Chapitre 44
Il ne restait que deux démons, sans compter le guerrier assommé. Zac se rua vers ses prochaines cibles. Les deux démons échangèrent un bref regard, puis lancèrent chacun une attaque avant de prendre la fuite.
L’attaque du démon qui portait le grimoire prit la forme d’une onde presque invisible dans l’air, tandis que le mage de la terre dressait un grand mur. Zac lança de nouveau sa hache juste avant que le mur ne masque complètement les deux combattants en fuite, puis le percuta de plein fouet.
Érigé à la hâte, le mur ne résista pas à l’élan de Zac, qui le traversa comme une boule de démolition. À l’instant même où il le fracassa, l’onde le frappa et lui donna la nausée, le désorientant. Mais l’attaque était moins puissante que la précédente, et il parvint bientôt à en dissiper les effets.
Un coup d’œil rapide lui apprit que la démone qui avait lancé les attaques ondulatoires gisait morte, la poitrine éclatée. Sa hache était fichée dans le sol, à quelque distance de son cadavre. Mais avant qu’il puisse poursuivre le mage de la terre pour l’achever, il sentit un danger intense et entendit un sifflement. C’était le guerrier à l’épée que Zac avait envoyé valser un peu plus tôt.
Il avait réussi à se relever et à se glisser juste derrière Zac sans qu’il s’en aperçoive. Son épée à deux mains s’abattait sur sa gorge. Zac n’eut pas le temps d’esquiver et ne put que compter sur le sort qui protégeait sa poitrine. La lueur dorée familière de la compétence de l’armure l’enveloppa aussitôt, juste à temps pour intercepter la lourde épée.
Dans un fracas, le guerrier fut de nouveau projeté en arrière. Cette fois, Zac entendit un os se briser.
Le démon de la terre continuait de courir, et Zac ne pouvait pas le laisser s’échapper. Il se lança à sa poursuite et jeta un couteau dans le dos du mage. Un bloc de pierre surgit derrière celui-ci et intercepta la dague, mais la frayeur le fit trébucher.
Zac se précipita aussitôt vers le démon à terre et lui planta férocement sa lame dans la gorge. Une couche de pierre apparut toutefois sur la peau du mage, lui offrant une protection supplémentaire. Le couteau ne parvint tout simplement pas à la transpercer.
La terreur se lisait encore dans les yeux du démon, qui bredouilla quelques mots dans sa propre langue. Zac n’en tint pas compte et sortit de sa bourse l’énorme épée à deux mains. Il en augmenta le poids au maximum grâce à l’inscription gravée sur la lame, puis l’abattit sur le corps. C’était cruel, mais il ne voulait pas risquer que le mage parvienne à alerter l’armée de ce qui se passait.
Avec plus de 130 points de Force et une épée à deux mains aussi lourde, il ne resta sur le sol qu’une masse de chair éclatée, et même un cratère se forma.
Zac ne perdit pas une seconde et repartit aussitôt vers le dernier démon. Il le trouva qui s’éloignait en boitant du lieu du combat, son épée abandonnée là où il était tombé. Il remarqua bientôt Zac qui approchait, la peur et la haine inscrites sur son visage. Soudain, il disparut complètement, à la grande surprise de Zac.
Zac se demanda si le démon avait utilisé une sorte de compétence de téléportation pour s’échapper. Il se précipita vers l’endroit où il avait disparu et chercha le moindre indice autour de lui.
Zac aperçut un éclat au loin et y lança aussitôt une dague. Le décor sembla alors se déformer, et le guerrier réapparut, la dague plantée dans le bras. Zac accourut et mit fin au combat d’un coup d’épée.
Le dernier démon avait utilisé une compétence d’illusion, comme celle de son réseau, ou quelque chose de similaire. C’était aussi grâce à elle qu’il s’était approché sans bruit et avait failli le décapiter un peu plus tôt. Zac fut légèrement surpris qu’un guerrier à l’air aussi brut maîtrisât une telle compétence : cela ressemblait plutôt à quelque chose qu’on aurait associé à une classe de roublard.
Il comprit qu’il ne pouvait pas se fier à son expérience des jeux pour tout. Le Système était presque omnipotent, et tout était possible.
