ne crois pas vraiment.
- Nous pouvons essayer. Mais sans Foi sincère, leur réponse sera faible... voire inexistante.
- Et s'ils ne répondent pas ?
- Alors nous devrons apprendre à coexister. Et à nous entraider.
Ils sortirent de la ruelle. Au loin, la silhouette massive de la cathédrale se dessinait. Devant elle, un camp de fortune accueillait les blessés du Quartier des Plaisirs.
- Je dois enquêter sur le Duc, reprit Kota, reprenant contenance. Un simple réseau de prostitution protégé par un Duc Sedmirav... ce n'est pas logique. Encore moins son intrusion dans le Bastion et le fait qu'il soit en Transe.
- En Transe ?
– Les Sedmirav peuvent se dissimuler ou se reposer après s'être nourris. Ils s'enferment dans un cocon d'acier sanguin. Un état de sommeil profond indétectable.
Constantine frissonna puis une idée lui traversa l'esprit.
- Attendez... à l'Académie, on nous a appris qu'un Sedmirav ne peut entrer dans un lieu privé que s'il y est invité, non ?
- Oui. Pourquoi ?
- Alors pourquoi ne pas demander au propriétaire du Bastion ?
- Le propriétaire ? Il n'y a pas de... le Gouverneur.
- Exactement. Le Bastion est "chez lui". Si un Sedmirav a été autorisé à rentrer... il est le seul à avoir pu le faire.
Kota resta muet puis, avec une pointe d'admiration :
- C'est une excellente déduction.
Constantine haussa les épaules sentant un drôle de sentiment dans son coeur. Kota reprit la parole.
- Je t'ai dis ce que je voulais, mais toi que veux tu ?
Ils arrivèrent devant la cathédrale. Les blessés gémissaient. Les prêtres circulaient entre les civières.
Constantine fixa la scène.
- Je ne suis pas assez stupide pour vouloir tuer les Sedmirav juste pour mes parents. C'est plus compliqué que ça.
Il serra les poings.
- Je veux devenir plus fort. Assez fort pour que ça ne se reproduise plus. Assez fort pour que plus aucun village ne soit rayé de la carte.
Sa voix devint plus froide.
- Assez fort pour anéantir les Sedmirav.
La voix de Kota, plus ferme qu'auparavant repris :
- Dans ce cas... je peux t'aider.
Malgré l'absence d'Uriel. Malgré le vide qu'il ressentait, l'Inquisiteur pensa qu'il n'était peut-être pas si mal tombé en entrant dans ce corps. Constantine se dirigea vers la cathédrale, ses pas résonnant sur les pavés humides du quartier religieux. Malgré l'heure tardive, l'intérieur n'était pas vide. Quelques fidèles et prêtres veillaient encore, soit en prière, soit en surveillant les blessés qui avaient été acheminés ici.
Dès qu'il franchit les grandes portes en bois sculpté, Constantine fut frappé par la majesté du lieu. La cathédrale était semblable à celles qu'il avait vues dans les livres ou lors de voyages : de hautes voûtes gothiques en arcs-boutants, des vitraux colorés illustrant la vie des six Dieux, un long tapis rouge menant jusqu'à l'autel principal, et des chandeliers en fer forgé suspendus aux plafonds, diffusant une lumière chaude qui contrastait avec le froid extérieur. Les murs étaient décorés de fresques représentant des scènes de miracles et de batailles sacrées. À intervalles réguliers, des statues colossales de chaque divinité étaient alignées dans des niches, chacune sculptée dans un marbre poli. Les détails de chaque visage semblaient presque vivants sous la lueur tremblante des bougies.
Constantine chercha un coin discret et s'assit sur un banc de bois, ses mains jointes. Il ne savait pas vraiment comment prier. L'angoisse, la fatigue et le doute se mêlaient dans son esprit. Après quelques instants de silence, il osa demander à Kota :
- Euh... Kota, je... je ne sais pas trop comment prier. Vous pouvez m'aider ?
