Chapitre 48
Lorsque Zac arriva au bord de la vallée, il fut stupéfait par la densité de l’énergie cosmique. Dans les montagnes, l’air en contenait déjà bien davantage qu’en contrebas, mais dans ce vallon isolé, elle était encore d’un tout autre niveau.
Cette densité renforça considérablement ses soupçons : le Héraut se cachait bien dans la vallée. Il était certain que le Roi des singes préférerait profiter de cette énergie cosmique plus abondante, puisque même les capitaines singes étaient capables d’utiliser des techniques et peut-être même de cultiver.
La quantité d’énergie cosmique inquiéta Zac : il se pouvait que des démons se trouvent eux aussi dans les parages. Il avait observé leurs activités pendant quelques jours sans vraiment les voir s’aventurer plus loin dans les montagnes que la grotte, mais cela ne signifiait pas qu’aucun démon cultivateur n’y était posté.
Pour le moment, il s’abstint d’entrer dans la vallée, car il voulait d’abord réduire les effectifs des singes dans les montagnes. Après tout, un rugissement assez puissant venu de la vallée pourrait appeler des renforts depuis les quatre sommets.
Le combat contre la troupe menée par le capitaine singe avait été un peu chaotique, mais c’était surtout dû à ses erreurs. Les singes des sommets étaient légèrement plus forts que ceux qu’il avait affrontés auparavant, sans pour autant être capables d’arrêter son assaut. Il lui suffisait de tuer le chef, et ensuite, c’était le carnage habituel.
Il lui restait une troupe à éliminer sur le sommet qu’il avait gravi. Elle n’avait pas de capitaine, mais les singes étaient dans l’ensemble un peu plus imposants que ceux de la dernière troupe.
Après avoir récupéré son énergie, Zac se jeta dans la mêlée et se débarrassa rapidement de la troupe. Il découvrit avec intérêt qu’aucun des singes n’osait entrer dans la vallée, même quand il fuyait pour sauver sa vie. Peut-être était-ce la demeure privée du Héraut, et leur avait-il strictement interdit d’y pénétrer.
Ou peut-être qu’une créature encore plus effrayante que Zac vivait au fond de la vallée. Il le découvrirait bien assez tôt.
Zac conserva son élan et se dirigea vers le sommet suivant. Il renonça aux tactiques sophistiquées et se contenta de tenter d’assommer les chefs des troupes suivantes en leur lançant un rocher. Il ne s’embêta même pas avec ses couteaux de lancer, qui peinaient à percer leur armure de pierre. Que son lancer réussisse ou non, il fonçait droit dans la masse des singes de pierre, enchaînant les coups.
À midi, il atteignit le troisième sommet, après avoir presque entièrement nettoyé les deux précédents, à l’exception de quelques singes qui avaient réussi à s’échapper. Celui-ci était le plus à l’est, et aussi le plus proche des activités démoniaques. La grotte qui intéressait tant les démons se trouvait à peu de distance du pied de la montagne.
Zac ne savait pas s’il oserait livrer bataille ici, de peur d’attirer les démons qui se trouvaient en contrebas. Même si la grotte était assez éloignée, il craignait que le bruit porte jusque-là. Après tout, les singes devenaient très bruyants et agités pendant les combats. Il décida de trouver une cachette offrant un bon point de vue avant de prendre toute autre décision. Comme il avait un peu d’avance sur son programme, il choisit d’attendre environ une heure pour surveiller l’activité dans les environs.
Curieusement, aucune troupe de singes ne se trouvait près de l’entrée de la vallée. Ils étaient plutôt postés sur le versant extérieur du sommet. C’était différent des deux autres sommets, et Zac voulut comprendre pourquoi. Il ne tarda pas à le découvrir : stupéfait, il vit un capitaine singe lancer un énorme rocher sur un groupe de guerre démoniaque qui s’approchait du sommet et de la vallée.
Le projectile en frappa un, qui fut projeté au loin dans un hurlement. Les démons crièrent furieusement après les singes en agitant leurs armes. Mais les singes formaient un rempart impassible qui leur barrait la route. Après une minute de provocations, les démons n’eurent d’autre choix que de tourner les talons et de quitter la montagne.
Perplexe, Zac se glissa vers le versant intérieur de la montagne. Les singes n’étaient-ils pas les animaux de compagnie des démons, comme les autres bêtes démoniaques ? Comment osaient-ils interdire aux démons l’accès aux montagnes ?
Zac commença à craindre que les singes ne soient pas la quatrième race de monstres, mais plutôt des bêtes indigènes. Le Système avait bien dit qu’il avait fusionné la Terre avec d’autres planètes destinées à être intégrées, et ils pouvaient venir de l’une d’elles. Cela voudrait dire qu’il n’y avait pas de Héraut singe, mais deux Hérauts introuvables.
Pourtant, ça ne lui semblait pas juste. Tout indiquait qu’ils faisaient partie de l’invasion démoniaque. Peut-être les singes occupaient-ils un rang supérieur et pouvaient-ils réellement chasser les démons de moindre rang de leur territoire.
Il savait qu’il ne trouverait aucune réponse en se creusant simplement la tête et continua vers le quatrième sommet. Au bout du compte, cette étrange relation de pouvoir entre les singes et les démons l’arrangeait : elle écartait la menace des démons dans les montagnes et lui évitait d’avoir à combattre des singes si près de leurs activités.
Il atteignit le quatrième sommet et, après un combat acharné, finit par éliminer toutes les troupes proches de la vallée. Comme la soirée ne faisait que commencer, il décida finalement d’entrer dans la vallée. Au départ, il avait prévu d’attendre le lendemain matin, mais l’absence de singes sur le versant intérieur du troisième sommet lui avait épargné quelques heures de travail.