Les démons morts, il n’avait plus besoin de se presser. Zac soigna rapidement la plupart de ses blessures, puis rassembla les cadavres et leur équipement dans sa bourse. Il s’assura ainsi qu’aucun démon ne lui jouerait un tour en faisant le mort, car rien de vivant ne pouvait entrer dans la bourse. Il récupéra aussi ses dagues et sa hache, et pendant qu’il s’en chargeait, le dernier barghest et le dernier gwyllgi de la troupe errante l’attaquèrent.
Privés de leurs maîtres, ils retrouvèrent leur agressivité débridée habituelle. Mais, sans démons pour lui tirer dessus toutes sortes de projectiles, Zac les acheva sans difficulté, éradiquant officiellement la troupe de guerre.
Le combat s’était mieux passé qu’il ne l’espérait. Il s’était senti comme un renard lâché dans un poulailler. Ses statistiques devenaient de plus en plus inquiétantes pour son niveau. Le combat lui avait aussi fait comprendre quelque chose : aucun des démons qu’il avait affrontés jusque-là n’avait utilisé de Dao. Ils avaient eu recours à des tactiques de combat et à des compétences, mais il leur manquait cette qualité indéfinissable du Dao, comme la lourdeur et la force que Zac pouvait insuffler à ses coups. Peut-être que l’obtention d’une graine de Dao était rare, ou du moins difficile, et constituait un avantage réservé à l’élite.
Il était également très satisfait de sa nouvelle compétence [Frappe]. Elle fonctionnait exactement comme il l’espérait et lui offrait un excellent moyen d’attaquer par surprise. Il ignorait si elle avait été conçue pour être utilisée ainsi, mais il estimait que c’était la façon la plus efficace de s’en servir dans ce genre de combat.
Zac avait voulu utiliser la compétence un peu plus pour la tester au combat, mais, malheureusement, il avait passé une bonne partie de l’affrontement sans sa hache en main. Il espérait vraiment pouvoir bientôt récupérer quelques haches de rechange, ou même des haches de jet. Jusqu’ici, Azzun était le seul démon qu’il avait rencontré à se battre avec une hache.
Bien qu’il eût réussi à stopper la fusée de signalisation et à terminer rapidement le combat, Zac ne se sentit pas soulagé. La bataille avait eu lieu juste à côté de son camp, et il comprit que ce n’était qu’une question de temps avant qu’on ne le découvre.
Pendant l’heure qui suivit, il inspecta les lieux du combat et s’appliqua à en effacer toute trace. Il dut réduire en gravats les pieux de terre, mais le mur, lui, s’effritait tout seul, pour une raison quelconque. Peut-être avait-il été érigé si vite qu’il n’avait pas eu le temps de se stabiliser correctement, un peu comme sa lame de [Frappe] quand il la faisait trop longue.
Quand il eut terminé, rien ne laissait clairement penser qu’un combat avait eu lieu devant son camp. Certaines zones de terre avaient toutefois été retournées, car Zac avait dû cacher le sang et les viscères d’une manière ou d’une autre. Avec un peu de chance, un jour ou deux de soleil et de vent rendraient tout cela plus naturel.
Zac retourna enfin au camp et se recousit comme il fallait. Il avait déjà retiré la pointe de la flèche, mais l’horrible entaille de son visage était encore ouverte. Il avait donné la priorité à la dissimulation du combat et s’était contenté de garder la bouche fermée, dans l’espoir que cela aiderait la plaie à se refermer d’elle-même.
En se regardant dans le miroir, il vit que la plaie commençait déjà lentement à se refermer. Il savait toutefois qu’elle laisserait une vilaine cicatrice, qui défigurerait son visage pour toujours.
« Enfin, mieux vaut être moche que mort, je suppose », pensa Zac dans un soupir. Après tout, cette cicatrice n’était que la dernière d’une longue série de blessures accumulées sur son corps au cours du mois écoulé.
Il finit par fermer les yeux pour dormir deux heures, puis se leva. Ses blessures s’amélioraient. La plupart étaient assez superficielles grâce à son Endurance élevée, et il se sentait suffisamment remis pour affronter une nouvelle journée de combat.
En nettoyant les lieux pendant la nuit, il avait pris une décision difficile pour la suite : il allait abandonner son camp, du moins pour le moment. Le risque de rentrer chez lui après une journée à combattre des monstres et de tomber dans une embuscade commençait à lui sembler trop élevé. Il n’y retournerait qu’en cas d’absolue nécessité.