La voix de l'Inquisiteur résonna dans sa tête, plus calme qu'à l'ordinaire mais avec cette pointe d'étrangeté qui venait du vide autour de lui.
- Sois sincère, Constantine. Peu importe les mots, les gestes ou l'emplacement des mains. Il suffit que ça vienne du cœur. Et... je te conseille de prier Uriel, après tout il se pourrait qu'elle soit à l'origine de tout cela.
Constantine ferma les yeux, respira profondément et essaya de concentrer toute son énergie, toute sa volonté, pour que sa prière atteigne Uriel. Il parla dans le silence de sa tête, sans bruit : ses souhaits, ses regrets, sa peur de ne pas pouvoir être assez puissant ... mais malgré toute sa concentration et sa sincérité, aucune réponse ne vint. Le silence de la Cathédrale, les échos de ses propres mots, et l'absence de toute sensation divine rendaient l'air presque oppressant.
- Bon... dit finalement Constantine, après plusieurs minutes. On n'a pas de réponse. Je suppose qu'on peut sortir... et dormir un peu. On verra demain.
Il se leva et quitta la cathédrale. L'air nocturne lui fit du bien, et le calme relatif du quartier contrastait avec l'agitation de la veille. Sur le chemin vers les quartiers de Constantine, une curiosité traversa l'esprit du jeune homme :
- Dites-moi... Kota, c'est comment d'être dans ma tête sans avoir de corps ?
Un silence, puis Kota répondit d'une voix légèrement hésitante :
- C'est... étrange. Comme si je flottais dans les airs, même si je n'ai jamais vraiment essayé. Je sens ma conscience former une sorte de nuage dans la tienne. Je dois garder un minimum de concentration, sinon je pourrais me disperser... et je ne sais pas ce qui se passerait si ça arrivait.
Constantine ne répondit pas. L'image mentale de Kota flottant dans sa tête, fragile et concentré, lui donna un frisson. Malgré l'étrangeté de la situation, il ressentit une sorte de lien avec l'Inquisiteur.
- D'accord... fit-il enfin, légèrement amusé. On fera avec, alors.
Le reste du chemin se fit en silence. Les lampadaires du quartier projetaient des ombres vacillantes sur les murs en pierre. La nuit était calme, presque apaisante malgré tout les événements récents. Constantine finit par arriver devant le bâtiment massif de l'Académie militaire. Même de nuit, l'endroit imposait le respect. Construit en pierre grise taillée, renforcé par des contreforts épais et des fenêtres étroites protégées par des grilles en fer, le complexe ressemblait davantage à une petite forteresse qu'à une simple école. Au-dessus du portail principal, l'emblème de l'Empire était gravé dans le marbre : une épée verticale entourée d'une couronne de laurier. Le bâtiment regroupait tout : les salles de classe où l'on enseignait stratégie, théologie et histoire militaire ; les vastes cours d'entraînement où résonnaient chaque jour les chocs d'acier ; les dortoirs des gardes municipaux ; et, plus à l'écart, celui des Sentinelles en formation.
Même à cette heure tardive, l'Académie ne dormait jamais complètement.
Des torches brûlaient le long des murs. On entendait au loin le martèlement régulier d'un soldat en exercice de nuit, le cliquetis d'une armure qu'on retirait, des voix basses échangeant les consignes de relève. Constantine passa le portail sans être arrêté, son uniforme parlait pour lui. Quelques recrues le saluèrent brièvement en croisant son regard. D'autres, visiblement en fin de tour, avaient le visage marqué par la fatigue, les traits tirés sous leurs casques.
- Longue nuit, hein ? lança l'un d'eux.
Constantine haussa simplement les épaules. S'ils savaient.
Il bifurqua vers l'aile réservée aux Sentinelles. Le couloir sentait le cuir, l'huile pour arme et la sueur séchée. Des râteliers d'épées étaient alignés contre les murs, parfaitement ordonnés. Ici, la discipline était une seconde nature.