Il fit ses premiers pas dans la vallée, sur ses gardes, à l’affût de singes cachés ou d’autres bêtes. Pourtant, après quelques minutes de marche, la forêt lui parut déserte. C’était étrange, car elle ressemblait à un véritable paradis sur terre. L’air était si pur que ses cellules semblaient revigorées par le simple fait de respirer, et la végétation, luxuriante et saine. L’odeur de terre apaisait le cœur de Zac et l’invitait à s’asseoir pour se reposer.
Pourtant, il n’y avait pas même de bestioles. La forêt était plongée dans un silence inquiétant, que troublait seulement le bruissement occasionnel du vent. Cette immobilité détonnait fortement aux yeux de Zac, car depuis que le monde avait changé, les sons de la forêt avaient constamment accompagné sa vie. Des bestioles dans les buissons aux cris des oiseaux, sans oublier les rugissements profonds des barghests.
Que tous ces sons aient disparu lui semblait anormal, et sa vigilance ne fit que s’aiguiser au lieu de se relâcher.
En avançant, il remarqua qu’il ne reconnaissait pas la plupart des arbres et des plantes de la vallée. Il n’était pas botaniste et ne connaissait que les fleurs et les arbres les plus courants. Mais si cette végétation venait de la Terre, il aurait tout de même dû en reconnaître quelques espèces. Il aperçut quelques arbres qu’il prit pour des érables, mais leurs feuilles étaient aussi grandes que son torse.
Il ignorait si la forêt avait muté ou évolué sous l’effet de l’extrême densité d’énergie cosmique des environs, ou si elle venait d’une autre planète. Mais il avait du mal à croire que l’ancienne Terre ait pu produire une forêt aussi vibrante de vie.
Il se demanda s’il devait prélever des échantillons des diverses fleurs et plantes médicinales, comme le faisaient les groupes de démons, mais il renonça bientôt à cette idée. Il n’en avait pas l’utilité immédiate, et la vallée serait toujours là s’il parvenait à chasser les démons.
Il arriva bientôt près du petit lac qu’il avait aperçu depuis le sommet. Vu l’état immaculé du reste de la forêt, il s’était attendu à ce que le lac soit d’une limpidité magnifique. L’eau n’avait ni l’air ni l’odeur d’une eau stagnante, mais elle n’était pas claire pour autant.
Le lac scintillait d’un bleu mystérieux, et Zac ne distinguait presque rien au-delà de quelques centimètres sous la surface. L’eau semblait saturée d’énergie cosmique, comme si le lac était composé de Cristaux de Nexus liquéfiés.
Son corps se pencha presque instinctivement pour boire une gorgée de cette eau alléchante, mais il se ravisa juste à temps. Elle semblait être une ressource naturelle si précieuse, mais il n’y avait toujours aucun animal ni monstre dans les environs, ce qui était très inquiétant. Peut-être quelque chose rôdait-il dans les profondeurs, à l’affût de toute créature assez stupide pour s’approcher du rivage.
Il ne pouvait toutefois pas laisser cette eau se perdre. Il attacha une ficelle à l’une de ses gourdes magiques, puis la lança dans l’eau et attendit un moment avant de la remonter. Elle contenait désormais de l’eau cosmique, mais il ne la goûterait pas avant d’avoir pu en faire boire à des bêtes pour en observer les effets.
Mal à l’aise près du mystérieux lac, Zac poursuivit sa route vers le centre de la vallée. Les mystères de l’étang azur devraient attendre un autre jour.
Il approchait maintenant du cœur de la vallée et ralentit. Si le Héraut se trouvait ici, il devait logiquement se tenir quelque part au centre. Un peu nerveux, il empoigna sa hache pour se rassurer : le souvenir de sa lutte contre le dernier Héraut le hantait encore.
Un peu plus loin, la forêt semblait s’ouvrir sur des champs dégagés. Zac s’accroupit et avança lentement jusqu’à la lisière. Le spectacle qui s’offrit à lui depuis sa cachette le stupéfia.
C’était un vaste champ, jonché d’arbres morts, rabougris et desséchés. On distinguait aussi les restes d’arbustes et de fleurs, mais ils semblaient avoir été cuits au four. Seul un arbre solitaire se dressait encore au milieu.
Il n’était pas très grand, à peine cinq mètres de haut, mais il était spectaculaire. Son tronc et ses branches avaient une teinte cramoisie et une écorce lisse. Ses feuilles n’étaient ni rouges ni vertes, mais d’un blanc immaculé, comme si des cristaux ornaient ses branches.
Le spectacle était saisissant, et Zac ne douta pas un instant qu’il ne s’agissait pas d’un arbre ordinaire. Il avait été créé par une immense quantité d’énergie cosmique. L’arbre vibrait littéralement de puissance, au point que Zac se demanda s’il était vraiment vivant.
Zac supposa que l’arbre était responsable de la désolation alentour. Il semblait avoir absorbé la vie ou l’énergie cosmique de tout ce qui l’entourait. Peut-être avait-il aussi tué tous les animaux de la forêt, ce qui expliquerait le silence. C’était effrayant de penser que l’arbre ne se satisfaisait pas de l’énorme densité d’énergie dans l’air et devait aussi drainer les environs pour être rassasié.
Il fallut une seconde à Zac pour remarquer qu’une autre présence se tenait près de l’arbre. Un singe d’environ deux mètres de haut, à la carrure un peu plus élancée que ses congénères, était assis en tailleur sous l’arbre, les yeux fermés. Sa couleur le distinguait aussi des autres. Si les singes de la montagne étaient faits de roche anthracite, celui-ci semblait fait de lave. Des traînées rougeoyantes parcouraient tout son corps noir et dégageaient une lourde pression.
C’était le Roi des singes.