Chapitre 53
Après un accès d’excitation, Zac réprima son enthousiasme et se reconcentra. Même s’il en mourait d’envie, il ne pouvait pas lancer une opération minière pour l’instant. Il avait d’autres choses à faire.
En plus, il serait probablement plus efficace de laisser les démons extraire les cristaux, puis de s’en emparer une fois qu’ils auraient tout extrait et rassemblé. Ils n’avaient sûrement pas envoyé leurs guerriers les plus puissants miner, alors une attaque ne devrait pas être trop difficile. Il jeta un dernier regard envieux aux parois scintillantes, puis poursuivit son chemin.
Cette obsession pour les richesses était nouvelle chez lui. Quand le monde était encore normal et qu’il n’était qu’un employé de bureau, il n’y accordait pas vraiment d’importance. Il lui suffisait d’avoir de quoi mener une vie confortable.
Mais dernièrement, il se précipitait vers les cadavres comme si c’était le matin de Noël et qu’ils contenaient des cadeaux. Une étrange insensibilité qui transformait les corps en butin. Il avait toujours aimé le côté répétitif des jeux vidéo, attendre cette montée d’adrénaline à la vue d’un objet unique ou précieux qui brillait en tombant. Il commençait à ressentir la même chose dans la vraie vie. Rien que l’idée de trouver une bourse magique pleine de cristaux lui donnait envie d’oublier les Hérauts et de partir à la chasse au trésor.
Mais il savait qu’il ne le pouvait pas, du moins pas pour l’instant. Tandis qu’il marchait, il commença à entendre peu à peu le rythme régulier du métal frappant la roche. Le bruit venait encore de loin, mais Zac supposa qu’il s’agissait d’opérations minières.
Il hésita un instant, puis décida à contrecœur de prendre une autre direction. Il n’avait aucune raison d’aller voir les mineurs pour le moment, et il ne risquerait pas de se faire repérer aussi tôt juste pour jeter un coup d’œil. Ce qu’il voulait découvrir, c’était si l’imp avare était un solitaire qui s’était faufilé dans les grottes, ou s’il faisait partie d’un groupe plus important.
À mesure qu’il avançait furtivement dans les passages, le bruit des pioches frappant la roche ne faiblissait pas. Au contraire, il formait un grondement constant dans cette partie du réseau souterrain. Zac comprit alors que les opérations minières étaient de plus grande ampleur qu’il ne l’avait imaginé. Après une demi-heure de marche, les bruits commencèrent enfin à s’atténuer, signe qu’il s’éloignait des mines.
Soudain, il entendit un autre bruit et s’immobilisa. C’était le bruissement léger et familier de pas sur le sol, celui qu’avait fait l’imp, mais cette fois, il semblait provenir de plusieurs endroits. S’y mêlaient quelques cliquetis et un bavardage étouffé et absurde qui ne ressemblait pas vraiment à une langue.
Il s’avança avec précaution, veillant à ne pas faire de bruit. Il ignorait à quel point leurs sens étaient aiguisés, et n’avait aucune envie de le découvrir. Zac jeta un rapide coup d’œil au coin d’un tunnel et vit qu’il débouchait sur une caverne d’environ dix mètres sur dix. Le plafond était aussi plus haut que celui des tunnels, qui mesuraient généralement trois ou quatre mètres.
La première chose qu’il remarqua, c’est qu’il n’aurait pas à s’inquiéter que les imps le repèrent à l’odeur : une puanteur écrasante l’assaillit dès qu’il passa la tête au coin du tunnel. L’hygiène et la salubrité semblaient être des concepts étrangers à ces petits humanoïdes. Une telle odeur ne pouvait venir que d’une accumulation de déchets et d’excréments.
Ce qui s’offrit à la vue de Zac pouvait, à la rigueur, être qualifié de campement. De la mousse avait été arrachée aux parois et étalée au sol pour former de simples couches. Au milieu de la pièce, quelques morceaux de bois et des lianes alimentaient un feu dont la fumée noire polluait la caverne. Heureusement pour les imps, des fissures dans le plafond semblaient assurer la ventilation ; sans cela, ils auraient pu s’asphyxier eux-mêmes en inhalant toute cette fumée. Des tas de restes de nourriture et d’autres choses innommables jonchaient le campement en désordre. Dans un coin reposait la carcasse en décomposition d’une version plus petite de la salamandre que Zac avait combattue plus tôt.
Une vingtaine d’imps vivaient dans cet infect campement, et ils semblaient se préparer à dormir. Zac n’était pas certain de l’heure exacte, mais estima qu’il devait être entre quatre et six heures du matin. Il avait attaqué le Héraut dans la soirée et, après s’être échappé, avait passé quelques heures à absorber de l’énergie, puis quelques autres à dormir.
D’après ce qu’il avait vu en parcourant l’île, les imps n’étaient pas nocturnes. Il supposa que leur rythme de sommeil avait été bouleversé par leur vie dans cette caverne souterraine.
La plupart des imps étaient déjà allongés par terre et ronflaient. Quelques-uns traînaient encore paresseusement. Deux d’entre eux se disputèrent brièvement une couche de mousse ; peu après, le vainqueur s’allongea et le perdant s’éloigna en douce. Les couches les plus proches du feu, au milieu, semblaient les plus convoitées. Les perdants devaient se contenter d’une place plus éloignée.
Zac attendit. Un quart d’heure plus tard, tout le groupe dormait profondément, sans même avoir posté de sentinelles ou quoi que ce soit du genre. Peut-être que la disposition des couches servait à ça. En cas d’attaque, les faibles installés sur le pourtour seraient les premiers à se faire tuer, et leurs cris d’agonie feraient office d’alarme pour les autres.
