Chapitre 54
Zac poussa un soupir de soulagement en voyant la bête s’éloigner lourdement. Non pas qu’il ait eu peur de l’affronter, mais l’ennemi de son ennemi était son ami, même si le monstre lui-même l’ignorait.
Zac s’éloigna un peu et s’appliqua encore de la crème d’aloès sur ses brûlures. Sa peau avait un aspect gris et maladif, mais pas celui d’un cadavre desséché, comme la première fois qu’il s’était battu contre un diablotin. Son endurance avait considérablement augmenté depuis, et si les boules de feu lui faisaient toujours un mal de chien, elles mettaient plus longtemps à l’épuiser.
Zac sentait qu’il était sur le point de gagner un niveau et poursuivit son chemin dans les tunnels. Il ne tarda pas à tomber sur une autre grotte où dormaient des diablotins. Cette fois, elle était un peu plus petite et n’en abritait que quinze. Ce groupe semblait aussi légèrement plus vigilant : l’un des diablotins montait la garde. Il avait toutefois l’air de comprendre à peine le concept de guet, puisqu’il s’appuyait contre un mur, à moitié endormi. De temps à autre, il se réveillait, mais seulement pour se gratter le cul avant de replonger dans sa somnolence.
Zac ne voyait aucun moyen de s’approcher sans se faire repérer, même si la sentinelle manquait de vigilance. Il aurait vraiment aimé obtenir la compétence du rusé épéiste, celle qui lui permettait de devenir invisible pour s’approcher. Même ce diablotin nonchalant remarquerait sa présence et préviendrait les autres s’il tentait de le prendre par surprise.
Ne voyant pas d’autre solution, il sortit un autre couteau de lancer et l’envoya sur le garde. La lame le frappa en plein torse et le tua presque instantanément. Il s’affaissa au sol dans un petit gémissement, puis ne bougea plus. Zac se figea, guettant la moindre réaction du reste du groupe.
Mais les diablotins ronflaient paisiblement, inconscients du sort funeste qui les attendait. Satisfait, Zac s’aventura dans la grotte et reprit ses sinistres assassinats. Cette fois, il parvint à rester inaperçu jusqu’à ce qu’il n’en reste plus que trois. Alors, ils donnèrent l’alerte, mais Zac acheva les derniers survivants de quelques coups de hache rapides.
Les morts de la deuxième grotte firent gagner un niveau à Zac, qui passa au niveau 33. Il ajouta un point à sa Force et deux à son Endurance, portant ces attributs respectivement à 171 et 99.
Zac reprit bientôt sa marche, explorant sans relâche ce réseau de tunnels qui semblait sans fin. Il trouva encore quelques camps de diablotins en chemin. Tous n’étaient pas endormis, toutefois, et il préféra pour l’instant éviter ceux qui étaient réveillés. Il avait encaissé quatre boules de feu un peu plus tôt, et elles lui avaient fait sacrément mal. Il préférait ne pas imaginer ce que ça ferait d’être bombardé par vingt de ces satanées boules.
Après une heure de marche, il estima qu’il devait se trouver sous le niveau de la mer, vu la profondeur à laquelle il était descendu. Bien sûr, difficile d’en être certain quand tout se ressemblait. Mais cela lui ouvrait une nouvelle voie de fuite. Il se demandait depuis quelque temps s’il ne devrait pas construire un radeau pour quitter l’île, au cas où la quête des démons n’aboutirait à rien.
Mais la perspective de se retrouver en pleine mer sur un radeau de fortune, sans savoir à quelle distance se trouvait la terre ferme, ne tarda pas à lui faire abandonner cette idée. Et puis, qui savait quelles créatures monstrueuses rôdaient dans les profondeurs depuis l’intégration au Multivers ?
Les grottes lui semblaient être une option plus sûre. Même s’il ne trouvait aucune issue, il pourrait toujours rebrousser chemin jusqu’à l’île. Le seul inconvénient, c’était cette sensation de claustrophobie que lui inspiraient les tunnels. Là où il se trouvait, ils étaient plutôt beaux, mais il supposait que c’était dû à la forte concentration d’énergie cosmique des environs. S’il quittait cette zone, les tunnels deviendraient sans doute bien plus ternes et oppressants.
À mesure qu’il poursuivait son exploration, il commença à sentir une odeur très âcre, bien différente du parfum terreux de la végétation ou de la puanteur fétide des camps de diablotins. Intrigué, il décida d’en trouver la source et se mit à suivre lentement la piste olfactive.
Après quelques tournants, il finit par trouver la bonne direction. Aucun des attributs ne semblait vraiment améliorer ses sens de façon notable : sa multitude de titres ne lui avait donc donné ni une vue d’aigle ni un flair de chien. Il avait ainsi pris quelques mauvais chemins avant de réussir à déterminer d’où venait l’odeur.
À mesure que l’odeur s’intensifiait, il remarqua que le tunnel commençait à changer. Des traces d’activité minière apparaissaient dans les environs, avec des trous éparpillés dans les parois. On avait aussi arraché la majeure partie de la végétation, ne laissant que quelques plaques de mousse luminescente pour éclairer les lieux. La source de l’odeur semblait être d’origine humaine plutôt que naturelle.
Il redoubla de prudence, à l’affût d’un éventuel ennemi ou piège, mais décida tout de même de poursuivre jusqu’à la source de l’odeur. En jetant un coup d’œil au coin d’un tunnel, il aperçut quelques diablotins qui traînaient près de l’entrée d’une vaste grotte. La distance l’empêchait de distinguer clairement ce qui s’y passait, mais l’intérieur était bien éclairé et une fumée violacée flottait dans l’air.