Il commença à rassembler tout ce qui pourrait lui être utile. Par chance, il avait récupéré une autre bourse magique lors du combat, bien que sa capacité fût inférieure à celle de la première. Elle était à moitié remplie de diverses pierres et plantes. Il semblait que les troupes de démons parcouraient l’île pour collecter des échantillons de toutes sortes. Zac ignorait pourquoi, mais il doutait qu’ils préparent une encyclopédie botanique.
Il supposa qu’ils cherchaient des remèdes ou des poisons. Même avant le changement du monde, il existait des plantes aux propriétés médicinales ; si elles avaient été saturées d’énergie cosmique, leurs effets pouvaient être bien plus puissants. Peut-être les démons disposaient-ils d’un moyen de déterminer si la flore locale avait de la valeur, et la récoltaient-ils pour la faire tester. Cela expliquerait pourquoi la bourse ne contenait que quelques échantillons de chaque espèce.
Il laissa les pierres et les herbes à l’intérieur, car il n’avait pas besoin de beaucoup de place. Les herbes pourraient bien lui être utiles à l’avenir. Il remplit l’autre moitié avec du matériel de rechange et les deux fauteuils luxueux. Il garda la table, le tapis et le parasol dans sa bourse d’origine. Il s’était attaché au mobilier et ne voulait pas que les démons s’en emparent s’ils découvraient son camp désert.
Il essaya aussi d’y ranger les cristaux de Nexus et les drapeaux du réseau, mais cela ne fonctionna pas. Il ne fut pas surpris : il savait déjà qu’il ne pouvait pas non plus les éloigner trop du camp. Il avait essayé une fois, car il voulait utiliser le réseau de gravité comme piège. Mais dès qu’il avait déplacé les drapeaux trop loin de l’avant-poste qu’il avait désigné, ils s’étaient mis à vibrer de façon inquiétante.
Apparemment, ils s’autodétruiraient s’ils étaient déplacés trop loin. Le Système les lui avait vendus comme une amélioration de l’avant-poste et les avait donc soumis à certaines restrictions. Peut-être pourrait-il acheter des versions sans restriction plus tard, dans les boutiques qu’il avait aperçues dans le magasin de l’avant-poste. Il ne pouvait que les laisser là où ils étaient et espérer que les démons ne les détruiraient pas. La plupart des objets ne coûteraient pas très cher à racheter, mais perdre le réseau de récolte lui ferait mal.
Il essaya enfin de ranger sa nouvelle bourse dans l’ancienne, mais cela ne fonctionna pas non plus. Peut-être ne pouvait-on pas mettre un espace magique dans un autre espace magique, parce que cela violerait quelque loi de l’espace ou que sais-je encore. Il ne pouvait que porter les deux bourses côte à côte à sa ceinture.
Après avoir rassemblé tout le nécessaire, il s’arrêta et jeta un dernier regard au camp. Une pointe de tristesse lui serra le cœur. Il ne reviendrait sans doute pas ici avant d’avoir réglé le problème des démons. Il avait non seulement amené un démon ici pour l’interroger, mais aussi livré une grande bataille juste devant son camp. Il était trop risqué de rester.
Il aurait pu acheter des réseaux défensifs, mais il n’était pas certain qu’un équipement coûtant à peine 100 000 pièces de Nexus suffise à tenir toute une armée de démons à distance. D’ailleurs, ils n’auraient qu’à l’assiéger en laissant une centaine d’hommes dehors, et tôt ou tard, il manquerait de ressources et échouerait aussi dans ses quêtes.
La mort dans l’âme, il se mit en route vers la partie ouest de l’île, là où il avait combattu le Héraut. Une fois dans les environs, il abandonna les cadavres et s’efforça de mettre les lieux en scène pour faire croire que le combat s’y était déroulé. Il ne se faisait pas trop d’illusions sur ses chances de tromper qui que ce soit, mais il ne voulait pas perdre de temps à les enterrer. De toute façon, on découvrirait bientôt, d’une manière ou d’une autre, que la troupe avait été décimée, et il espérait attirer l’attention de l’ennemi de ce côté de l’île.
Il laissa les cadavres au sol, dépouillés de leur équipement et de leurs armes, que Zac avait tout raflés.
Sa tâche terminée, il reprit la route, cette fois en direction de la montagne.