Zac se demanda s’il devait attaquer ou contourner le camp. La présence d’un groupe aussi nombreux d’imps lui faisait penser que les grottes étaient peut-être leur territoire principal. Dans les forêts, ceux qu’il avait rencontrés étaient pour la plupart solitaires, mais ici, il en avait immédiatement repéré une vingtaine.
La probabilité que le Héraut se trouve dans les profondeurs avait donc augmenté de plusieurs crans. Il ne voulait pas revivre le combat contre le Héraut singe, qui avait invoqué une foule de subordonnés pour l’épuiser. Et se faire attaquer par des centaines d’imps lui semblait bien plus dangereux que d’affronter des singes. Il serait réduit en miettes en un rien de temps.
Mais il ne savait toujours pas grand-chose de ce qui se passait dans les tunnels. Il n’en avait pour l’instant qu’une idée très vague. Il finit toutefois par prendre sa décision et sortit des chiffons de sa bourse. Ils avaient autrefois formé une de ses chemises, mais il les avait déchirés pour en faire des bandages depuis longtemps. Il s’en entoura la bouche et le nez, puis sortit un grand poignard qu’il avait récupéré lors de son dernier combat contre les démons.
Les chiffons lui offraient une maigre protection contre l’odeur. Il avait déjà la nausée rien qu’en la sentant de loin et n’avait aucune envie de subir cette puanteur à bout portant. Il s’avança à pas feutrés, son poignard prêt à frapper.
Il arriva bientôt à l’entrée de la caverne. La puanteur insoutenable lui fit presque monter les larmes aux yeux. Il se força à l’ignorer et s’approcha de l’imp le plus proche. Il se pencha, plaqua vivement sa main enveloppée de tissu sur sa bouche et lui trancha en même temps la gorge d’un coup profond, le décapitant presque entièrement.
L’imp n’eut pas le temps de crier ni de se débattre. Après quelques soubresauts, il était mort. Zac s’arrêta un instant pour observer les alentours, mais tous dormaient encore à poings fermés. Il continua et s’attaqua au deuxième, répétant les mêmes gestes.
En peu de temps, il tua huit imps sans alerter personne, puis passa au neuvième. Il approchait maintenant du cercle intérieur des couches et se trouvait tout près du feu. Il songea que la seule chose qui sentait plus mauvais que les excréments d’imp, c’étaient les excréments d’imp chauds.
Zac commençait à se demander si une puanteur pouvait faire mal physiquement, tant ses yeux pleuraient. S’il était obligé de dormir dans un campement pareil, il préférerait s’allonger à l’entrée de la caverne, au risque de se faire dévorer par une salamandre, plutôt que de dormir près de ce feu infect.
L’odeur était si épouvantable qu’il ne parvenait pas à se concentrer correctement. En s’approchant, il heurta par accident l’imp endormi du pied. Il se pencha aussitôt et l’acheva, mais pas avant que celui-ci ait poussé un cri aigu.
Zac savait qu’il ne pourrait plus se faufiler. Il remplaça aussitôt son poignard par sa hache. Il activa [Frappe] et, de trois coups rapides, tua cinq autres imps avant qu’ils aient le temps de se réveiller tout à fait.
Les imps survivants étaient maintenant debout et chargèrent tous sans hésiter une boule de feu violacée, presque noire. Zac réussit à en tuer deux autres avant qu’ils aient fini de la charger, mais quatre boules de feu s’abattirent ensuite sur lui. La caverne était tout simplement trop petite et il n’eut pas le temps de les esquiver. D’ordinaire, il aurait utilisé sa cuirasse, mais il voulait la garder en réserve, sauf en cas de danger de mort. Il rencontrerait peut-être bientôt un Héraut ; il devait donc avoir tous ses atouts à portée de main.
Zac ne put que serrer les dents lorsque les flammes maléfiques le frappèrent et s’accrochèrent à lui comme de la glu. Il savait qu’elles s’éteindraient à la mort de leurs lanceurs. Sans perdre de temps, il se rua donc sur les quatre imps restants. Ils poussèrent des cris stridents et s’enfuirent vers un tunnel opposé à celui par lequel Zac était arrivé, mais il ne comptait pas les laisser filer.
Sans se soucier de l’énergie qu’il allait gaspiller, il allongea le tranchant de [Frappe] et parvint à toucher deux des imps en fuite, les coupant en deux sur le coup. Leurs deux compagnons n’en eurent cure et se mirent à battre des ailes encore plus frénétiquement pour s’échapper.
Zac sortit un poignard de lancer de sa bourse et, tout en les poursuivant, le planta dans le dos de l’un des deux imps. Il en prit un autre, avec l’intention d’en finir rapidement. Mais alors qu’il s’apprêtait à le lancer, une énorme gueule blanche surgit soudain d’un tunnel latéral et se referma sur l’imp avec la rapidité de l’éclair.
Une autre salamandre venait de sortir du tunnel et mâchait tranquillement le petit démon. Elle avança lourdement jusqu’à l’autre imp que Zac avait abattu et l’engloutit lui aussi, couteau compris.
Zac n’avait pas envie d’affronter la salamandre, à moins d’y être obligé. Il aimait bien l’idée de voir ces énormes lézards arpenter les tunnels et l’aider à affaiblir ses ennemis. Il recula donc rapidement dans un tunnel latéral pour éviter qu’elle ne s’approche. Le monstre gigantesque arriva bientôt à l’entrée et regarda dans sa direction. Il sembla hésiter quelques secondes. Zac ne comprenait pas comment les salamandres continuaient à le repérer, car cette fois, il s’était éloigné encore davantage. Il ne put que se préparer à tuer ce géant blanc lui aussi.
Enfin, la salamandre fit demi-tour et s’éloigna d’un pas lourd vers le campement des imps, désormais plongé dans un silence de mort.