Il poussa la porte du dortoir. La pièce était vaste mais sobre : rangées de lits de paille recouverts de couvertures rêches, coffres en bois au pied de chaque couche, quelques lanternes suspendues diffusant une lumière vacillante. Certains lits étaient occupés, des silhouettes endormies respirant lourdement après une journée d'entraînement. Constantine retira ses bottes sans faire de bruit et s'allongea sur l'un des lits libres. La paille crissa sous son poids. Il fixa un instant le plafond en bois brut, les pensées encore agitées par tout ce qui s'était passé. Les Crevards. Le Duc. Sarah. Les Dieux. La fusion avec Kota.
- Tu es épuisé, constata doucement Kota.
Conntantine ne répondit pas tout de suite. Ses paupières devenaient lourdes.
- C'est... un contrecoup sans doute, murmura l'Inquisiteur. Ton corps a été soumis à un stress intense. Adrénaline, peur, surcharge émotionnelle... Maintenant que tout retombe, il réclame son dû.
Constantine laissa échapper un souffle.
- Vous allez... rester éveillé ? demanda-t-il à moitié endormi.
- Je ne pense pas réellement avoir besoin de dormir. Mais je dois rester concentré.
À l'intérieur de l'esprit de Constantine, Kota maintenait sa conscience comme une brume contenue. Il sentait les pensées du jeune homme ralentir, devenir plus floues, comme une mer qui se calme après la tempête. C'était étrange. Sans corps, sans battement de cœur, sans respiration propre... il percevait le monde uniquement à travers Constantine. Les sensations étaient filtrées, indirectes. Il n'avait plus de poids, plus de limites physiques.
Il se sentait comme suspendu dans un espace sans gravité. Un nuage accroché à un autre. Mais à mesure que la respiration du jeune homme devenait régulière, une autre sensation s'imposa.
Pour la première fois depuis qu'il était devenu Saint, il comprenait ce que signifiait réellement être seul.
Pourtant... au milieu de ce vide, il y avait Constantine. La respiration du jeune homme devint profonde et régulière. Il s'était endormi presque instantanément, terrassé par la fatigue.
Kota observa ce sommeil de l'intérieur.
- Repose-toi, murmura-t-il, sans être certain que les mots atteignent encore la conscience du garçon.
Dehors, une cloche annonça le changement de garde. La nuit continuait et dans l'obscurité silencieuse du dortoir des Sentinelles, deux consciences apprenaient, malgré elles, à cohabiter.
Constantine se réveilla en s'étirant paresseusement, les bras tendus au-dessus de la tête. Les muscles tirèrent légèrement, mais sans douleur.
Il cligna des yeux, encore embrumé. Un rayon de soleil traversait la fenêtre haute du dortoir et venait frapper directement son visage. La lumière était vive. Trop vive. Il tourna la tête vers l'ouverture, le soleil était déjà haut dans le ciel.
Il se redressa brusquement.
- Quelle heure est-il ?! Je crois que j'ai loupé mon tour de garde !
Sa voix résonna dans le dortoir presque vide. Les autres lits étaient défaits ou soigneusement rangés. Aucune Sentinelle à l'horizon. L'odeur du cuir et de la paille flottait encore dans l'air, mais l'agitation matinale était passée depuis longtemps.
La voix de Kota répondit calmement dans son esprit :
- Il doit être dix heures et des brouettes. Ne t'inquiète pas. Les Sentinelles ont été mises au repos temporairement, les troupes du Gouverneur ont pris le relais au Bastion.
Constantine fronça les sourcils.
- Comment vous savez ca ?
- Ma vision est liée à la tienne. Donc je n'ai rien vu pendant que tu dormais. En revanche... je peux toujours entendre.
Il marqua une pause.
- Les autres Sentinelles ont discuté près de nous avant de partir. Le Bastion est en état d'alerte depuis l'attaque d'hier. Les patrouilles sont renforcées ainsi que les contrôles.