Il lui serait impossible de s’approcher sans alerter quiconque se trouvait dans la grotte. Zac recula donc pour chercher une autre entrée. Après vingt minutes à fouiller les environs, guidé par son odorat, il trouva une autre ouverture, mais celle-ci aussi était gardée.
Il se tourna vers le dernier passage qu’il avait repéré, dont l’odeur était plus forte que celle des autres, et tenta sa chance une dernière fois. Cette fois, il aboutit à une impasse : le passage s’arrêtait tout simplement au bout d’un moment. L’odeur âcre était pourtant extrêmement forte, au point de presque lui donner le vertige. Après avoir cherché un moment, il découvrit une petite fissure dans la paroi, dissimulée derrière de la mousse luminescente.
Il arracha la mousse, révélant une autre lueur qui filtrait cette fois par une petite fissure. Il semblait se trouver juste à côté de la grotte, séparé d’elle par une mince couche de roche.
Il essaya de regarder à travers la fissure, mais elle était trop étroite pour qu’il voie quoi que ce soit. Il sortit donc de sa bourse l’un de ses couteaux de lancer les plus fins et entreprit d’élargir prudemment l’ouverture. Le travail avançait lentement, car il ne voulait pas que le bruit alerte quelqu’un à l’intérieur. Il lui fallut près d’une demi-heure avant que le trou soit assez grand pour qu’il puisse regarder à travers.
Il jeta un coup d’œil à l’intérieur avec impatience, et son cœur s’emballa à la vue qui s’offrit à lui. C’était l’une des plus grandes grottes qu’il eût vues jusque-là, avec une largeur de trente mètres. La première chose qu’il remarqua fut l’immense chaudron au milieu de la pièce, d’où provenaient l’odeur et la fumée violette qu’il avait aperçue. Il était presque aussi haut que Zac et reposait sur une structure rudimentaire faite de roches et de rondins.
La source du feu laissa Zac perplexe, car elle ne produisait aucune fumée. Il ne vit qu’une poignée de Cristaux de Nexus bruts, apparemment disposés au hasard sur le sol. Une flamme bleu-blanc s’élevait au-dessus d’eux et chauffait le fond du chaudron. Zac prit mentalement note de leur emplacement : s’il pouvait brûler des cristaux sans produire de fumée, il pourrait se chauffer et faire cuire des aliments sans craindre que les démons ne le repèrent.
À côté du chaudron se trouvaient plusieurs tas de ressources. Zac reconnut presque tout : il s’agissait des herbes et des plantes qu’il avait vues dans les tunnels. Des champignons, des lianes et de l’herbe violacée étaient soigneusement répartis en tas distincts. Il identifia également quelques plantes qu’il avait aperçues à la surface, dans la zone transformée près de l’Incursion.
Un diablotin, juché sur un tabouret, remuait lentement le contenu du chaudron avec une grande louche en bois. Du moins, Zac pensait que c’était un diablotin, mais il n’en était pas certain : la créature faisait presque la taille d’un adulte humain. Elle partageait toutefois de nombreux traits avec les diablotins, comme sa peau violacée et ses ailes de chauve-souris.
Contrairement aux autres, sa peau n’était ni marbrée ni irradiée, mais lisse et nette. Elle portait aussi une véritable robe, certes simple. Le vêtement le plus sophistiqué que Zac eût vu sur un diablotin jusque-là était un chiffon sale porté en pagne ; la plupart étaient tout bonnement nus.
La créature n’avait ni cornes ni oreilles. Lorsqu’elle tourna la tête pour attraper un champignon et le jeter dans le chaudron, Zac put aussi voir son visage, ce qui le convainquit qu’il avait affaire à un diablotin et non à un démon. Elle avait une paire d’yeux supplémentaire sur le front, comme les diablotins ordinaires.
Il avait trouvé son quatrième Héraut. Il ne voyait pas d’autre explication. La créature était bien trop différente de ses semblables, et son intelligence semblait appartenir à un autre niveau, puisqu’elle se souciait de choses comme les vêtements.
Zac n’osa pas utiliser[Œil de discernement]l pour en avoir le cœur net : même les diablotins ordinaires pouvaient sentir qu’il faisait appel à cette compétence pour les examiner.
Malheureusement, le Héraut n’était pas seul. Une dizaine de diablotins traînaient dans la grotte. Ils triaient un tas de ressources et les répartissaient dans les piles correspondantes, près du chaudron. Quand l’un d’eux se trompait, le chef lui assénait un coup de louche sur la tête, sans la moindre pitié, arrachant à sa victime un gémissement apeuré.
Zac décida d’attendre un peu, le temps qu’ils terminent leur tâche, dans l’espoir qu’ils s’en aillent ensuite. Avec ce groupe et ceux qui se trouvaient juste dehors, il y avait bien trop de diablotins à son goût. Pourtant, avant même qu’ils aient fini la moitié du travail, quelques diablotins entrèrent dans la grotte, les bras chargés de plantes diverses, qu’ils déposèrent en tas.
Pendant ce temps, le Héraut continuait de jeter de temps à autre une plante ou un champignon dans le chaudron, tout en remuant sans cesse son contenu. Zac commença à se dire que le chaudron devait être un objet magique, comme sa bourse : il ne débordait jamais, même après une heure à regarder le Héraut y jeter des ingrédients.
Au bout du compte, les diablotins ne semblaient pas près de quitter la grotte. Zac se demanda s’il devait attendre encore ou passer à l’attaque. Il avait à présent presque complètement récupéré depuis sa fuite devant le Héraut singe, à l’exception de ses bleus douloureux. Il ouvrit enfin la page de sa quête pour vérifier où il en était dans cette quête dynamique, puis la parcourut lentement.
Toutes les préparatifs terminés, il chassa de son esprit ses inquiétudes et ses doutes, puis empoigna sa hache.