Constantine resta un instant silencieux.
Avoir quelqu'un dans sa tête capable d'écouter pendant qu'il dormait... c'était dérangeant. Mais utile.
- Pratique... admit-il.
La voix de Kota reprit, légèrement moqueuse :
- Bien dormi, petit ?
Constantine leva les yeux au ciel.
Il s'attendait à ressentir les contrecoups de la veille : douleurs musculaires, fatigue nerveuse, tension dans les épaules. Rien.
Au contraire il se sentait... léger. Clair. Comme s'il avait dormi plusieurs jours d'affilée.
Il serra le poing, aucune raideur malgré son bras qui avait été brisé.
- Je vais super bien... dit-il avec surprise. Je me sens reposé. Mieux que depuis longtemps.
Un petit rire mental résonna.
- Tant mieux. Une grande journée nous attend.
Constantine grogna en se levant.
- Une grande journée ?
- Tu n'as plus de tours de garde, certes. Mais il me semble que nous avons un entraînement... et une enquête à mener, non ?
Le mot entraînement le fit se figer.
- Au fait... étant donné que vous n'avez plus de corps, comment vous comptez m'entraîner exactement ?
- Petit, répondit Kota avec une pointe d'orgueil, j'ai peut-être perdu mon corps... mais pas mon savoir. Ni mon expérience.
Constantine attrapa sa chemise et l'enfila en réfléchissant.
- Le lieutenant Erwin m'a dit que vous étiez le plus puissant des Inquisiteurs. C'est vrai ?
Un silence, long. Constantine aurait aimé voir son visage.
- Je ne dirais pas cela, répondit finalement Kota. Je suis probablement le plus puissant déployé sur le terrain. Mais pas le plus puissant de tous les Inquisiteurs.
- Comment ça ? Il y en a qui ne sont pas sur le terrain ?
- Deux. Dont l'Inquisiteur de la Lance. Il est également un Saint comme moi. Ils sont tous deux à la Capitale, ils gèrent des affaires politiques liées à leur lignée.
Constantine s'arrêta net.
- Leur lignée ?
- L'Inquisiteur de la Lance est le petit-fils de l'Empereur.
- QUOI ?! Le petit-fils de l'Empereur, Inquisiteur et en plus un Saint ?!
- Certains naissent mieux lotis que d'autres.
- Et il serait plus fort que vous ?
La réponse mit plus de temps.
- Je ne l'ai pas revu depuis des années. La dernière fois il était encore enfant.
Un léger changement dans le ton.
- Mais je n'oublierai jamais son regard.
Constantine sentit l'image se former dans son esprit.
- Quel genre de regard ?
- Celui d'un super-prédateur.
Un silence plus lourd.
- Dans ce monde, il existe des proies. Des prédateurs. Et... des super-prédateurs, on les appelle parfois des génies. Ce garçon est un génie.
Constantine se rappela la démonstration de puissance de Kota face au Duc. Si lui n'était que le plus puissant déployé sur le terrain... alors ce génie-là devait être monstrueux.
- Mais assez parlé de lui, reprit Kota. Nous allons structurer nos journées. Le jour, nous enquêterons sur le Gouverneur et la nuit je t'entraînerai.
- Pourquoi la nuit ?
- Parce que ton entraînement devra se faire dans l'obscurité.
Constantine n'aima pas la façon dont il dit ça.
- Et pourquoi ça ?
- Parce que ce que je vais t'enseigner n'est pas fait pour être vu.
Un frisson lui parcourut l'échine, il préféra ne pas poser plus de questions pour l'instant. Il se dirigea vers les cabinets communs pour se soulager et se passer un peu d'eau sur le visage. L'eau froide acheva de le réveiller.
Il s'arrêta devant la porte des latrines.
- Euh... fermez les yeux s'il vous plaît.
- Je n'ai pas d'yeux, gamin.
- Bah... détournez votre esprit !
- Je n'ai nulle part où le détourner.
- Faites un effort !
Un soupir mental.
- Très bien. Je me concentre ailleurs.
- Sur quoi ?
- Sur l'araignée qui nous regarde là haut.
Constantine secoua la tête.
Une fois ses affaires terminées, il récupéra son épée au râtelier. Le métal était froid sous ses doigts. Rassurant.
Son regard se posa sur la couchette de Morty. Vide. La couverture était pliée à moitié. Comme si son occupant était parti précipitamment.
- C'est ton ami ? demanda Kota.
- Pas vraiment. Mais... j'étais curieux.
- Il n'est pas rentré cette nuit.
Constantine se figea.
- Comment vous pouvez savoir ça ?
- Les autres ont parlé d'un certain Morty. Il serait resté avec les prêtres pour aider les blessés... et pour d'autres choses.
- Comment connaissez-vous son prénom ?
- J'étais déjà présent quand tu as repris connaissance au camp. Morty et Sarah étaient là. Tu sembles oublier que j'ai assisté à la scène.
Constantine se sentit un peu stupide.
- Ah... oui.
- Tu sembles attaché à lui, observa Kota.
- Je sais pas. Il est... bizarre.
- Les gens bizarres sont souvent intéressants.
Constantine haussa les épaules et ajusta son fourreau.
- Allez. En route.
Il quitta le dortoir, traversa le couloir de pierre où résonnaient déjà les bruits d'entraînement dans la cour, la journée commençait. Constantine sortit de l'académie en réajustant la sangle de son fourreau, puis leva légèrement le menton comme pour s'adresser à quelqu'un marchant à ses côtés.
- Qu'est-ce que vous pouvez me dire sur le Gouverneur que je ne sais pas déjà ?
La voix de Kota résonna aussitôt dans son esprit.
- Le Gouverneur Pit Bull est dans les bonnes grâces de l'Empereur. Le taux d'attaques de Sedmirav dans son Bastion est remarquablement bas, l'ambiance y est réputée stable, et surtout... les dons astronomiques qu'il verse à l'Église ne passent pas inaperçus. Officiellement, c'est un modèle d'administrateur. Officieusement... je dirais que c'est un fonctionnaire qui se fait plaisir avant de faire plaisir aux autres.
Constantine arqua un sourcil.
- Mouais... drôle de façon de le décrire. On commence par où ? C'est pas comme si je pouvais me pointer à sa porte et demander un entretien.
- Non. Surtout maintenant que le Bastion est en état d'alerte. Il faut glaner des informations dans la rue. Les domestiques, les marchands, les gardes... ils parlent plus qu'ils ne le devraient. Je connais un informateur potentiel.
Un léger sourire étira les lèvres de Constantine.
- J'espère que c'est dans une taverne, parce que j'ai la dalle.
- Rends-toi dans le Quartier des Plaisirs. Je te guiderai.
- Chef, oui chef.
Il prit alors la direction indiquée, quittant les rues plus austères du quartier militaire pour rejoindre des artères plus colorées. La température était agréable ; le soleil brillait haut dans le ciel, réchauffant les pavés et les façades. Constantine avait laissé sa peau de bête sur son lit : une simple chemise en lin écru et un pantalon de cuir léger suffisaient. Son épée pendait à sa taille et, autour de son cou, son badge des Sentinelles, un morceau de bois gravé d'une tête de chien encadrée par deux lances croisées, se balançait à chacun de ses pas. Des rires fusaient des balcons, des musiciens jouaient des airs entraînants, et l'odeur mêlée de bière, de parfum bon marché et de viande grillée saturait l'air. Pourtant, en observant attentivement, Constantine remarqua les cernes sous les yeux, les regards qui se détournaient trop vite, les conversations qui s'interrompaient à son passage lorsqu'on apercevait son insigne. Derrière les éclats de voix et les chansons, une tension sourde vibrait encore après l'attaque de la veille.
Kota reprit :
- Que tu sois prévenu, je n'ai jamais rencontré cet informateur en personne. Il se fait appeler « La Fouine ».
- Quel surnom ravissant... à quoi il ressemble ?
- Aucune idée.
- Il est fiable au moins ?
- Par le passé, ses informations ne m'ont pas déçu. On dit qu'il gère un petit business dans une taverne.
- Le nom ?
- Le Terrier.
- Super... murmura Constantine.
Il ralentit le pas, scrutant les enseignes suspendues au-dessus des portes. Finalement, il la vit : une bâtisse en bois peint de jaune et d'orange, un peu défraîchie, mais animée. Une pancarte grinçante affichait en lettres épaisses : « Le Terrier ».
À peine s'en approcha-t-il qu'un homme fut violemment projeté hors de la porte, roulant sur les pavés.
- ON VEUT PAS DE TRICHEUR ICI ! hurla une voix à l'intérieur.
L'homme se releva tant bien que mal, le nez en sang, puis détala sans demander son reste sous les rires moqueurs de quelques passants.
Constantine souffla entre ses dents.
- Ça annonce la couleur.
Depuis son arrivée au Bastion, il avait fréquenté bon nombre de bars, de maisons de jeu et d'endroits plus... exotiques. Mais toujours la nuit, entouré d'autres gardes. Jamais en pleine journée, et encore moins seul, si l'on ne comptait pas la voix logée dans son crâne.
Il poussa la porte. L'ambiance intérieure était étouffante et vibrante. Le fond de la salle était occupé par un long bar massif derrière lequel s'alignaient bouteilles et tonneaux. Une rangée de clients, coudes serrés, vidaient des chopes en discutant à voix basse. Des serveuses aux tabliers retroussés slalomaient entre les tables, portant plateaux chargés de bière et de pièces de viande fumante. Mais le cœur de l'établissement, c'étaient les tables de jeu. Dés, cartes, pièces qui s'entrechoquaient. Des hommes et des femmes s'y pressaient, jetant des bourses sur le bois, criant de joie ou de rage selon le verdict du hasard.
Au-dessus du bar, un balcon faisait le tour de la salle. Les portes à l'étage semblaient closes. Trop closes, peut-être.
Constantine pencha légèrement la tête.
- On commence par où ?
Avant que Kota ne réponde, un cri de triomphe éclata à l'une des tables centrales. Plusieurs joueurs se levèrent brusquement, renversant leurs chaises.
- Triche ! C'est impossible ! beugla l'un d'eux.
Une voix claire et assurée s'éleva par-dessus le tumulte :
- Allons, allons... mesdames et messieurs, la maison ne perd jamais !
Constantine se fraya un chemin et aperçut le croupier. Un jeune homme, à peine plus jeune que lui, aux cheveux blonds sauvagement coiffés. Ses yeux bleus étaient perçants et sembler percer votre visage. Il portait un costume de cuir marron et rouge, ajusté, et des bagues scintillaient à presque tous ses doigts, cliquetant à chaque mouvement de main. Il manipulait les cartes avec une dextérité fascinante, les faisant disparaître et réapparaître comme par magie.
- Alors ? lança-t-il avec un sourire carnassier. À qui le tour ?
Kota murmura dans l'esprit de Constantine :
- Je crois que c'est lui.
- Comment on peut en être sûr ?
- Il a une tête de Fouine.
Constantine observa le jeune homme plus attentivement. Son sourire était trop large pour être honnête. Son regard balayait la salle sans jamais sembler s'attarder, mais il paraissait tout voir. Les réactions, les poches pleines, les mains nerveuses. Ce n'était pas seulement un croupier classique, c'était un prédateur sur son terrain de chasse.
Constantine esquissa un léger sourire.
- Très bien... voyons si la Fouine aime jouer avec les chiens.
Il s'approcha de la table et posa calmement quelques pièces sur le bois.
- Je prends une place.